LE CULTE D ADÔNIS-THAMMOUX
comme le soleil et au simple point de vue astronomique, il est Eshmùn, le huitième des Kabires; considéré comme le dieu des navigateurs, il est Pugm; considéré comme le père des produits de la terre, il est Priape, dont le nom même signifie en langue phénicienne « père des fruits », et il donne naissance au culte phallique, nommé aussi, de son nom, culte priapique.
Au sujet de Pugm, d’Eshmùn et des Kabires, voici ce que ditM. Réville, dans une page où il a condensé, avec beaucoup de clarté et de précision, les données un peu confuses que la science moderne a pu recueillir : « Le nom des cabires est sémitique « kebirim », les êtres de grande taille, les robustes ou les héros. C’est un groupe de grands dieux réunis en un système. Le nom de patèques, qu'ils portent aussi parfois, est égyptien et indique l’idée de sculpter, former, marteler. Les Grecs en firent les pygmées, mot qui trahit son origine phénicienne — car Pugm est le nom d'un dieu phénicien — ; mais, en grec, pygmé signifiait poing, et les Grecs en conclurent que les pygmées étaient des nains, gros comme le poing. Peutêtre furent-ils fortifiés dans cette erreur par le pygmé que tout navire phénicien portait en guise de talisman sur son gaillard d’avant. Ce qu’ils étaient eux-mêmes, bien que leurs noms personnels nous soient inconnus, n’est pas douteux. Ils étaient les architectes, les formateurs du monde et par extension les fauteurs de la civilisation. C’est aussi pourquoi ils passèrent pour les inventeurs de la navigation et de l’art de guérir. Ils étaient au nombre de sept, ce qui suppose un emprunt aux idées astronomiques. Les planètes connues dans l’antiquité orientale, en y adjoignant le soleil, formaient ce nombre sacré. On sup-
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posait donc cpie chacun de ces astres, régnant sur une partie du ciel, étendait sa domination sur une partie correspondante du reste du monde; mais toujours à côté et même au-dessus d’eux se trouve Eshmùn, celui que les Grecs adoptèrent sous le nom d’Esculape, un des principaux dieux de Carthage, et dont le nom phénicien a formé celui du roi Eshmunazar. Il personnifie la sphère céleste suprême, inaccessible, qu’on adore sur le sommet des édifices sacrés ou des montagnes. Ce nom signifie « le huitième », par conséquent le plus haut, le dernier des cabires. Les malades se rendaient à ses temples pour être guéris. Il portait des serpents, symboles du feu céleste révélé dans l’éclair, et qui naguère encore passait dans les superstitions populaires pour l’agent et le restaurateur de la santé. Un mythe bizarre s’associe à son nom. Beau comme le jour, mais chaste comme la lumière, il était aimé d'Astronoé (Aphrodite), mais ne répondait pas à son amour. Poursuivi par elle à la chasse et voyant qu’il ne pouvait lui échapper, il se mutila avec sa propre hache et mourut; mais la déesse eut recours à la force vivifiante de la chaleur cosmique, le ressuscita et l’introduisit parmi les dieux. C’est toujours la même représentation mythique qui meurt pour revivre; seulement nous devons plutôt voir ici l’opposition de l’hiver et de l’été. C’est le même fonds d’idées qui se retrouve dans le mythe d’Atys en Phrygie ; nous le découvrons aussi dans le mythe classique de Pygmalion animant par ses baisers la belle femme de marbre qu’il a sculptée : il y a toutefois interversion dans le rôle attribué ici aux deux sexes. C’est à Eshmùn que les prêtres eunuques faisaient le sacrifice de leur virilité dans l’espoir d obtenir par cette conformité la renaissance perpétuelle
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des forces vitales. Les mystères dont par la suite les cabires furent les divinités patronnes roulaient régulièrement sur l’idée de résurrection et d’immortalité1. »
On voit par là quelle étroite connexité relie les mythes d'Eshmùn et de Pugm, devenu Pygmalion, au mythe d’Adonis. Ce sont des manifestations, à peine distinctes entre elles, du même cycle mythique et du même idéal primitif. Il en est de même du mythe et du culte de Priape, cette divinité étrange et composite où paraissent être venus se mêler des éléments fort divers. Priape est le personnage mythologique oii se sont fondus les traits communs d'Adônis, de Dionysos et d’Hermès. Son action spéciale est la fructification de la terre, et en général il est le symbole îles principes fécondants et se présente à l’adoration des fidèles sous la forme d’un phallus. Ses images nous montrent un dieu grêle aux membres difformes, à l’allure ridicule, mais toujours orné d’un membre viril de dimensions exagérées, comme pour bien révéler le caractère spécial de sa divinité. C’est là, d'ailleurs, l’idée essentielle où viennent se rejoindre la plupart des divinités sémitiques, et même l’on peut dire que c’est autour d'elle que gravitent la plupart des dogmes et des formes religieuses de l’antiquité orientale.
En somme, toutes ces émanations diverses d’Adônis ne servent qu’à accentuer davantage et à préciser plus nettement la signification de son mythe. Ce mythe, aboutissant direct des rêves cosmogoniques et des croyances primitives des populations de la Haute-Asie, en reflète, avec plus de clarté que tout autre, les préoccupations morales et les
1. Albert Réville, La Religion des Phéniciens (Reçue des Deux - Mondes , 15 mai 1875).
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idées religieuses. Ce culte presque instinctif des peuples de la Chaldée et del’Élam pour les astres, les phénomènes naturels, les lois cosmiques, se retrouve ici dans une de ses manifestations les plus vivantes et les plus complètes. En réalité, c’est sur la conception de la vie physique, considérée dans son origine et son action, et dans le double principe qui l’anime, que repose tout le cycle religieux des peuples orientaux de l'antiquité. C’est par l’explication cosmogonique du monde que se forment et se précisent les religions. C’est par elle aussi que les mythes gardent, à travers les fluctuations politiques et sociales, leur puissance primitive et leurs significations spéciales. Par une application logique de cette disposition d’esprit, les croyances populaires ont fatalement et rapidement abouti à la divinisation des forces naturelles, qui est en effet un caractère commun aux religions de l’Orient antique. Les phénomènes de la nature, les saisons et les productions de la terre, la marche et l’influence des astres, tel est le fond essentiel et primitif des dogmes anciens. Au cœur de chaque religion réside une pensée puissante, un mythe aux sens cachés et toujours vivants. L’homme s’unit aux éléments, les enferme dans un culte quotidien, les joint à sa vie propre. La nature n’est que l’extension et l’exaltation de l’âme humaine, de la force vitale qui anime la pensée et le corps. L’esprit de l’homme et le souffle qui meut la matière sont deux puissances de même nature; elles se retrouvent donc, et, divisées dans leur action, se rejoignent dans l’unité primitive dont elles émanent. Cette Asie aux couleurs chaudes et vivantes, aux contrées ensoleillées et fécondes, est un cadre admirable à la vie des êtres supérieurs, à l’histoire
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mythique de l'humanité. La terre classique des fécondités merveilleuses est la génératrice des dieux. La divinité rayonne dans les choses, ou plutôt elle se confond avec les choses, éclate en formes diverses dans les lois cosmiques; et c’est ainsi, par une éclosion toute naturelle, que nait le panthéisme oriental, profond et magnifique, enveloppant la nature d’un rayonnement divin.
Adônis-Thammouz est une image puissante de celte force intime qui meut le monde. Son mythe déborde de signification. Le sens éclate sous l’enveloppe de la fable. Il est le dieu-soleil, aux forces vivifiantes, illuminant les formes ténébreuses de la terre. 11 est l’amour qui enflamme et bouleverse les champs, immortel, ardent, faisant surgir les fleurs du printemps et les fruits de l’été. La vertu du soleil déborde de son cœur universel ; il se répand s iule monde pour l’aimer et le féconder. G est cette forte conception que Macrobe a comprise et exprimée dans un passage essentiel qui vaut d'ètre reproduit tout entier :
« On ne doutera pas non plus qu’Adônis ne soit le soleil, si I on considère la religion des Assyriens, chez lesquels florissait autrefois le culte de Vénus Architis et d’Adônis, lequel est passé maintenant chez les Phéniciens. Or les physiciens ont attribué le nom de Vénus à la partie supérieure, que nous habitons, de l'hémisphère terrestre; et ils ont appelé Proserpine la partie inférieure de cet hémisphère. Voilà pourquoi Vénus, chez les Assyriens et chez les Phéniciens, est en pleurs lorsque le soleil, parcourant dans sa course annuelle les douze signes du zodiaque, entre dans la partie inférieure de l’hémisphère; car, des douze signes de zodiaque, six sont réputés inférieurs et six supérieurs. Lorsque le soleil est dans les
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signes inférieurs, et que, par conséquent, les jours sont plus courts, la déesse, dit-on, pleure la mort momentanée et la privation du soleil, enlevé et retenu par Proserpine, que nous considérons comme la déesse de l'hémisphère inférieur, auquel nous avons donné le nom d’antipode. On admet qu’Adônis est rendu à Vénus, quand le soleil, ayant accompli le parcours annuel des six signes inférieurs, commence à parcourir le circuit de ceux de notre hémisphère, et qu’alors la lumière s’accroît et le jour se prolonge. Adonis fut, dit-on, tué par un sanglier : on veut ainsi symboliser l’hiver par cet animal au poil rude et hérissé, qui se plaît dans les lieux humides, fangeux, couverts de glace, et qui se nourrit de glands, fruit d’hiver. Or, l’hiver est pour le soleil comme une blessure : il en diminue pour nous la clarté et la chaleur, ce qui est aussi l’effet produit par la mort sur les êtres animés. Vénus est représentée sur le mont Liban, la tête voilée, l’attitude éplorée, soutenant son visage dans les plis de sa robe, avec la main droite, et paraissant verser des larmes. Ce n’est pas seulement là l’image de la déesse pleurant pour les raisons dont nous parlions plus haut, c’est encore l’image de la terre pendant l’hiver, quand, voilée de nuages, privée du soleil, elle est plongée dans l’engourdissement. Les fontaines, qui sont comme les yeux de la terre, coulent abondamment, et les champs, dépouillés de leurs ornements, n’offrent plus qu’un aspect lamentable. Mais au moment où le soleil dépasse les régions inférieures de la terre, quand il franchit l’équinoxe du printemps, et prolonge la durée du jour, alors Vénus est dans la joie. Les champs s’embellissent de leurs moissons, les prés de leurs herbes, les arbres de leur feuillage. C’est
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pour cela que nos pères ont consacré le mois d’avril à Vénus1 2. »
Adonis, image solaire, devient ainsi le centre et le principe de toute l’action terrestre. Tout vient de lui, tout s’absorbe en lui. La terre, amante éperdue, râle de passion sous l’étreinte du dieu qui se dresse triomphant dans l’éclosion soudaine de la vie. « Ce que l’on adorait, à Paphos comme à Byblos et à Eryx, c’était l'énergie meurtrière et féconde de la nature toujours occupée à détruire et à créer, à réparer, par l’union des sexes et par un éternel enfantement, les pertes que la mort fait subir à la vie. Les péripéties de ce drame sans dénouement, qui recommence toujours pour ne jamais finir, les âmes s’y associaient avec une sincérité de sympathie et une sensibilité passionnée que nous avons aujourd'hui quelque peine à comprendre. L'hiver, elles s’attristaient sur l’alanguissement et le deuil de la nature ; elles pleuraient la mort d’Adônis, du jeune dieu solaire que la dent du monstre avait retiré de ce monde dont il était le charme et couché dans la tombe ; mais, une fois le printemps revenu, dans les premiers jours d’avril, elles éclataient, avec des transports plus vifs encore et plus effrénés, en cris de joie, en danses et chansons, en bruyantes et folles orgies; elles célébraient le soleil qui s’était réveillé, l’amour qui coulait à nouveau dans les veines de tout ce qui a vie*. »
Le culte d’Adônis est tellurique et solaire. Adonis meurt et ressuscite, de même que le soleil a son apogée