‹ Le cur solitaireChapitre 5 sur 13 · A JOSE-MARIA DE HEREDIA · texte numérisé non relu

A JOSE-MARIA DE HEREDIA

ETRE le jeune Adam, grâce et force première, Dont les yeux lourds encor s'ouvrent à la lumière. Il s'étonne, se tait, regarde autour de lui, Marche avec les lenteurs d'un enfant ébloui, Se voit nu, se caresse et s'admire, et soudain, Enivré par l'odeur des sèves de l'Éden, Gravit d'un jarret prompt les collines bleuâtres Parmi l'herbe mouillée et les troupeaux sans pâtres. Il s'arrête à goûter l'ombre de la forêt, Et, couchant, près d'une eau qui murmure en secret,

Son corps souple où la ronce inoffensive glisse,

Il respire l'air neuf de l'aube avec délice,

Chevauche le rayon, chante, éveille l'écho,

Sourit à l'inconnu qu'il voit, dans le ruisseau,

Vermeil et languissant de bonheur, lui sourire.

Un large papillon qui se pose l'attire.

Deux chevreaux effrontés le charment par leurs jeux.

Mais le rouge zénith épanouit ses feux.

Adam que le désir caresse de son aile

Étreint entre ses bras la terre maternelle.

Sa chair où le Hmon se mêle avec le jour

Appelle sourdement une épouse et l'amour ;

Il meurtrit de baisers l'arbre, embrasse l'écorce,

S'épuise à déplorer son inutile force...

Bientôt la lente nuit, le remplissant d'horreur,

Recouvre d'une ruche obscure la rumeiir

Que font les eaux des mers et le vent des ravines.

La lune, pâle encor, change sur les colHnes

Toute rosée en perle et toute fleur en lys.

La brise porte au loin des échos affaiblis

De ramages, d'appels amoureux, de murmures.

Le flot paresseux roule un ciel d'étoiles pures.

Et, sous les voûtes d'ombre où les grands animaux

D'un front lourd en passant écartent les rameaux,

Le jeune Adam, muet d'ivresse et d'épouvante,

Dans ses flancs douloureux sent vivre Eve naissante.

Adam, le front rougi du soleil levant, rêve

Auprès du corps humide et voluptueux d'Eve.

Eve dort sur un lit fléchissant de roseaux,

Dans l'azur frais, au bruit du feuillage et des eaux,

Eve est nue, Eve est blanche, Eve a les lignes pures

Des longs cygnes cambrés aux neigeuses voilures.

Comme une aile elle agite un bras, puis l'autre, et rit.

Sa bouche, rose en feu, lente à s'ouvrir, fleurit.

Eve est nue ; elle dort. Sa chevelure blonde

Sur ses formes répand les mollesses d'une onde.

Son haleine paisible élève un double fruit

Gonflé qui tour à tour se rapproche et se fuit,

Adam parcourt des yeux sa fille et la convoite.

Il ose la flatter d'une main maladroite.

Jamais dans la nature heureuse il n'a connu

Le délice qu'il goûte à toucher ce sein nu.

Les cheveux qu'il respire ont une odeur obscure ;

Ni le miel, ni le col des cygnes qu'il capture.

Ni la feuille du lys, ni l'enivrant pollen.

Ne lui semblent si doux sous le ciel de l'Éden

Que cette large fleur de chair épanouie.

Il la caresse encor d'une vue éblouie,

Y porte son désir de contour en contour ;

Enfin, docile aux lois secrètes de l'amour

Qui font qu'un même nid cache deux tourterelles

Et que les fleurs de loin se fécondent entre elles,

Adam, fort de la joie immortelle du sang, Presse le corps promis, et déjà rougissant. D'un long baiser qui laisse une trace vermeille. Eve, les bras ouverts au jeune époux, s'éveille.

A Emile Krantz.

XLVIÏ

DANS la soudaine nuit d'une jarre de terre Plongé par des enfants cruels, ce papillon, Regrettant le natal azur et la lumière, Remplit d'un délicat bruit d'ailes sa prison.

Ainsi, captive au creux d'une forme d'argile Qui rompt à chaque élan son essor anxieux, Fille du jour ravie à l'existence agile, L'âme se plaint du sort qui la tient loin des cieux.

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SOIS pure comme la rosée, Comme le ciel que tu reflètes ; Sois légère aux herbes brisées, Ame tremblante du poète.

Colore-toi du sang de l'aube.

Scintille en larme aux cUs des feuilles ; Et si des roses te recueillent.

Qu'une vierge cueille ces roses.

Sois lumineuse et résignée, Rafraîchis le pied qui te foule; Souris au soleil hostile, ourle Les rosaces des araignées :

Comme la froide et radieuse Rosée enivre les cigales, Tristesse du poète, abreuve L'harmonieux concert des âmes !

IL a plu. Soir de juin. Écoute, Par la fenêtre large ouverte, Tomber le reste de l'averse De feuille en feuille, goutte à goutte.

C'est l'heure choisie entre toutes Où flotte à travers la campagne L'odeur de vanille qu'exhale La poussière humide des routes.

L'hirondelle joyeuse jase.

Le soleil déclinant se croise Avec la nuit sur les collines ;

Et son mourant sourire essuie Sur la chair pâle des glycines Les cheveux d'argent de la pluie.

^ui pleure à ma porte à la fin du jour ? Ouvre : c'est l'Amour.

Quel est ce front pâle à ma vitre noire ? Ouvre : c'est la Gloire.

On frappe. Qui frappe et frappe si fort ? Ouvre : c'est la Mort.

CHANSONS, chansons, chansons, chansons; Des larmes avec des baisers...

Puis vient l'automne et nous passons :

L'herbe des champs a bien passé-

J'ai pleuré comme font les autres Pour l'amour de deux lèvres fraîches ; Je ne sais plus, peut-être était-ce, Ma douce amante, pour les vôtres.

J'ai pleuré des larmes sincères En considérant mes péchés ; Mais le vent du doute a séché Toutes ces humbles larmes claires.

Il est tard, trop tard. A quoi bon L'effort de l'homme sous les cieux ?

La vertu, l'amour et les dieux ?

Chansons, chansons, chansons, chansons.

Je veux mourir un soir de pluie Dans une auberge solitaire, Sans avoir à mon agonie Ceux qui m'ont aimé sur la terre :

Et qu'on ne laisse auprès de moi Que mon fidèle vieux chagrin. Un rameau de sapin des bois Et des branches de romarin.

LU

PUISQUE l'ennui, pauvre homme, Te jette encore à de nouveaux voyages, Emporte au moins dans l'âme L'adieu doré des beaux jours de l'automne.

Comme un baiser l'après-midi s'achève ;

La brise est large et pure, Et toute voix se fond dans le murmure

Religieux des chênes.

Le meunier passe, écoute, Son grelot clair tinte au loin sur la route ;

Et l'eau mélodieuse Se baise et rit dans les canaux d'yeuse.

L'ombre descend les berges.

Déjà les champs sont pleins de brumes bleues ;

Le ruisseau dans les herbes Y fait briller ses reflets de couleuvre.

Ton esprit se recueille ; Secrètement le cristal de ton âme S'émeut des cris d'oiseaux, d'un pas de femme

Qui craque dans les fetiilles...

Regagne la maison ; Comme toujours eUe est blanche, humble et calme, Et sur son mur les branches du platane

Entrecroisent leurs ombres.

Le vieux soleil, tombant en molles nappes,

Bénit les vieilles pierres ; La vigne jaune à sa tiède lumière

Mûrit encor des grappes ;

Et dans la chambre basse, Au souffle d'air qui pousse la fenêtre, Obscurément celles qui t'ont vu naître

Parlent de leurs voix lasses.

En maniant leurs crochets à dentelle

Aux derniers feux du jour :

« Reverrons-nous notre enfant ? » disent-elles ;

Et la tristesse, aux joues

Des aïeules pensives, Suspend des pleurs lourds comme les années ; Le soir ainsi fait trembler sa rosée

Sur les roses tardives.

Séjour, heures paisibles !

Demain pourtant les premières étoiles Verront ton navire arrondir ses voiles

Et voguer vers les îles.

Avant d'aller traîner ta vieille peine Sur de lointains rivages.

Écoute encor la voix grave des chênes, Contemple le village.

Harmonie et douceur !

Le toit natal fume dans la lumière...

Parle, dis-moi, mon frère.

Pourquoi si loin chercher la paix du cœur ?

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