CHAPITRE II
LA CÉLÉBRATION DES ADONIES
« L’originalité de la religion phénicienne est surtout dans le caractère violent et passionné de ses rites et dans les contrastes qu’ils présentent. A des scènes de luxure comme celles qui se répétaient sans cesse dans les parvis du temple d’Astarté succédaient, à bref délai, les funèbres accès d'une dévotion barbare et les immolations meurtrières qu’ils provoquaient. Pour ne pas parler de ce que nous trouverons en Grèce, comme les âmes sont ici moins douces et les sentiments moins tempérés qu’ils ne l’étaient en Egypte! C’est que les Phéniciens étaient surtout des commerçants et des marins; il n’y avait point de place dans leur vie pour cette culture littéraire et philosophique ni pour ces jouissances de l’art qui élèvent l’esprit, qui attendrissent et qui modèrent les cœurs. Ces âmes, toujours tendues par l’âpre désir et par l’inquiète espérance du gain, avaient de brusques détentes: à peine échappées au péril de la mer, elles se jetaient dans le plaisir avec emportement; puis, assouvies et reposées, elles se redonnaient tout entières au souci des affaires ’! »
Les fêtes religieuses de Phénicie, qui marquaient une trêve île quelques heures au négoce d’une ville ou d’un peuple, prenaient en effet, par cela même, un caractère
1. Perrot et Chipiez, Histoire de l’Art dons l’antiquité , tome III, p. 75-76.
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d’autant plus violent et plus excessif. Délivrés des soucis de leur besogne journalière, ces marchands se précipitaient dans les fêtes avec une sorte de fureur fanatique, et leurs manifestations religieuses en revêtaient une nature et un éclat spéciaux. Voilà ce qu’il ne faut pas oublier si l’on veut se faire une idée exacte des fêtes phéniciennes d'Adônis. Les textes sont unanimes à nous représenter celles de Byblos comme des cérémonies d’une magnificence et d’une solennité incomparables. Tout nous porte à croire en effet que, dans ce centre même du culte adonique, les fêtes du dieu étaient célébrées avec une pompe sans égale et un déploiement tout oriental de manifestations diverses et bruyantes. Quand le fleuve Adonis se teignait du sang du dieu mort, les femmes de Byblos se racontaient entre elles que le chasseur divin venait d’être frappé par le sanglier, et dans toute la ville le deuil commençait. C’était la période des lamentations, des plaintes, des sanglots et des cérémonies funèbres. Les femmes parcouraient les rues en se frappant la poitrine; elles cherchaient Adonis et l’appelaient. Elles se lamentaient sur lui et criaient : « Hélas! mon seigneur; hélas! ma seigneurie, » pleurant à la lois le dieu et la déesse, xoüpr] xaî xopoç, enfermés dans le même symbole. Pendant les sept jours que durait ce deuil tumultueux, une sorte de frénésie les agitait, et elles épuisaient toutes les formes de la douleur. Les cheveux épars, les robes flottantes et sans ceinture, elles sanglotaient, pendant les nuits entières, sur le seuil de leurs portes ou le long des murailles des temples 1 . Pour accentuer davantage la signification de ce