‹ Le culte et les fêtes d'Adônis-Thammouz dans l'Orient antiqueChapitre 80 sur 138 · I. Homère, Iliade , XVIII, v · texte numérisé non relu

I. Homère, Iliade , XVIII, v

LES EÈTES U ’ A D Ù M S - T il A M M O U Z

observé, la pompe et l’éclat des cérémonies augmentent. Le monde grec du 11e et du Ier siècle se plaît à ces solennités toutes en parades, en cortèges, en manifestations extérieures, multipliées pour remplacer ou pour cacher l'insignifiance du symbole et de la pensée.

C est avec ce caractère peu profond et sans reliefs nettement dessinés que nous apparaissent les Adônies d’Alexandrie. Le cosmopolitisme de la jeune et grande cité se prêtait tout naturellement à une forme religieuse devenue extrêmement vague et dont le principe même ne subsistait plus qu’à l’état de légende poétique. L’histoire des amours d’Aphrodite et d’Adônis se présentait à cette population très mêlée, faite de Grecs, de Juifs, d’Egyptiens, de Libyens et d’Asiatiques, avec une clarté et une facilité d'intelligence que ne pouvait avoir le vieux mythe thammouzique, compris dans toute sa vérité et sa logique par les seuls Syro-Phéniciens . Ainsi châtré, elfacé, mutilé, le mystère d’Adônis se célébrait dans des fêtes d’une prodigieuse beauté. Théocrite, dans sa quinzième Idylle, nous en a laissé une pittoresque description. La fête de joie s’y célébrait avant la fête de deuil et portait le nom d'Eüpscuç, découverte. Elle ne durait qu’un jour et différait peu des fêtes analogues. On y célébrait l’action bienfaisante du dieu solaire, sa gloire et sa fécondité. Et, pour préciser davantage ce triomphe de la vie elle-même, sous toutes ses formes, on faisait dans Alexandrie d'immenses processions ithyphalliques, où il est facile de retrouver, mêlé au culte d’Adônis, un souvenir, à peine atténué, du mythe et du culte d'Osiris. Une estrade ornée de tapis et de fleurs avait été dressée au milieu d’une enceinte. Là, sur un lit de pourpre, était

LA CÉLÉBRATION DES ADÔNIES

étendue la statue d’Adônis, et, auprès de lui, celle d’Aphrodite, ou, souvent même, une actrice vivante qui exprimait, par une vive pantomime, la joie de retrouver son amant. Autour de ce lit « plus moelleux que le sommeil » étaient placés, dans des corbeilles d’argent, les jardins d'Adônis, « des vases à parfums, en or, et pleins des essences syriennes, et tous ces mets que les femmes font en mêlant, dans la poêle, des fleurs à la farine blanche, et ceux qu’elles composent de doux miel et d’huile, imitant tous les oiseaux et tous les autres animaux ». La fête que décrit Théocrite avait lieu dans le palais d’Arsinoé, femme de Ptolémée-Philadelphe, et rien n’en pouvait égaler la magnificence. Les deux femmes que Théocrite met en scène s’extasient devant la richesse des décorations et l’éclat des peintures :

Gorgô : Praxinoa, viens ici. Regarde ces broderies; qu’elles sont légères et charmantes ! On dirait des vêtements divins.

Praxinoa : Vénérable Athanaia, quelles ouvrières ont fait ces broderies ? quels peintres ces belles peintures ? Comme elles sont vraies de pose et de mouvement ! Certes, les hommes sont habiles. Et Adonis, qui fut trois fois aimé, qui est aimé par delà l’Akhérôn même, qu’il est beau, reposant sur son lit d’argent, avec cette barbe toute jeune !

Près du lit d’Adônis, une aède chantait la gloire du dieu, la joie de son retour et la splendeur de ses fêtes. C’est un chant de cette nature que nous retrouvons dans l’idylle de Théocrite. Il vaut d’être cité tout entier, non seulement parce qu’il fixe une des circonstances les plus importantes des Adônies, mais aussi parce qu’il nous offre un tableau précieux de tous les détails de ces fêtes :

« O maîtresse, qui aimes Golgos et Idalios et la haute Eryx, Aphrodita, qui joues avec de l’or, après le douzième mois, les

LES FÊTES d'aDÔNIS-THAMMOUZ

Heures aux pieds délicats te ramènent Adonis, tel que le voilà, des bords de l’intarissable Akhérôn. Les Heures amies, les plus lentes des déesses, mais les plus désirées, car elles apportent toujours quelque chose aux mortels. Kypris Dionoia ! toi qui rendis Bérénika immortelle en versant de l’ambroisie dans son sein, voici que dans sa reconnaissance, ô Déesse dont les noms et les temples sont innombrables, la fille de Bérénika, Arsinoa, semblable à Héléna, orne Adonis des plus riches parures. Auprès de lui brillent autant de fruits mûrs que les arbres en ont portés; de frais jardins en fleurs dans des corbeilles d’argent ; des vases à parfums, en or, et pleins des essences syriennes, et tous ces mets que les femmes font en mêlant, dans la poêle, des Heurs à la farine blanche, et ceux quelles composent de doux miel et d’huile, imitant tous les oiseaux et tous les autres animaux.

» De verts feuillages d’anis flexible ont été domptés et reployés, et par-dessus volent de petits Erôs, semblables aux jeunes rossignols qui vont de branche en branche, essayant leurs ailes. O ébène ! ô or ! ô vous deux, aigles d’ivoire qui portez à Zeus, fils de Kronos, l’enfant-échanson !

» En haut, des tapis de pourpre plus moelleux que le sommeil, comme on dirait à Milatos ou à Samos, forment le lit du bel Adonis, et Kypris s’y couche auprès de son jeune époux Adonis aux bras roses. Ses baisers ne piquent pas, car ses lèvres sont encore imberbes. Que Kypris se réjouisse, puisqu’elle a son jeune époux ! Pour nous, dès l’aurore, à l’heure de la rosée, nous irons en foule vers les flots du rivage; et, la chevelure déliée, les ceintures dénouées et les seins nus, nous dirons un chant éclatant.

» Seul entre tous les demi-Dieux, ô cher Adonis, tu vois tour à tour la terre et l’Akhérôn. Agamemnôn n’a pas eu cette destinée, ni le grand Aias, héros aux fureurs terribles ; ni Hektôr, le plus admiré des vingt fils de Hékaba;ni Patroklos, ni Pyrrhosqui revint de Troia; ni même ceux qui vivaient longtemps auparavant, les Lapithes et les Deukaliônes et les Pélasges, ancêtres des Pélopéides et d’Argos.

» Sois-nous maintenant propice, ô cher Adonis, et sois heureux jusqu’à la nouvelle année. Tu as été le bienvenu, ô Adonis, et quand tu reviendras, tu le seras encore ! »

LA CÉLÉBRATION DES ADÔNIES

Le lendemain de cette fête de joie, on célébrait la fête de deuil, qui recevait le nom d”Af.pavt(7fJi.ôç, disparition. Le lit d’amour d’Adônis et d’Aphrodite devenait le lit funèbre du jeune dieu, autour duquel les corbeilles d’argent, fleuries la veille, ne présentaient plus que le lamentable spectacle de leurs végétations flétries. Alors se déroulaient autour du catafalque toutes les cérémonies des funérailles, et les chants de joie de la veille étaient remplacés par des hymnes de deuil. Les femmes d’Alexandrie, les cheveux épars et la robe flottante, parcouraient les rues en pleurant le dieu. Auprès du corps d’Adônis mort, parmi les gémissements des pleureuses, on chantait une sorte de thrène funèbre, analogue à la triste lamentation qui forme la première idylle de Bion. Ce chant de Bion est d’un charme étrange : c’est une plainte douce et pénétrante, pleine de langueur et d’une sorte de tranquillité divine, où transparaît cette expression de douleur voluptueuse qui semble bien être la caractéristique la plus exacte des Adônies de la décadence grecque :

« Je pleure Adonis. — Il est mort, le bel Adonis; il est mort, le bel Adonis! pleurent les Erôs.

» Ne dors plus, ô Kypris, sur des lits de pourpre. Debout, malheureuse! Vêtue de noir, frappe ta poitrine et dis à tous : — Il est mort, le bel Adonis!

» Je pleure Adonis, et les Erôs pleurent aussi.

» Le bel Adonis gît sur les montagnes. Sa cuisse blanche a été frappée d’une dent blanche, et Kypris est accablée de douleur. Il respire à peine, et le sang noir coule sur sa chair neigeuse, et, sous ses sourcils, ses yeux s’éteignent, et la couleur rose de ses lèvres disparaît, et, avec elle, meurt le baiser auquel Kypris ne veut point renoncer, car le baiser de Celui qui ne vit plus est doux encore à Kypris; mais Adonis ne sent point qu’elle l’embrasse mourant.

» Je pleure Adonis, et les Erôs pleurent aussi.

LES FÊTES d’aDÔNTS-THAMMOUZ

» Une amère, amère blessure est dans la cuisse d’Adônis, mais Kythéréia a dans le cœur une blessure plus large. Autour du Jeune homme les chiens amis ont hurlé et les nymphes Oréiades ont pleuré. Aphrodita elle-même erre par les bois, désolée, les cheveux épars et les pieds nus; et les ronces la blessent, tandis qu elle marche, et font jaillir le sang sacré. Elle hurle à pleine voix, errant par les longues vallées, redemandant l’Epoux Assyrien, appelant le Jeune Homme. Mais le sang noir s’échappe avec force de la cuisse a’Adônis, jusqu’à son nombril et jusque sur sa poitrine, et ses flancs qui étaient de neige sont maintenant rouges de sang.

» — Hélas! hélas! Kythéréia! pleurent les Erôs.

» Elle a perdu son bel Epoux, et, en même temps, sa beauté sacrée. Tant qu’Adônis vivait, la beauté de Ivypris était grande. La beauté de Kypris est morte avec Adonis. Hélas! hélas! Toutes les montagnes et les chênes disent : — Hélas! Adonis! — Les fleuves pleurent le deuil d’Aphrodila; et les sources pleurent Adonis sur les montagnes, et les fleurs rougissent de douleur, et Kypris crie lamentablement ses peines par les collines et la vallée.

» Hélas! hélas! Kythéréia! 11 est mort, le bel Adonis! Ekhô a répété : — Il est mort, le bel Adonis! — Qui ne gémit pas sur l’amour malheureux de Kypris? Hélas! hélas!

» Dès qu elle vit, dès qu elle connut l'inguérissable blessure d’Adônis, dès qu’elle vit le sang pourpré sur la cuisse languissante, elle dit, se lamentant et tendant les bras : — Reste, Adonis! Reste, malheureux Adonis! Que je te retrouve une dernière fois, que je t’embrasse, que j’unisse mes lèvres à tes lèvres! Soulève-toi un peu, Adonis! Embrasse -moi, embrasse-moi encore, tandis que ton baiser est vivant; que ton souffle coule de ton âme dans ma bouche et dans mon cœur ! Que je boive ton amour, et je conserverai ce baiser comme si c’était toi, Adonis, puisque tu me fuis, ô malheureux! Tu fuis au loin, ô Adonis! Tu vas vers 1 Akhérôn et vers le Roi lugubre et inhumain , et moi, misérable, je vis, et je suis déesse, et je ne puis te suivre !

» Perséphona ! Reçois mon Epoux, car tu es bien plus puissante que moi, et tout ce qui est beau descend vers loi! Je suis très malheureuse et dévorée d une douleur implacable; je pleure Adonis

LA CÉLÉBRATION DES ADÔNIES

qui n’est plus, et je te crains. Tu meurs, ô très regretté! et mon amour s’est envolé comme un songe. Voici que Kythéréia est veuve, et les Erôs restent inoccupés dans sa demeure. Ma ceinture a péri avec toi. O imprudent! Pourquoi as-tu chassé? Etant si beau, pourquoi as-tu osé attaquer les-bêtes sauvages ?

» Ainsi se lamentait Ivypris, et les Erôs se lamentaient : — Hélas * hélas! Kythéréia! 11 est mort, le bel Adonis!

» Paphié répand autant de larmes qu’Adônis a répandu de sang; et, sur la terre, ces larmes se changent en fleurs. Ee sang enfante la rose et les larmes enfantent l’anémone.

» Je pleure Adonis. Il est mort, le bel Adonis !

>< Dans les forêts, ne pleure pas plus longtemps PEpoux, ô Kypris ! Déjà le lit est dressé, le lit d’ Adonis est préparé. O Kypris, Adonis mort est couché sur ton lit, et, bien que mort, il est beau cependant, il est beau, bien que mort, et comme endormi.

» Dépose-le, afin qu’il soit couché sur ces vêtements moelleux, où, pendant la nuit sacrée, il dormait avec toi, étendu, sur un lit doré. Recherche le malheureux Adonis, et dépose-le entre des couronnes et des fleurs. Toutes choses sont mortes avec lui, comme il est mort lui-même, et les fleurs aussi se sont desséchées. Couvre-le de baumes odorants, couvre-le de baumes. Que tous les parfums périssent! Ton parfum. Adonis, est mort! Il est couché, le délicat Adonis, sur des vêtements pourprés, et autour de lui les Erôs pleurent avec des gémissements, ayant coupé leurs cheveux à cause d’Adônis. L’un foule aux pieds ses flèches, un autre son arc; un autre brise son carquois emplumé; cet autre dénoue les sandales d’Adônis, celui-ci apporte de l'eau dans des vases d’or; un autre lave sa cuisse, un autre par derrière réchauffe Adonis avec ses ailes.

» Les Erôs pleurent aussi sur Kythéréia. Hyménaios éteint sa torche sur le seuil, et il arrache la couronne nuptiale. Hyménaios ne chante plus comme auparavant, mais il chante : — Hélas ! hélas ! Adonis! — et plus encore : — Hélas! hélas! Hyménaios! — Les Ivharites pleurent le fils de Kinyras, se disant entre elles : — 11 est mort, le bel Adonis! — Elles le disent d’une voix plus aiguë que la tienne, ô Diôna ! Et les Moires pleurent Adonis, et elles l’évoquent

LES FÊTES d’aDÔNIS-THAMMOUZ

par leur chant; mais il ne les entend pas, non qu’il s’y refuse, mais Perséphona ne le renvoie pas.

» Mets fin à tes lamentations, ô Kythéréia ! Cesse pour aujourd’hui tes plaintes, car de nouveau il te faudra gémir et pleurer une autre année »

Leconte de Lisle, s’inspirant de ces chants antiques, en a donné une sorte de traduction ou de transposition, que nous citons aussi, à la fois pour l’ampleur et la beauté du poème, et pour la précision et la vie de l’inspiration mythique :

Maîtresse de la haute Eryx. toi qui te joues Dans Golgos, sous les myrtes verts,

O blanche Aphrodita, charme de l’univers,

Dionaiade aux belles joues!

Après douze longs mois Adonis t’est rendu,

Et, dans leurs bras charmants, les Heures,

L’ayant ramené jeune en tes riches demeures,

Sur un lit d'or l’ont étendu.

A l’abri du feuillage et des fleurs et des herbes,

D’huile syrienne embaumé,

11 repose, le Dieu brillant, le Bien-Aimé,

Le jeune homme aux lèvres imberbes.

Autour de lui, sur des trépieds étincelants, Vainqueurs des nocturnes Puissances,

Brûlent des feux mêlés à de vives essences.

Qui colorent ses membres blancs;

Et sous l’anis flexible et le safran sauvage,

Des Érôs, au vol diligent,

Dont le corps est d’ébène et la plume d’argent. Rafraîchissent son clair visage.

Sois heureuse, ô Kypris, puisqu’il est revenu Celui qui dore les nuées!

Et vous, Vierges, chantez, ceintures dénouées,

Cheveux épars et le sein nu.

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