SA PREMIÈRE JEUNESSE
précautions. Dès le commencement de mai de cette année 1794, la paroisse d'ÉcuUy dut à sa bonne renommée le privilège de donner une hospitalité clandestine à plusieurs prêtres et à deux religieuses. Ces prêtres courageux étaient un génovéfain nommé M. Balley, deux membres distingués de la congrégation de Saint-Sulpice, MM. Roy er et Ghaillou, Tun directeur, l'autre économe du grand séminaire de Lyon, et M. Tabbé Groboz. Les religieuses étaient sœur Deville et sœur Gombet, de l'institut de Saint- Charles.
On vit alors les familles les plus honorables d'ÉcuUy et de Dardilly se concerter, se liguer sous le sceau du secret, organiser la surveillance du culte, l'entretien et la garde des missionnaires. On les vit défendre la vie de ces intrépides confesseurs et leur incognito par mille industries, mille sacrifices et quelquefois à travers mille dangers, avides d'entendre la sainte parole, de recevoir les sacrements, de participer au divin sacrifice, et, pour remplir ces devoirs, se réunissant dans les bois, dans les fermes écartées, par les temps les plus rigoureux, et souvent à de grandes distances.
Lamère de Jean-Marie était de toutes ces réunions, et son fils Ty accompagnait souvent. Un jour, M. Groboz rencontra cet enfant, et, frappé de son air modeste et pieux, il s'approcha pour le caresser, puis il lui demanda quel âge il avait: « Onze ans, « répondit le petit Yianney. — Et depuis quel temps
« ne t'es-tu pas confessé? — Je ne me suis jamais « confessé. — Jamais 1 » reprit le bon abbé Groboz. Et il voulut que cet acte important se fit à Theure même. Sans doute il trouva Tenfant bien préparé et digne du don de Dieu,, car il exigea de sa mère qu'elle le laissât chez ses grands parents, àÉcully, afin qu'il fût plus à portée de suivre les catéchismes préparatoires à la première communion.
C'étaient les deux bonnes sœurs dont nous avons parlé qui remplissaient les fonctions de catéchistes» Jean-Marie leur fut particulièrement recommandé, et elles en prirent un soin que justifiaient d'ailleurs ses heureuses qualités; elles le proposaient pour modèle à ses camarades. Sa ferveur était tellement reconnue que souvent un sentiment de jalousie leur faisait dire : « Voyez donc, là-bas, le petit Vianney « qui fait assaut avec son bon angel »
Des mains des sœurs les aspirants à la première comnstunion passaient dans celles des missionnaires^ (jui les réunissaient tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, et toujours pendant la nuit, pour écarter les soupçons de la police républicaine. Plusieurs familles respectables d'ÉcuUy. leur offraient un asile pour ces assemblées nocturnes. Personne ne pouvait lutter d'exactitude avec Jean-Marie pour aller à ces rendez-vous où le divin sacrifice,, comme aux premiers jours du christianisme opprimé, se célébrait dans l'ombre et le mystère.
Nous n'avons rien pu recueillir de précis et d'in-
téressant sur la première communion de M. Vianney. Il se rappelait seulement que c'était en 1799, dans la maison du comte de Pingeon, qu'il avait accompli ce grand acte de sa vie.
Les circonstances exceptionnelles, qui ne nous ont pas permis de retrouver plus de traces de ^l'auguste cérémonie, durent ajouter encore aux pieuses impressions du jeune communiant. L'autel, qu'entouraient les parents et un très-petit nombre d'amis sûrs, était ordinairement dressé dans une grange ou dans une chambre haute. C'était avant l'aube, à petit bruit, que se célébrait le saint sacrifice. Il y avait dans les précautions qu'on était obligé de prendre pour se dérober aux soupçons et à la surveillance hostile, dans le mystère qui accompagnait les préliminaires de ce grand jour, je ne sais quel parfum des catacombes; l'âme de l'adolescent n'en était que plus fortement émue, et les souvenirs de cette première participation au pain des fortai dans ces teo^s d'épreuve et d'apostasie, y laissaient \xqb empreinte qui ne s'effaçait plus. Si les fleurs de la première communion présagent d'ordinaire les fruits de l'âge mûr, on doit croire que le cœur du jeune Vianney fut, en ce jour, un sanctuaire tout embaumé pour le divin Époux.
Lorsque Jean-Marie revint parmi les siens, rapportant dans son cœur et sur son front les plus suaves impressions du jeune âge, la grâce qui l'entourait comme d'une auréole, dès son berceau, et
qui lui donnait déjà des disciples dans ses petits compagnons, avait augmenté avec les années; elle répandait sur sa jeunesse le parfum de Tinnocence. Sa présence communiquait à ceux ijui l'approchaient le calme de la pureté. Sachant qu'il ne devait l'amour qu'à son Dieu, jamais il ne souilla dans son cœur la source de l'amour; il passa sans transition de l'ignorance à la haine du mal; il fut toujours un ange ou un saint. Nous lui avons entendu dire: « Quand « j'étais jeune, je ne connaissais pas le mal ; je n'ai « appris à le connaître qu'au confessionnal, de la « bouche des pécheurs. »
M. Vianney avait une sœur qui a rendu de lui ce témoignage :
« Notre mère était si sûre de l'obéissance de Jean- Marie, que lorsqu'elle éprouvait, de la part de l'un de nous, de la résistance ou de la lenteur à exécuter ses ordres, elle ne trouvait rien de mieux que de se toume^vers mon frère, qui obéissait sur-le-champ, puis de nous le proposer pour modèle, en disant : « Voyez, lui, s'il se plaint, s'il hésite ou s'il murce mure ! Voyez s'il n'est pas déjà loin! »
« Il allait ordinairement travailler aux champs a¥ec les gens de la maison. Tant que la tâche était commune, il fournissait consciencieusement, selon , ses forces, son contingent de travail, et tout se passait amiablement ; mais un jour qu'il avait été envoyé à la vigne, seul avec François, il avait dû s'excéder de fatigue pour atteindre son frère qui, en
qualité d'aîné, se croyait obligé d'en faire plus que lui. Le soir venu, le pauvre Jean-Marie se plaint à sa mère que François va trop vite et qu'il ne peut pas le suivre : « François, dit-elle, va donc plus len- « tement, ou bien, de temps en temps, donne un « coup de pioche à la passée de ton frère. Tu vois « bien qu'il est plus jeune et moins fort que toi ; il « faut avoir un peu pitié de lui. — Mais, répond « François, mon frère n'est pas obligé d'en faire « autant que moi. Que dirait- on, si l'aîné n'avançait « pas plus que le cadet? »
« Le lendemain, continue Marguerite, une religieuse chassée de son couvent par l'orage révolutionnaire, et retirée dans sa famille, à Dardilly, fit cadeau à Jean-Marie, qu'elle avait pris en affection à cause de sa piété, d'une de ces statuettes de la sainte Vierge, renfermées dans un étui cylindrique qu'on ouvre et ferme à volonté. Ce présent vint à propos, et mon frère crut avoir trouvé dî renfort dans la sainte image. La première fois donc qu'on l'envoya à la vigne avec François, il eut soin, avant de commencer son ouvrée, de déposer à quelques pas de lui sa petite statue, et, en avançant vers elle, de prier la sainte Vierge de l'aider à atteindre son frère. Arrivé à l'image, il la ramassait lestement, la plaçait de nouveau devant lui, reprenait sa j[>ioche^ priait, avançait, tenait tête à son compagnon qui se morfondait, et qui, en rentrant le soir, avoua, non sans quelque dépit, que la sainte Vierge avait bien
aidé son petit frère, et qu'il avait fait autant de besogne que lui. Notre mère, en femme sage et prudente, se contenta de sourire et ne dit pas un mot, de peur de donner prise à Tamour-propre. »
Ces travaux des champs, si pénibles et si assidus qu'ils fussent, ne détournaient jamais le pieux enfant de la présence de Dieu. « Quand j'étais seul aux « champs, avec ma pelle ou ma pioche à la main, a « dit souvent le Curé d'Ars, je priais tout haut, mais « quand j'étais en compagnie, je priais à voix « basse. » Touchante attention d'un enfant de treize ans, qui, dans ses actions les plus louables, craignait déjà de s'imposer aux autres et de leur donner occasion de trouver sa piété trop austère!
« Si maintenant que je cultive les âmes, ajou- <( tait-il, j'avais le temps de penser à la mienne, de « prier et de méditer, comme quand je cultivais les (( terr^ de mon père, que je serais content ! Il y « avait au moins quelque relâche dans ce temps-là ; (c on se reposait après dîner, avant de se remettre à « l'ouvrage. Je m'étendais par terre comme les au- « très; je faisais semblant de dormir^et je priais « Dieu de tout mon cœur. Ah î c'était le beau <c temps! »
« Que j'étais heureux, répétait-il moins d'un
•« mota avant sa mort, lorsque je n'avais à conduire
« que mes trois brebis et mon âne ! Pauvre petit
« âne gris 1 il avait bien trente ans, quand nous
« l'avons perdu.. . Dans ce temps-là, je pouvais prier
2i VIE DU CURÉ D'ARS.
avec de l'argile des petites figures de prêtres et de religieuses, des chandeliers et des autels entourés d'assistants en prière. Quoiqu'il attachât un certain prix à ces récréations enfantines, il n'avait pas de peine à les sacrifier dans le cas où il apprenait qu'une messe se dît quelque part ; son premier mouvement était toujours d'y courir; sur l'observation qu'on lui faisait qu'il devait travailler, il n'insistait pas, mais il était facile de voir la peine qu'il en ressentait. Si quelqu'un alors lui proposait de se charger de sa tâche, à la condition qu'il lui donnerait ses petits saints et ses petites saintes, il ne se faisait pas prier; il abandonnait tout et courait à la messe. On le voyait à genoux dans un coin, les yeux baissés, le corps immobile, plongé dans un profond recueillement. Sa dévotion était si sensible, qu'elle lui arrachait souvent des larmes. Après la messe, il ne manquait jamais de faire une petite action de grâces, touïÉé contre l'autel où reposait le Saint-Sacrement ; puis il allait s'agenouiller devant limage de la sainte Vierge , et il revenait à sa besogne le visage épanoui, le cœur content.
Pendant son absence, on s'amusait quelquefois à lui cacher ses instruments de travail; il se prêtait au badinage de la meilleure grâce àxt monde et ne s'impatientait jamais, mais sondant du regard la contenance des personnes présentes, il arrivait facilement à découvrir l'auteur de la mystification; alors il le remerciait gentiment d'avoir pris
soin de ses outils et promettait de lui rendre dans l'occasion le même service. C'est par ces manières douces, aimables et attachantes, qu'il se faisait chérir de tous.
Le souvenir des années de son adolescence, passées dans les durs travaux des champs, est resté cher au Curé d'Ars. Il y revenait volontiers dans ces moments de cordial abandon qui lui étaient naturels. « Pendant ma jeunesse, j'ai travaillé la terre; « je n'en rougis pas ; je ne suis qu'un cultivateur « ignorant. En donnant mon coup de pioche, je me « disais souvent: « Il faut aussi cultiver ton âme, « en arracher la mauvaise herbe, afin de la préparer « à recevoir la bonne semence de Jésus-Christ. »
Ainsi parlait-il de lui-même, dans son humilité profonde; mais il n'y eut jamais d'ivraie dans cette âme vraiment faite pour Dieu, où la simplicité, la droiture et la pureté semblaient germer d'ellesmêmes et se développer sans effort comme le produit spontané d'une nature saintement féconde.
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