‹ Le culte et les fêtes d'Adônis-Thammouz dans l'Orient antiqueChapitre 46 sur 138 · Macrobe, Saturnalia, I · texte numérisé non relu

Macrobe, Saturnalia, I

2. Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité , tome III, p. 321.

LV SYMBOLIQUE PU MYTHE ET PU CULTE

et son déclin. Le soleil s’unit à la terre, et Adonis s’unit à Aphrodite dans une étreinte radieuse. C'est la saison bienheureuse où la vie triomphe et resplendit, Adonis rayonne dans la gloire de son immortel amour. Puis vient l’heure de la fatale destinée. Le soleil semble se refroidir èt s’immobiliser dans une brume lourde et glaciale. Adonis est blessé par le sanglier. Son sang coule, germe suprême de vie, d’où naîtront des fleurs. Le fleuve se teint de ce sang divin. Les peuples s’attristent. Les femmes sanglotent aux portes des temples, et la nuit écoute leurs chants de deuil. Adonis est mort: Aphrodite se livre éperdument au désespoir, et la terre revêt une grande teinte funèbre. La vie s’arrête dans son œuvre éternelle, tout semble mort, le dieu a emporté avec lui l’âme joyeuse du monde. A travers les déserts, un vent lugubre traîne des lamentations, et les êtres pleurent avec elïroi le soleil éteint.

Mais l’heure de la résurrection arrive enfin. Quelque effort que fassent les hommes, la nature entraîne les religions dans un tourbillon inévitable. Les idées primitives, et par suite les mêmes symboles et les mêmes expressions, se représentent dans chacune d’elles, avec une similitude et une régularité chronique presque parfaites. C’est ainsi que celte idée de résurrection est commune à la plupart d’entre elles, car elle vient de la nature, elle en est le symbole le plus vivant et le plus complet, et persiste latente ou dévoilée, dans les croyances les plus diverses. Brahm, l’âme du monde, s’incarne et revit en des formes nouvelles: il est Brahma, il est Vishnou, il est Siva, et, sous ces trois (ormes, il est toujours le dieu unique et suprême, âme du monde. Osiris dort dans le coffre où l’a

LE CULTE d'aDÔNIS-THAMMOUZ

enfermé Typhon, el le coffre, au delà des mers, est à jamais caché dans le tronc d’un tamaris. Mais Isis a retrouvé son époux, le dieu revit, et la joie fleurit de nouveau dans le cœur des hommes. Le Christ est mort, on l'a couché dans le lourd tombeau de pierre ; mais la tombe s’ouvre d’elle-même, et le Christ ressuscite, victorieux de la mort.

A ces trois formes divines, on peut ajouter d’autres dieux des mythologies syriennes et grecques, qui ont, eux aussi, leur passion, leur mort et leur résurrection: Dionysos-Zagreus, Melkarth, et tant d’autres. En réalité, c’est là une sorte de tradition humaine, conservée à la fois chez la plupart des peuples anciens. Cette longue tradition aboutit, chez les peuples sémitiques, à la conception chrétienne du rédempteur de l'humanité, mort et ressuscité, dans lequel sont venus se combiner et se confondre, par un syncrétisme tout naturel, les traits communs des Atys, des Osiris, des Dionysos, des Adonis et des Mithra. « Dans toute religion de la nature, dit Hegel, on rencontre la passion d’un dieu ; dans la mvthologie du Nord, c’est celle de Baldur. Mais par la mort de ce dieu, qui périt dans la fleur de sa jeunesse avant d’être parvenu à l’âge d’homme, qui est ravi à l’existence au sein du suprême bonheur, il se fait dans la vie humaine comme une rupture subite, une contradiction avec les lois de la nature, qui produit dans l’âme une immense douleur; cette douleur, elle ne saurait être consolée sur la terre, et l’espoir d’une vie nouvelle peut seule l’apaiser’. »

Cette croyance à la résurrection se trouve être ainsi une

1. Hegel, Philos, der Gesch., p. 200, cité par Engel, Kypros, II p. 619,

LA SYMBOLIQUE DU MYTHE ET DU CULTE

des idées communes à des religions l’ort différentes. L’humanité ne veut pas mourir. Un grand souffle de vie anime sa'volonté et crée l’immortalité. Les temples sont encore debout dans les déserts, et les statues dominent les siècles. Les peuples sont morts ; mais les formes qu’ils ont créées et auxquelles ils ont confié le principe et la force de leur existence, de leur pensée, de leur civilisation, de leurs conquêtes, ces formes qui, à leur tour, les inspiraient et les guidaient, subsistent pour témoigner de leur génie, et les statues colossales à demi enfouies dans les sables de la Haute-Égypte tiennent encore à la main, comme pour défier le temps, la croix ansée, le symbole mystérieux de la vie. Les peuples se survivent dans leurs dieux. Comment croiraient-ils eux-mêmes à la mort de ces dieux, entre les mains desquels ils ont remis leurs destinées? L’humanité s’immortalise en se divinisant: elle se projette dans des formes indestructibles. Adonis n’est pas mort : il dort, comme Osiris, dans le cercueil où il est enfermé ; mais il va surgir de son sommeil, et de nouveau la vie va triompher avec lui. Les femmes qui l’avaient pleuré et qui l’avaient accompagné à sa tombe parfumée vont chanter son apothéose. Le soleil renaît, comme le phénix, et sa mort n’est qu’un moment de sommeil. Il est ressuscité, l’Adonis aux beautés puissantes et fécondes, et il déploie sur le monde le nouvel éclat de sa gloire.

Et c’est ainsi qu’il nous apparaît. Principe immortel des forces de la nature, il est le générateur des choses. C’est par son action que les êtres et les végétaux croissent et se reproduisent, c’est lui qui agit dans le travail et l’éclosion des germes. Il unit en lui les deux principes de la

LE CULTE d'aDÔNIS-THAMMOUZ

vie: il est bisexuel et androgyne. Il est à la fois Baal et Baalath, dieu et déesse. Les Orphiques l’appellent Koup'/j x.aî KôpoçL En se lamentant sur sa mort, les femmes de Byblos criaient: « Hélas! mon frère, hélas! ma sœur; hélas ! mon seigneur, hélas ! ma seigneurie ! » Ce dualisme sexuel n’est d’ailleurs pas spécial à Thammouz. Dogme étroitement rattaché à celui de la résurrection, il est, comme lui, commun à la plupart des religions orientales. Dans la Haute-Asie, il est le premier dogme religieux, et il éclot en une idée sublime : la toute-puissance divine se suffit à elle-même, la divinité se contemple en soi, elle contient tous les principes générateurs et elle engendre le monde. L’Inde et l'Egypte voient dans le lotus l’image delà divinité créatrice. Plante mâle et femelle à la fois, le lotus est le symbole le plus parfait de l’union mystique des dieux. Dieu et la nature se confondent, puisque celle-ci n’est que l’émanation de celui-là; mais il y a dans cette dualité un principe actif et un principe passif, et le lotus est l’image sacrée de cette union mystérieuse. Ainsi s’explique le culte de cette plante que les dieux de l’Inde et de l’Egypte portent à la main comme un gage de vie immortelle.

Ce dualisme sexuel permet de comprendre aisément les incestes symboliques que nous trouvons dans un grand nombre de légendes. Osiris et Isis, frère et sœur, s’unissent dans le ventre de leur mère, et, quand ils naissent à la lumière, ils sont déjà à la fois époux et frères. La légende d'Ainmon-Ra et de Neith, en Egypte, celle de Sémiramis et de Ninyas en Assyrie, celle de Zens et

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