Renan, ibidem ., p
LE CULTE D’ADÔNIS-THA.MMOÜZ
la vallée. Le temple se dressait en face de la source, sur une butte artificielle, au lieu même qu’une pierre chue du ciel avait signalé à l’attention des fidèles. La montagne tombe et se dérobe à pic, rouge et nue dans ses parties hautes, rongée alternativement et délitée par les feux de l’été et par les frimas de l’hiver. A mesure qu’elle plonge dans le vallon, ses flancs se couvrent de végétations sauvages, échappées de toutes les fissures, accrochées à toutes les saillies : ses pieds disparaissent sous un fouillis de verdures intenses que le soleil du printemps, secondé par l’humidité, fait jaillir partout où les pentes sont assez douces pour retenir un peu de terreau nourricier. On trouverait difficilement, dans les recoins les plus pittoresques de notre Europe, un paysage plus sauvage à la fois et plus gracieux, ou mieux préparé par la douceur de l’air et par la fraîcheur des eaux à servir de cadre aux cérémonies d’un culte d’amour. Et partout, dans le bassin du fleuve ou des torrents qui le grossissent, c’est une succession de sites grandioses ou charmants, gorges béantes à peine entre deux parois d’ocre fauve, petits champs suspendus en étages le long des versants ou étirés en traînées d’émeraude sur les berges rougeâtres, vergers encombrés d’amandiers mystiques et de noyers, grottes sacrées où les hiérodules assises au tournant des routes entraînaient les dévots qui venaient implorer la déesse, sanctuaires et mausolées d’Adônis, à Janoukh, au plateau de Mashnaka, sur les hauteurs de Ghineh \ » Sous l’effet des pluies violentes du printemps, les terres rouges qui forment les rives de l’Adônis et de ses affluents se détrempent, et
1. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique tome II, p. 174.
l’exode du culte
l’eau du fleuve prend une couleur rougeâtre qui donnait aux populations riveraines l’illusion mystique que le fleuve roulait le sang du dieu. Ce phénomène, considéré comme un miracle divin aux premiers temps du culte adônique, était déjà expliqué d’une façon rationnelle au temps de Lucien. Cette explication, telle que la donne l’auteur du De Dea Syria , mérite d’ètre citée :
« Chaque année, dit-il, l’eau du fleuve Adonis se change en sang, et après avoir perdu sa couleur naturelle, il se répand dans la mer, dont il rougit une partie considérable, ce qui indique aux habitants de üyblos le moment de prendre le deuil. Or, on dit que, dans ces mômes jours, Adonis est blessé sur le Liban, que son sang change la couleur de l’eau et que de là vient le surnom du fleuve. Voilà la tradition. Mais un habitant de Byblos. qui m’a paru dire vrai, m’a donné une autre raison de ce phénomène. Voici ce qu'il m’a dit : « Le fleuve Adonis, étranger, tra- » verse le Liban. Le Liban est composé d'une terre extrè- » mement rouge. Des vents violents, qui s’élèvent à jour » fixe, transportent dans le fleuve cette terre chargée de » vermillon, et c’est elle qui donne à l’eau la couleur du » sang: ce n'est donc pas le sang qui est, comme l'on dit, la » cause de ce phénomène; c’est la nature du terrain. » 'Celle est l’explication de l’habitant de Byblos. Si elle est véritable, le retour périodique de ce vent ne me parait pas moins une intervention divine1.»
Aujourd’hui, ce phénomène se reproduit encore avec a même fidélité. Maundrell , au commencement du xvme siècle, en fut témoin \ Renan, de même, put le con-