Macrobe, Saturnalia , I
LES FÊTES d’aDÔNIS-THAMMOUZ
à la fin du printemps età l’automne. L’hypothèse est ingénieuse et n’a rien d’invraisemblable. Elle expliquerait même avec raison la plupart des contradictions des écrivains anciens à ce sujet. Mais il faut remarquer qu’aucun des nombreux textes que nous possédons, à quelque époque de l’année qu’ils placent les Adénies, ne fait une allusion, si discrète soit-elle, à une double fête d’Adônis. Tous s’accordent au contraire pour désigner sous ce nom une fête unique, et d’autant plus solennelle qu’elle ne se célébrait qu’une fois chaque année. D’autre part, si l’on admettait l’explication de Movers, il serait bien surprenant que l’usage ne se fût pas répandu — et cela dès la plus haute antiquité — de distinguer les deux fêtes l’une de l’autre, et de désigner, sous des dénominations spéciales, les Adônies du printemps et celles de l’automne. Mais tous les auteurs anciens, même les plus explicites, restent muets sur cette question, et aucun d’eux, pas plus d’ailleurs que les considérations tirées des usages populaires ou de l’étude du mythe luimême, ne nous permet d’adopter la conclusion de Movers.
Si un historien aussi amoureux de logique et de précision que Movers a pu en arriver à une hypothèse purement gratuite, c’est qu’il semble bien en effet que cette question exige, pour être résolue d’une façon satisfaisante, des documents historiques que nous ne possédons pas. On pourra discuter indéfiniment et opposer les uns aux autres des textes également catégoriques, on n’arrivera en somme qu’à édifier des hypothèses plus ou moins plausibles, parmi lesquelles celle de Movers demeurera encore la plus raisonnable et la plus vraisemblable. A défaut d’indications plus claires, il faut donc s’en tenir aux
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renseignements que nous fournissent les anciens, et sans y voir plus qu’il ne s’y trouve, déterminer d’après eux, non pas l’époque des Adônies en général, mais les dates diverses auxquelles elles se célébraient, suivant le lieu et le temps. La seule conclusion logique et à peu près certaine que l’on puisse en effet tirer des textes anciens, c’est que les fêtes d’Adônis ne se célébraient pas à la même époque dans toutes les villes. Acceptons donc la date de l’automne pour les Adônies de Byblos, d’Antioche, d’Alexandrie, etc., puisque des témoignages formels nous la proposent, et d'autre part acceptons de même la date de l’été pour les Adônies d’Athènes et des pays grecs. Bien que ses fêtes eussent conservé l'idée essentielle du mythe adônique, il est en effet fort probable qu’en s’adaptant aux mœurs et aux religions des peuples étrangers, en entrant dans des mythologies bien différentes de sa mythologie originelle, le dieu de Byblos modifiait quelques-uns de ses caractères mythiques et se prêtait, par sa nature même, à des conceptions nombreuses et variables. Considéré sans doute à l’origine comme le Baal solaire et suprême, d’où découlent toute force, toute vie et toute volonté créatrice, il a fort bien pu, en pénétrant en Grèce, abandonner quelques-uns de ses traits qui ne convenaient pas à la mythologie hellénique, et devenir ainsi, par une transformation peu profonde et toute naturelle, le dieu gracieux et léger du printemps. De là une chronologie différente pour ses fêtes, une date nouvelle en conformité avec le symbole nouveau. Les Athéniens auraient ainsi pris l’habitude de célébrer la mort d’Adônis vers le commencement de l’été, et au moment où l’influence grecque envahit les îles et les rivages de
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l’Asie, cet usage aurait peu à peu pénétré clans plusieurs villes orientales. Telle est, semble-t-il, la seule solution possible de cette ténébreuse question. D’ailleurs, s’il y a certainement eu, dans la célébration des fêtes d’Adônis, des variations de dates, déterminées par des circonstances spéciales, il est de même certain que ces variations n’ont en rien altéré l’idée maîtresse du culte, et que, fêté à l’automne ou au printemps, Adonis garde, aux yeux des divers peuples, le même symbole solaire, tellurique et zodiacal qu’il présente dès l’origine.
Il ne faut en effet jamais oublier, dans l’étude du culte d’Adônis, que son extension continue le destinait fatalement à des modifications incessantes, à des transformations, peu importantes sans doute, mais par cela même d’autant plus nombreuses et plus fréquentes. Car ce n’est pas seulement dans l’époque des fêtes, mais aussi dans leur durée que nous trouvons des usages différents. Bien que ce point semble plus clair et moins complexe que le précédent, il faut admettre, là aussi, une certaine prédominance des coutumes locales et une adaptation étroite de ces coutumes au thème religieux d’Adônis. Un ancien usage de l’Orient, communément adopté dans la Judée, dans l’Egypte, dans la Syro-Phénicie, en Cypre et dans les îles phéniciennes, fixait à sept jours le temps pendant lequel on pleurait les morts1. On pleurait donc Adônis pendant ce même temps, car x>n s’appliquait à rendre au dieu les mêmes honneurs funéraires qu’aux mortels illustres. Ce temps de deuil était encore déterminé à Byblos par une autre raison. Le deuil y commençait le
1. Gen., l, 10; Sam., xxxi, 13 ; Judith, xvi, 29. — Heliodor. Æthiop., VII, 11. — De Dca S;/r sa, 52-53.— Ammien-Marcellin, XX, 1.
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jour où les femmes d’Alexandrie jetaient dans la mer une tète de papyrus, qui , naviguant pendant sept jours, et suivant la route parcourue par le coffre antique d’Osiris, venait fidèlement aborder sur la côte de Byblos. C’est ce que nous rapporte l’auteur du De Dea Syria : « Tous les ans, dit-il, il vient d’Egypte à Byblos une tête qui nage sur les flots pendant sept jours ; les vents la poussent par une puissance mystérieuse ; elle n’est jamais emportée d’un autre côté, et elle ne manque jamais d’arriver à Byblos. C’est une vraie merveille, qui arrive chaque année, et dont je fus témoin lors de mon séjour à Byblos, où j’ai vu cette tète faite de papyrus1. » Dans d’autres auteurs2, au lieu d’une « tète de papyrus », xerpaX-/) J SuëXîvr] , il est question d’un vase de terre dans lequel étaient enfermées des lettres « écrites sur du papyrus », STUCTToXàç (duëXîvaç, et annonçant qu’Adônis était retrouvé. Cette tète ou ce vase, recueilli à Byblos par les fidèles, devenait dès lors le symbole du dieu ressuscité : le deuil se terminait pour faire place à la joie de la résurrection. Ce deuil de sept jours est d’autre part assez en conformité avec le caractère solennel et excessif des fêtes orientales et particulièrement des Adônies. Mais on peut penser que lorsque le fanatisme ardent des antiques fêtes du Thammouz se fut affaibli, lorsque ces cérémonies religieuses n’apparurent plus que comme une sorte de manifestation extérieure et de parade symbolique, la longueur de ce deuil s’abrégea, même à Byblos. A Athènes et à Alexandrie, la double fête de la douleur et de la joie se célébrait