Renan, Mission clc Phénicie, p
LA SYMBOLIQUE DU MYTHE ET DU CULTE
se manifeste dans les cérémonies babyloniennes, et, plus tard, dans les mystères d’Eleusis et dans ceux de Bacchos. Dans ces mystères, une puissance femelle particulière représente l’union mystique d'où sort la végétation universelle ; comme elle, Adonis porte en lui cette semence de vie d’où naissent toutes choses. Aussi est-il entre tous le dieu adoré des femmes. De son caractère d’homme-femme, de dieu-déesse, son culte a pris une teinte de mollesse et de douceur, une sorte de tendresse voluptueuse s’épand dans son mythe. L’amant d’Aphrodite est entouré de parfums et de fleurs, il resplendit de beauté et de jeunesse, et, lorsqu’il meurt soudainement dans sa gloire, ce sont les femmes qui le pleurent et qui l’accompagnent à sa tombe. Elles sanglotent éperdument durant les nuits, et elles font au dieu un décor de cheveux épars et de fleurs languissantes. C’est leur dieu, plus que tout autre, et seules, elles veulent pleurer sa mort et chanter sa résurrection. Aussi une grande langueur féminine passe dans ce mythe, en est comme l’âme, l’empreint d’une mollesse voluptueuse et enivrante. Les poètes chantent Adonis en modulations plaintives et douces. Le son lamentable des flûtes pleure la destinée fatale du dieu, et c’est toute une mystérieuse douleur qui s’exhale en un chant grêle et triste, où palpite l’âme attendrie des femmes. Cette impression caractéristique se dégage très nettement de la lecture de YÉpitaplie d' Adonis de Bion, par exemple, ou même de celle du chant de l’aède, dans l’idylle xv de Théocrite.
C’est là, d’ailleurs, un caractère d’autant plus remarquable que les nombreux mythes analogues à celui d’Adonis n’ont pas subi la même évolution. Car, en dehors des innombrables conceptions religieuses formées par les
T.E CCLTE d'aDÔNIS-THAMMOUZ
transformations successives du culte d’Adônis et par son expansion sur les côtes méditerranéennes, il y avait, dans l’Asie Occidentale, plusieurs religions locales dont l’idée dominante offre une analogie précise avec le mythe adônique. Conçues et grandissant hors de son cercle d’action, elles présentent une vie spéciale, qui leur est propre, et lorsque quelques-unes d’entre elles se heurtent au dieu de Byblos, elles sont déjà assez puissantes et assez formées, sinon pour résister à l’influence nouvelle, du moins pour ne pas disparaître devant elle, pour s’amalgamer avec elle et parfois la modifier assez profondément. En Phénicie même, les mythes de Dionysos-Zagreus et de Perseus expriment, comme celui d’Adônis, une idée tellurique et solaire : l’Atys phrygien, l’Adraste et le Phaéthon de la mythologie grecque sont aussi des conceptions religieuses analogues. Et pourtant, dans aucun de ces cultes divers, pas plus que dans les mystères auxquels ils aboutissaient, nous ne retrouvons l’évolution très marquée qui s’est produite dans le mythe d’Adônis. Les mystères de Dionysos- Zagreus, de Cybèle et d’Atys demeurent sombres, revêches, obstinément enveloppés d'une sorte d’épouvante divine. Le culte d’Adônis, au contraire, quoique identique dans son principe, quoique se renfermant lui-même dans un ésotérisme particulier, s’épanouit, pour la foule des fidèles, en des fêtes somptueuses, éclatantes, universelles, mêlées de volupté et de sang. Au lieu de rester le domaine religieux d’une catégorie de prêtres et de fidèles fanatiques, le culte adônique abonde en manifestations extérieures, en cérémonies, en réjouissances, en fêtes de toutes sortes. Le dieu de Byblos devient la divinité suprême du bassin méditerranéen, et, au moment où s’écroule l’Olympe
LA SYMBOLIQUE DU MYTHE ET DU CULTE
antique, il garde encore, pour les populations qui l’ont adoré, toute sa jeunesse et tout son charme.
Du cœur même de ce mythe est né tout un mouvement à la fois philosophique, religieux et social, dont l’empreinte profonde a marqué le monde ancien. Le Thammouz aux formes innombrables a exercé sur la civilisation orientale une action continue et puissante. Plus qu’aucun autre dieu, il a gardé, au milieu des évolutions des peuples, son caractère tyrannique et dominateur, et cette force d’influence qui n'a cessé de se répandre et de façonner à son gré les mœurs, les idées, les arts des races sémitiques et des races aryennes. C’est pour cela qu’on ne saurait examiner avec trop d’attention les idées cosmogoniques et philosophiques qui ont concouru à former son mythe et qu’on ne saurait trop rechercher les tendances ethniques et sociales qui en ont déterminé le développement et la marche. Entre le jeune chasseur grec aimé d’Aphrodite et le Doumouzi babylonien, il y a place pour tant de formes, pour tant d’idées, pour tant de croyances et de symboles, que seule, l’intelligence complète des significations profondes du mythe peut en déterminer les rapports. Mais le symbole une fois brisé, le sens mis à nu, c’est dans les manifestations cultuelles qu’il convient maintenant de suivre le mouvement et les vicissitudes de cette forme religieuse. Après en avoir compris l’âme, nous en comprendrons mieux la vie extérieure et l’action multiple.