‹ Le culte et les fêtes d'Adônis-Thammouz dans l'Orient antiqueChapitre 103 sur 138 · Renan, Mission de Phénicie, p · texte numérisé non relu

Renan, Mission de Phénicie, p

La statuaire

demeuré trop pauvre en manifestations de toutes sortes, pour qu’on ait jamais pu espérer retrouver, non seulement dans la région de Byblos, mais même dans la Phénicie tout entière, des vestiges de statues, d’inscriptions, de monuments divers, assez nombreux et assez complets pour aider à l’intelligence du dieu, de son mythe et de ses fêtes. D’ailleurs, là encore, l’art phénicien, sans originalité, formé d’éléments étrangers et disparates, s’est contenté de recopier de froides et banales formules, sans leur donner une vie et une empreinte spéciales. « Cet art s’évanouit en quelque sorte sous le regard du critique qui cherche à en saisir le principe. Comme ces composés chimiques qui ne sont pas stables, il se décompose en ses éléments, que l’on reconnaît les uns pour égyptiens, les autres pour chaldéens ou assyriens et parfois même, lorsque nous avons affaire aux monuments les plus récents, pour grecs. Lorsque l’on a séparé et classé tous ces éléments d’emprunt, il ne reste pour ainsi dire plus rien au fond du vase où s’est faite l’analyse, et la seule chose que la Phénicie puisse revendiquer comme sienne, c’est la formule même et le titre du mélange’ . » Ce jugement, qui est vrai pour toutes les manifestations de l’art phénicien, l’est plus particulièrement pour les représentations figurées d’Adônis. Là, en effet, en raison même de l’intronisation d’Adônis en Grèce, les traits du dieu phénicien ne sont plus que le reflet des réalisations du génie grec, et on y surprend, dans sa marche, son travail, et, pour ainsi dire, dans son

1. Perrot et Chipiez, Histoire de V Art dans l'antiquité , tome III, p. 883-884.

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œuvre d’absorption et de combinaison, l’influence hellénique.

Cette influence paraît d’autant plus naturelle, d’autant plus logique, que, dès les premiers siècles de la civilisation grecque, Adonis était devenu un des sujets favoris de la statuaire d’Ionie, des îles et de la Grèce. Ce qui avait contribué puissamment à la multiplication des images d’Adônis, c’étaitla coutume, observée fidèlement au cours des fêtes, de représenter le dieu par une statuette de pierre onde terre cuite, exposée au seuil des maisons. C’est donc sous une nouvelle forme, plus artistique, plus humaine, et en quelque sorte hellénisée, que le dieu, repassant les mers, réapparaît dans les régions d’où il était venu. Il y revient, transformé par le génie et l'art de la Grèce, dépouillé de son caractère de divinité farouche et toutepuissante, devenu le jeune héros aimé d’Aphrodite, gracieux et doux, et dont la mort même n’évoque qu’une sorte d’attendrissement et de paisible pitié. C’est avec ce caractère nouveau que nous le retrouvons dans les rares images gravées sur les rochers du Liban, à une époque où toute la contrée syro-phénicienne avait reçu, avec l’influence intellectuelle de la Grèce, les images précises et définitives de ses dieux.

Toutefois, si les fêtes d’Adônis avaient contribué à peupler les cités grecques d’une foule de statues et d’images du dieu, il ne faut pas se hâter d’en conclure que nous en possédions de nombreux vestiges. Au contraire, c’est à peine si, de cette énorme quantité de figures divines qui ornaient les Adônies, il nous reste quelques groupes ou quelques statues, monuments sporadiques, échappés, par une sorte de hasard heureux, à une destruction presque

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absolue. Cette pénurie de statues grecques d’Adônis tient à deux causes. Destinées à une fête de quelques jours, elles étaient pour la plupart faites de terre cuite, de cire ou d’autres matériaux de peu de valeur ; on ne prenait aucun soin de leur conservation, et la matière même dont elles étaient faites semblait les promettre à une destruction inévitable. Mais bien plus : cette destruction, le rite lui-même l'ordonnait, puisque à l’issue des cérémonies, on précipitait dans les fontaines ou dans la mer ces images éphémères d’Adônis . Il n’est donc nullement surprenant qu il ne reste, de toute cette statuaire religieuse, que fort peu d’exemplaires, d’autant plus précieux qu’ils sont plus rares.

Nous ne signalerons que pour mémoire le groupe de Vénus et Adonis, œuvre de Praxitèle, qui se voyait dans l’Adonion d’Alexandrie du Latmos, au temps d’Etienne de Byzance. Un groupe plus connu, et qui reste à peu près l’unique type que nous connaissions des statuettes de terre cuite exposées pendant les Adônies, est conservé au musée étrusque du Vatican. C’est une terre cuite de style gréco-étrusque et de grandeur demi-nature, trouvée dans les fouilles de Toscanella. Elle donne une idée précise des images d’Adônis qui ornaient les cérémonies : le dieu mourant est étendu sur un lit funèbre; il est presque entièrement nu et chaussé de bottines de chasse ; à sa cuisse gauche, une légère entaille représente la blessure mortelle; son chien est couché au pied du lit1. Ce groupe, admirablement conservé malgré la fragilité de la matière, est remarquable non seulement par ses

1. Voir plus haut, p. 141, la reproduction que nous en donnons.

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dimensions inusitées1 2, mais encore par le fini du travail et le caractère artistique de l’ensemble4.

Une autre statue, en marbre, également au musée du Vatican, est généralement considérée comme une statue d’Adônis, conformément à l’opinion de Visconti ; d’autres archéologues 3 y voient une image de Narcisse.

Un groupe de Vénus et Adonis, en terre cuite peinte, a été trouvé dans un tombeau de l’ île de Nisyros. « Ce groupe a été savamment expliqué par son possesseur, M. Thiersch, qui reconnaît dans le petit éphèbe debout, la tête ceinte d'une guirlande, et appuyant sa main droite sur l’épaule gauche de Vénus assise, Adonis de retour des sombres demeures, au printemps, et retrouvant sur la terre fleurie sa divine épouse 4. « M. Guigniaut, dans une note de sa savante traduction de Creuzer, ajoute : « La petite taille d’Adônis n’est pas plus une objection pour M. Creuzer, qui pense à l'Adonis Pymæon de Cypre,que pour M. de Witte, qui cite contre M. O. Jahn plusieurs exemples analogues sur les monuments, notamment un autre groupe de terre cuite publié par le baron de Stackelberg 5 6, sans parler d’un troisième où, dans l’enfant ressemblant à un hermaphrodite, qui s’approche d’une femme demi-nue5, on a soupçonné Adonis androgyne et

1 . Les statuettes exposées dans les Adônies étaient d’ordinaire de dimensions très réduites.

2. C’est peut-être cette circonstance qui l’a protégée contre la destruction traditionnelle.

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