‹ Le cur solitaireChapitre 6 sur 13 · L'AUTOMNE AU JARDIN · texte numérisé non relu

L'AUTOMNE AU JARDIN

A Marc Lafargue.

O veille de Toussaint et dernier soir d'octobre ! Le ciel est une ruche où bourdonnent les cloches, Et le soleil pâlit sur le jardin doré : De même, à l'occident large et pur de ma vie. Dans un suprême adieu d'amour je descendrai. La glycine, crispée, avec mélancolie Se balance au perron de la maison natale, Et, des arbres, du sol, des massifs nus, s'exhale L'amer et froid parfum du vieil âge des choses. Je viens, boutons de miel, de chair, de nacre mauve, Vous cueillir pour ma belle enfant, roses tardives ;

Car mes doigts prévoyants, demain, arquant les tiges,

Confieront les rosiers délicats à la terre.

Des cristaux meurtriers de l'hiver, nulle main

Ne sut garder ta sève, arbuste solitaire,

Fier rosier qu'étoilaient des roses merveilleuses :

Tu n'es plus qu'un bois sec, inutile au jardin ;

Et les printemps pressés comme les flots d'un fleuve,

Les printemps lumineux et riches qui fécondent

Dans les sillons du ciel d'obscurs germes de mondes.

Et comme un front humain aux battements du rêve

Font palpiter le cœur de l'arbre sous la sève.

Tous les printemps, souffles d'air chauds et soleils d'or.

Ne rendront pas ses fleurs de chair au rosier mort.

Dans le jardin jauni des anciennes années, Parfois, quand le jour las tend ses bras à la nuit, La belle enfant qui fut jadis ma bien-aimée Passe en glissant d'un pas léger le long des buis.

Elle s'arrête auprès du rosier nu, Ivii parle. Lève les cils, rempht d'étoiles ses yeux pâles, Et sourit dans son rêve aux cahces rosés Où ses lèvres, un jour, apprirent le baiser.

LE tiède après-midi paisible de septembre Languit sous un ciel gris, mélancolique et tendre, Pareil aux derniers jours d'un amour qui s'achève. Après les longs et vains et douloureux voyages. Le solitaire, ouvrant sans bruit la grille basse, Rentre ce soir dans le logis de sa jeunesse.

Ah ! comme tout est lourd, comme tout sent l'automne! Comme ton cœur d'enfant prodigue bat, pauvre homme.

Devant ces murs où tu laissas ta vie ancienne ! La vigne vierge rouge étreint les persiennes, Le seuil humide et froid est obscur sous les arbres, Et le portail, vêtu de lierre, se lézarde.

Le voyageur, avant de rouvrir les fenêtres.

Respire en défaillant l'odeur des chambres closes ;

Il regarde onduler les rideaux des alcôves

Et le miroir verdi briller dans les ténèbres.

Il pèse sur le bois gonflé, les volets crient,

La poussière voltige à la lumière triste ;

L'âme émue et les doigts tremblants, pieux, il touche

Les roseaux desséchés, le clavecin qui vibre.

Les estampes, les maroquins ouatés de mousses :

Ah! ces mousses qui sont les cheveux blancs des Uvres!

L'enfant morne, oppressé de souvenirs, étouffe.

Et son fragile cœur frémit comme une vitre.

Il descend au jardin qui rêve après la pluie.

Le feuillage où l'eau perle encor chuchote et Init,

Et les pesants rameaux mouillés des buissons rampent

Comme un vivace et long chagrin d'âme souffrante.

Les duvets des fruits sont en pleurs, toute rose est

Fraîche au baiser comme une vierge après le bain.

On entend clairement dans le soir qui se tait

Des tuiles se briser au bord d'un toit lointain.

L'air est tiède et chargé d'odeurs, et de la vigne

Dorée aux résédas bourdonne la sourdine

Que l'abeille interrompt en plongeant dans les fleurs.

Le jardin languissant se gonfle comme un cœur

Où mûrit un tardif amour. Mais le passant

S'émeut d'être oublié par la nature ; il sent

Que la vie à ses pieds poursuit un autre rêve

Plus étemel et plus robuste que le sien :

Les choses n'ont qu'un mot d'indiflérence aux lèvres,

Et leurs pleurs ne sont point frères des pleurs humains.

O cieux, terre jadis maternelle, dit-il, Pourquoi donc m' êtes- vous plus amers que l'exil ? Jardin, logis désert où sont morts mes parents. Vous qui m'avez aimé, vous ne me parlez pas, Et mon cœur parmi vous se cherche, plus absent Qu'en ses plus lourdes nuits d'angoisse au bord des lacs. J'ai tant prié d'autels et de femmes, j'ai vu Vieillir tant de soleils sur des flots inconnus. En espérant, comme un malade attend le jour, Qu'il descendrait enfin des cieux, le clair amour ! Le doute pour un soir m'a fait l'égal du Christ, Et mon âme au gibet a jeté le grand cri.

Or l'automne au pays natal m'a ramené,

Plus sanglotant et faible et nu qu'un nouveau-né.

O triste voyageur si tendre qui croyais

Pacifier ici ton esprit inquiet :

Les choses qui t'aimaient ne t'ont pas reconnu!

Les oiseaux des vieux jours ne sont pas revenus ;

C'est la même chanson et ce sont d'autres voix :

Malgré ses treilles d'or et ses arbres chargés,

Le caressant et bon septembre d'autrefois

Ne m'est plus aujourd'hui qu'un vieillard étranger,

Et j'ai peur de mon cœur qui ne peut plus aimer.

Aussi, maison, jardin, adieu, je vous bénis.

Que les printemps futurs jusqu'aux âges lointains

Vous remphssent tous deux et d'enfants et de nids!

Que les roses te soient toujours belles, jardin.

Tes longs coviloirs toujours sonores, ô maison!

Adieu, pesant verger de l'arrière-saison,

Charmille... Effacez- vous, ô chères visions,

Car mes yeux sont un port de fumée où l'on voit

A travers la forêt vacillante des mâts

Les grands vaisseaux appareiller pour les climats

Qui bercent la douleur sous des deux azurés.

Demain, plus seul, plus triste et vieux, je partirai

Mettre au tombeau le Dieu secret qui souffre en moi.

L'enfant d'exil se tait, baisse ses cils mouillés ; Il s'enivre à mourir de son amer émoi, Et dans son cœur le souvenir des jours dorés Fond comme un peu de sable tiède entre les doigts.

Page 1