LES SURVIVANCES DU CULTE ET DES FÊTES D’ADONIS
A l'heure même où le culte d’Adônis, troublé, dénaturé, épuisé, se survivait dans la parade tout extérieure de ses fêles, le christianisme étendait sur le même monde une influence chaque jour plus pénétrante. A mesure que le dieu antique défaillait et s effaçait, le dieu nouveau conquérait à son tour les mêmes terres, les mêmes îles, les mêmes cités, et substituait aux formes usées de la mythologie orientale une inspiration plus jeune et plus active. Mais dans cette révolution religieuse, c’étaient encore les mêmes principes, les mêmes dogmes, les mêmes pratiques, qui, sous des apparences nouvelles, allaient se continuer et reprendre vie pour de longs siècles. Dans chaque ville où passait la marche triomphale du christianisme, il se heurtait à un temple d’Adônis, au tourbillon de ses fêtes, à la persistance de son symbole et de son culte. Au milieu de la déchéance et de l’oubli du vieux panthéon hellénique, le dieu oriental avait gardé une dernière vigueur, et, plus que tout autre, cette forme religieuse pouvait encore agiter et enflammer les âmes désenchantées et meurtries de cet âge de décadence. La grande défaillance morale qui permit au christianisme de vivre, de se répandre et de grandir, c’était elle déjà qui
avait permis au culte morbide et déformé d’Adônis d'assurer, sur chacune des terres du monde ancien, son influence toute-puissante.
Entre ces deux conceptions mythologiques, il n’y a point de limite historique. Elles s'enchaînent, se prolongent, se succèdent, elles s’expliquent l’une par l’autre; et, du jour où l’image religieuse du Christ prend consistance, chacun de ses traits se trouve d’avance fixé et comme déterminé par les générations des dieux qui l'ont précédée. Adonis, douloureux et persécuté, revit dans Jésus; ou plutôt, à travers les premiers siècles chrétiens, les deux divinités vivent côte à côte, se pénètrent, se heurtent, se confondent, jusqu’au moment où la plus antique s’efface et se disloque .sous l’eflort d'une société nouvelle qui ne se reconnaît plus que dans des images rajeunies. Mais seules, les formules extérieures ont été modifiées : sous la liturgie qui s’élabore, dans les cérémonies et les traditions du nouveau culte, la face souriante et éternelle d’Adônis reparaît et triomphe. La passion, la mort et la résurrection de Jésus reproduisent fidèlement, servilement, chacune des circonstances qui, depuis des siècles, ornaient les récits mystiques de la Syro-Phénicie.
Adonis meurt dans la gloire de sa jeunesse, il dort dans le tombeau, il ressuscite, il se symbolise dans toutes les forces et les défaillances de la vie; et voici Jésus, l’Adônis renouvelé, mais qui n’a rien oublié du mythe antique, le voici qui meurt et ressuscite dans des conditions analogues et qui s’identifie, lui aussi, à la vertu du soleil et aux énergies de la nature. Tous deux roulent ensemble dans le cortège des saisons, ils portent avec
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eux l’âme tumultueuse et confuse de la terre, ils se dis-
inguent mal des éléments et du panthéisme universel. Le'X
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même phénomène, la même évolution logique qui transforme le Thammouz indécis de l’antique Phénicie en une divinité aux formes arrêtées, aux contours précis, se retrouve dans la conception chrétienne, où le dieu se dégage peu à peu, avec lenteur, avec effort, de la mythologie païenne, pour condenser, dans ses traits personnels, par un syncrétisme instinctif, les traditions qui sury/u;
nagent encore dans le scepticisme alexandrin.
Ainsi, il n'y a point de secousse, point de transformation brutale, point de fin ni de commencement nettement marqués. C’est une lente, insensible déformation, une religion qui se prolonge et se modifie sans arrêt, et dont la décomposition enfante, avec les mêmes éléments, une forme religieuse nouvelle. Dans la Syrie o il règne Adonis, la grotte de Bethléem est le théâtre des mystères et des fêtes du dieu androgyne. Les femmes viennent y pleurer sa mort mystique ; c’est un lieu consacré à Astoreth et à Thammouz; dans le bois sacré qui l’entoure, les prêtresses de la déesse mènent, au son des flûtes, l’orgie divine ; la prostitution, les chants et les danses s’y entremêlent et s’y confondent comme dans les temples de Byblos.
D’année en année, de génération en génération, la coutume religieuse se transmet fidèlement, et le jour où le dieu disparaîtra dans l’oubli, le lieu de ses fêtes n’en demeurera pas moins sacré, et si profondément marqué de l’empreinte mystique que le christianisme le choisira à son tour pour y placer la naissance de son dieu. La grotte d’Adônis devient la grotte de Jésus : une divinité succède
à l’autre sans que la croyance populaire en soit sensiblement troublée, et sans qu’elle puisse même distinguer, dans cette succession de formes divines, les éléments d’une religion qui s’élabore. La même foule qui élait venue célébrer Adonis dans la grotte de Bethléem, y vint célébrer Jésus avec le même enthousiasme, la même foi, sans y voir autre chose que l’éternel symbole solaire qui ressuscitait sous un nom nouveau.
Saint Jérôme lui-même avoue implicitement cet héritage mythique1. Ainsi, pendant des siècles, l'antique Thammouz revit et se prolonge sous la figure du Chrisl : dans la grotte sacrée, on pleure et on exalte le dieu mort et ressuscité, et c’est toujours le même dieu, Thammouz, Adonis ou Jésus, sous des formes tour à tour épuisées et rajeunies.
La légende qui, de sa naissance à sa mort, accompagne Jésus, s’inspire tout entière des traditions antérieures, dont le christianisme se nourrira, et qui vont se continuer jusqu’au seuil du monde moderne. Les fêtes de deuil qui marquaient l’ensevelissement d’Adônis, la semaine de désolation, la bruyante démonstration de joie qui célébrait la résurrection, se retrouvent, avec leurs circonstances et leurs détails les plus menus, dans les cérémonies de la « semaine sainte ». Le jour où Adonis sortait du tombeau, les femmes de Byblos se saluaient par ces paroles : « Adonis resurrexit ! » le jour de
Pâques, les premiers chrétiens s’abordaient avec la même formule: « Christus resurrexit! » C’était là le salut mystique, l’expression heureuse que les fidèles du dieu phé-