Michelet, Bible de l’Humanité , p. 64, note
INTRODUCTION
La terre syro-phénicienne ne répond guère, dans son ensemble, aux fastueuses descriptions de la Bible. Le pays est montagneux, aride, desséché par un soleil impitoyable, et d'une constitution géographique qui ne permet que des relations difficiles et longues. 11 se compose de deux régions parallèles. La première est formée par l’étroite bande de terre qui sépare les montagnes de la mer, elle suit exactement les contours des côtes et se trouve maintes fois interrompue par les saillies des rochers qui se prolongent en falaises jusqu’à la mer; c’est plutôt une succession de criques et de plages où s’installeront à l’aise les villes phéniciennes; mais là il ne faut guère songer à l’agriculture, et les habitants de cette région devront demander au commerce maritime la fortune que la terre est impuissante à leur donner1. Au delà des montagnes qui longent la côte s’étend la seconde région, parallèle à la première, et enfermée, elle aussi, du côté de l’Orient, par d’autres chaînes rocheuses. Elle est formée de deux vallées successives, coupées et entremêlées de déserts sablonneux. Au sud, c’est la vallée du Jourdain, la terre biblique conquise par Josué, et où se sont déroulés les événements de l’histoire juive. Au nord, c’est la vallée de l’Oronte, jonchée aujourd’hui de ruines gigantesques, de Baalbeck à Antioche, vallée mystérieuse dont l’histoire ne se mêle à l’histoire du monde qu’à intervalles irréguliers et lointains. C’est la Cœlé-Syrie, aujourd’hui nommée
1 . On peut comparer cette situation géographique à celle de l’Algérie par exemple, où les chaînes de montagnes courent le long de la mer, ne laissant qu’une étroite bande de terre d’un accès facile. On peut se souvenir aussi que cette constitution du pays y a développé le besoin des navigations aventureuses, et que l’Algérie a été, jusqu’au XIXe siècle, la terre d’élection des pirates et des corsaires.
LE CULTE ET LES FÊTES d’aDÔNIS-THAMMOUZ
Bekaa, où naquirent et disparurent, dans un égal mystère, des villes glorieuses et puissantes, comme Emèse et Hamath, remplacées aujourd’hui pardes villes modernes, qui, par une destinée étrange, demeurent, comme leurs devancières, et malgré leur importance réelle, privées de toute vie extérieure et presque de toutes relations avec les contrées voisines A l’est de cette vallée et au delà de l’Anti-Liban, s’étend le désert, marqué de nombreuses et riches oasis.
La disposition des montagnes est un obstacle aux longs cours d’eau. L’Oronte et le Jourdain, qui ne valent d’être mentionnés que par rapport aux ruisseaux qui vont du Liban à la mer, coulent parallèlement aux montagnes et par conséquent à la côte, et ne doivent qu’à cette circonstance la longueur relative de leur cours *. Ils sont d'ailleurs insuffisants pour arroser un pays dont les étés torrides sont desséchants et redoutables. Jamais donc plus qu’en cette contrée l’influence de la chaleur et de la lumière solaires ne devait prendre dès l’origine, sur l’existence, les mœurs et la civilisation humaines, une prépondérance absolue. Là en effet cette force solaire qui s'exerce sans limites façonne et distribue à son gré les conditions dans lesquelles se déroulera la vie des peuples de cette région.
1 . M. Ary Renan, dans une très intéressante relation de voyage dans la Cœlé-Syrie, a donné une description saisissante de cette région, qui semble séparée du reste du monde, et des deux villes Homs et Hamath, dans lesquelles toute la vie commerciale s’est ramassée. (V. Paysages historiques, par Ary Renan. Paris, Calman-Lévy.)
2. Ce phénomène hydrographique n’est d’ailleurs pas spécial à la Syro-Phénicie, et là encore, on peut se reporter, comme terme de comparaison, à l’Algérie, où les fleuves, le Chéliff par exemple, coulent longtemps parallèlement à la mer, à laquelle ils n’aboutissent que par une échancrure de la montagne.
INTRODUCTION
Le soleil domine tout et exerce non seulement sur les productions de la terre, mais aussi sur la vie commerciale, une action toute-puissante. C’est lui qui, en desséchant les torrents qui tombent du Liban, permet aux habitants de la côte de pénétrer, par ces gorges naturelles et accessibles seulement à certaines époques de l’année, jusqu’au cœur des vallées intérieures, et réciproquement met cellesci en rapport avec le commerce maritime ; c’est lui aussi, qui, en calcinant les [liages sablonneuses de la Phénicie et de la Syrie, en les rendant impropres à toute culture, a, de concert avec la conformation géographique de cette contrée, obligé les peuplades riveraines à chercher sur la mer des destinées plus favorables. Il n’est pas surprenant qu'en jouant un rôle aussi considérable dans les mœurs et dans l’existence quotidienne de ces races, en déterminant avec tant de rigueur les lois mêmes de leur développement social, en les enveloppant d’une influence permanente et profonde, ce soleil, qu’adorait déjà l'antique Chaldée, ait pris dans les cultes phéniciens la place suprême que nous le voyons occuper dès les origines de l’histoire et qu’il ne quitte plus désormais. Il y devient le dieu presque unique, la puissance centrale autour de laquelle gravitent les innombrables divinités secondaires, il s’y manifeste sans cesse dans ses émanations et ses influences les plus diverses. Il y triomphe dans sa double action fécondante et épuisante, bienfaisante et néfaste. Tantôt il est le Baal-Thammouz, l'Adonis souriant et bon qui apporte à la terre la fécondité qui nourrira les hommes, qui veille sur les villes et les protège, qui enseigne aux peuples, comme l’Osiris égyptien, les arts et les sciences ; il est alors l’amant rayonnant de l’Asthoreth terrestre, il
LE CULTE ET LES FÊTES d’aDÔNIS-THAMMOUZ
la féconde, il l’entoure de soins et d’amour, et de leur union mystique et puissante naissent les saisons bienfaisantes, les moissons, les fruits et la joie. Tantôt au contraire, il est le Moloch dévorateur et terrible, personnifiant, après l'action vivifiante du printemps, l’action redoutable et brûlante des extrêmes chaleurs de l’été. Il occupe dès lors, sous cette double forme, toute l’imagination mythologique des Phéniciens. On l’aime et on le redoute alternativement ; mais toujours on l’adore avec une vénération sans égale. Byblos devient la ville sacrée où des lètes incomparables, à des époques fixes, éblouissent le monde. Peu à peu, à mesure que la civilisation phénicienne se disperse le long de la mer, et après avoir nourri les nations les plus lointaines, finit par s’effacer elle-même, le culte solaire, centre des mythes sidéraux, s'élargit, se répand, mais demeure, au milieu d’une civilisation finissante, aussi florissant et aussi ardent, tellement il s’est confondu avec les aspirations et les rêves du monde antique.
C’est là qu’il faut aller chercher le principe de mille phénomènes sociaux et de mille formes d’art et de vie. Cette conception religieuse est éminemment propre à multiplier dans l’imagination humaine les mythes et les créations théogoniques ; elle a été, dans tout l’Orient antique, la source d'une philosophie et d’une morale dont l’action combinée a constitué ces civilisations dont les épaves nous étonnent aujourd’hui. C’est elle qui a été le véritable élément créateur de ce monde effacé et dont quelques traditions seules ont survécu. Dans cet immense mouvement où s’entremêlent, pour se combattre ou pour se corroborer, tant de forces, confuses ou précises, tant
INTRODUCTION
d’idées éclatantes ou ténébreuses, ce mythe, qui nous apparaît comme le plus ancien et le plus vivant à la fois, est une sorte de fil conducteur qui permet de retrouver, au milieu des ténèbres que l’histoire est parfois impuissante à éclairer, les grands chemins que l’humanité a parcourus, depuis les plateaux de la Haute-Asie, pour aboutir aux races modernes. Les voyageurs ont raconté l’étonnante impression que produit la contemplation des ruines gigantesques du temple du Soleil à Baalbeck. Debout au milieu du désert, dans une désolation et une mort sans limites, quelques colonnes, dont les dimensions énormes déconcertent les visiteurs les plus blasés, se dressent, inébranlables et comme revêtues d’éternité. Elles sont là le symbole même du culte qu’elles abritèrent, et qui demeure, au milieu des ruines des civilisations orientales, comme un souvenir lumineux dont l’imaere immortelle suffît à faire revivre, à travers les temps, le génie des peuples qui le conçurent.