CHAPITRE PREMIER
ïe de :>I. Viaiuiey à Ars. — Sa prière continuelle, es prémices de son niluiAtère. — Mademoiselle
fut à rentrée du carême de 1818 que Tablée ley \int occuper son poste. Grâce au soin que iveau pasteur prenait de cacher ses vertus et faire oublier, Ars eût ignoré longtemps peute trésor que l€ ciel lui avait envoyé, si de& •ations nombreuses n'eussent apporté d'ÉcuUy, n ne pouvait s'habituer à âon absence, l'écho ïgrets qu'il y avait laissés. D'ailleiu*s, ce qu'il uvait cacher et qui faisait, malgré lui, trans-
paraître au dehors les richesses de son âme, c'étiû* la vivacité de sa foi, sa piété au saint autel et son re-' cueillement dans la prière. A peine Teut-on vu dit* ^ la messe, que ce fut un concert universel : « Ave^ " « vousremarqué notre nouveau curé? Ce n'est pa^ « un homme comme un autre. On nous a emoy •( un saint. »
Dès son arrivée, M. Vianney choisit l'église pou son domicile ; on le voyait passer de longues heure prosterné au milieu du sanctuaire, dans Timmobilité la plus complète. 11 se baignait^ suivant son ex pression, dans les flammes de Tamour, devan Notre-Seignour présent sur Tautel. 11 entrait à Té-" glise avant le soleil et il n'en sortait qu'après l' Angélus du soir ; c'est là, quand on avait besoin de lui , qu'on était sûr de le trouver. Dès )ors l'arrangement de sa cure, l'ameublement de sa chambre, les agencements nécessaires à une confortable installation devenaient superflus ; il ne s'en préoccupa jamais. Aussi, le presbytère d'Ars commença-t-il d'avoir cet aspect singulier qui a frappé dans la suite tant de visiteurs. On sentait bien qu'il. y avait là quelqu'un de vivant; mais on était tenté de croire que c'était la demeure d'un esprit, tant on y remarquait l'absence des choses les plus nécessaires à la vie.
Rien n'échappait à l'œil attentif des paroissiens, et chaque jour leur apportait un nouveau sujet d'édification.
Voici les impressions d'un jeune séminariste de ^e temps-là, qui eut plusieurs fois le privilège d'é- ^ï*e de moitié avec M. Vianney dans la récitation iti bréviaire : «Sa piété était affectueuse et ten-
* dre : elle ne présentait rien de bizarre et de ^ singulier; elle découlait naturellement de son ^ cœur, comme l'eau d'une source pleine ; elle avait
* Une douceur et une suavité angéliques. Tout ne ' Se montrait pas au dehors, et il était facile derecon- ' naître que la fontaine ne donnait que de son abon- ' <lance. Il m'était impossible de contenir mes lar-
txies quand de longs soupirs s'échappaient de sa I^oitrine épuisée par le jeûne, et surtout quand ses ï*egards affectueux s'élevaient vers le ciel. Je rougissais d'être si froid, si imparfait ; une sainte ):ionte me prenait : c'était le mécontentement de ^O[ioi-méme ; je l'aurais voulu moins séraphique. . . ' ^ais tout à coup la grâce me réprimandait inté- ^ieuïement, et transporté hors de moi-même, je ^ ïi'avais plus qu'une envie, celle d'imiter sa ferveur ^ et sa piété. »
« Que j'aime à voir M. le Curé à l'église, écrivait ^ \ia autre témoin, quand il dit ses prières le matin, ^ au petit jour I Avant de commencer, et de temps ^ en temps pendant la récitation de Tofflce, il re- ^ garde le tabernacle avec un sourire qui fait plai- ^ sir. On dirait qu'il voit Notrc-Seigneur. J'étais
* vraiment frappé de ma misère spirituelle en la ^ présence de Dieu, quand je considérais, à la lueur
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(( de la lampe qui brûlait devant lui, sa flguresëcti^ « et décharnée, son regard brillant qui se fixai"^ « sur la porte du tabernacle avec une expressions^ ce bonheur impossible à rendre. »
M. Vianney avait pris possession de son postavec une joie que tempérait Thumilité. Dans champ du Père de faiîiille, le coin de terre qu'il a\î à cultiver était petit, mais il Testimait encore tro; grand pour son mérite, et, lorsque des hauteurs entourent sa chère paroisse il en regar<iait les toit et les champs, son cœur se fondait de reconnaissance et de tendresse, en songeant qu'il avait éU jugé digne de conduire des âmes à Dieu. Il aurai- ^^ -^^
voulu les rassembler toutes, comme la poule ras semble sa couvée sous son aile ; il les étreignait ai^ -^ fond de sa pensée, leur promettant de les aimer, di leur être fldète, et de ne plus chercher en ce mondi qu'elles seules; elles seules sufCsant à ses peines aussi bien qu'à ses joies.
Ses joies , hélas ! elles furent tentes à venir. L s'en fallait qu'Ars fût la paroisse exemplaire qu nous avons connue : là, comme en d'autres partie de la Dombes, beaucoup d'âmes croupissaient cette indifférence, qui emprunte des conditions in férieures de l'intelligence et de l'asservissement d corps à un travail continuel un caractère aussi obs tiné qu'affligeant. La vertu y était peu connue e peu pratiquée. Les jeunes personnes n'avaient e tête q*ie les amusements et les plaisirs. Chaque di
lancbë on s'assemblait sur la place, à quelques pas e réglise ou dans les cabarets du village, selon la iison, pour s'y livrer aux danses et aux divertissements de toutes sortes.
Çui saura jamais ce que le cœur du saint prêtre r» eut à souffrir ! combien l'inutilHé apparente dp >i! ministère, au milieu de la population où il de* Bi.it passer sa vie, a dû, dans le commencement, isoler son âme! Cette douleur n'allait pourtant binais jusqu'à la défaillance. Le Curé d'Ars, tout en ^connaissant la difficulté de l'entreprise, crut qu'il ^ viendrait à bout avec la grâce de Dieu. A la *^ière il associa, dès l'origine, la parole sainte; il y Cachait une souveraine importance, et consacrait ^ 8*y préparer, dans un travail opiniâtre, le temps lue les exercices spirituels ne remplissaient pas. ^ien ne lui coûtait pour se mettre en état de l'annon- ^r à son auditoire, avec toute la force et toute l'éloquence dont il était capable. Il se renfermait des , ournées entières dans sa sacristie, pour composer Ses prônes et ses homélies ; lorsqu'il les avait écrits, seul et sans témoin, il les récitait comme s'il eût été en chaire.
Peut-être cette pratique lui avait-elle été suggérée par les souvenirs vifs encore dont un prélat des États-Romains avait laissé derrière lui le pays tout enbaumé. Transporté en France à la suite de Pie V J I , nilustre proscrit avait choisi Trévoux pour résidence, et il avait pris le village d'Ars en affection.
à cause sans doute du charme qu'il trouvait dans la société des habitants du château ; il y dirigeait souvent ses promenades solitaires. L'exil, en l'arrachant de son siège, n'avait déplacé que son corps ; le cœur du saint évêque était resté au milieu de son troupeau ; et les liens par lesquels il lui était uni sub^ sistaient encore, pieusement entretenus par le souvenir et la prière. Que de ferventes adorations il »faites dans la petite église d'Ars!... Mais voici qui est plus touchant : il lui arrivait quelquefois de s')" enfermer, de monter en chaire et de prêcher à haute voix, comme s'il avait eu des auditeurs invisibles. On prit un jour la liberté de lui demander l'.explication de cette conduite : « Il ne faut pas que cela « vous étonne, répondit-il. J'ai les anges de Dieu « pour auditeurs à la place de mes chers diocé- (( sains ; ils leur portent mes paroles. »
Bon évêque I Dieu semblait n'avoir permis son séjour prolongé sur une terre étrangère, qu'afln d'en faire, comme de Joseph, le sauveur d'un peuple qui n'était pas le sien et de son propre peuple. Longtemps les populations qui furent témoins de l'austère grandeur avec laquelle il supporta les douleurs de l'exil vénérèrent sa mémoire; et qui sait si ses exemples ne furent pas une des sources auxquelles s'inspira la piété du jeune Curé, qui, quatre ans après, devait prier et prêcher là où l'évêque de Nocera avait prié et prêché. lui-même?
Il oçt pour le prêtre un autre apostolat que celui
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saisissait la moindre occasion de donner individuel' iement à ses paroissiens des marques privées A^ son estime et de son dévoûment, en sorte que ch»^ cun pouvait se croire uniquement aimé. Ouyertcomplaisant, affable envers tous, il n'aurait pas rei contré un enfant dans la rue sans s'arrêter pour saluer et lui adresser, à travers un sourire, queBques mots aimables.
La visite des familles l'occupait aussi dans certaB^ nés limites. II ne se contentait pas^ d'aller où o^ l'appelait, il se présentait même là où on ne l'a]^ pelait pas, mais toujours d'une façon discrète attendant les occasions favorables ou les faisaiv naître; il choisissait volontiers l'heure des repas, uSlM de trouver toute la maison réunie, et pour ne causer ^ ni dérangement ni surprise, il s'annonçait de loiiB^ en appelant par son nom de baptême, avec uo^ douce familiarité, le maître du logis; puis il entrait^ faisait signe à tout le monde de continuer, d*un geste qui n'admettait pas de|^réplique, s'appuyait un instant contre un meuble, et, après avoir demandé des nouvelles de tout ce qui pouvait intéresser la famille, par une transition ménagée avec autant d^adresse que de douceur, il en venait à parler des choses divines auxquelles son âme était continuellement appliquée. Sa conversation était formée du suc qu'il avait retiré de ses lectures assidues dans la Vie des saints, II avait une grâce de Dieu poiir dire ces choses qu'un autre n'aurait pas vues, ou
^'aurait pas comprises, et qui étaient restées daos son cœur comme autant de flèches de l'amour divin. Tous l'écoutaient avec une religieuse attention. Ouand il s'en allait, sa visite n'avait pas seulement charmé, elle avait instruit, consolé, affermi dans le kiena. Ce qui, après la grâce, donne le plus d'efficacité à de pieuses paroles, c'est la sainteté reconnue de celui qui les profère : tel était dès lors l'ascendant de sa sainteté, que de nombreux retours à Dieu ^^Tent le fruit de ces simples entretiens.
Cest ici le lieu de parler d'une ressource que la ^ï*ovidence avait ménagée, dès le principe, au Curé d*Ars. Au moment où il inaugurait son ministère ^"Vec un si ardent amour du bien et si peu d'élé- ^«nts de succès, le vieux château seigneurial était *^^ité par mademoiselle d*Ars. C'était une de ces ^^mmes aimablement et héroïquement chrétiennes, dont la vue console et repose, dont le contact, les Paroles et l'exemple sanctifient. Quoiqu'elle appartint au meilleur monde par son éducation et les habitudes de sa jeunesse, mademoiselle d'Ars menait Dne vie fort retirée, partageant son temps entre le travail des mains et les exercices de la vie dévote. Rien n'était plus simple que l'emploi de sa journée : toujours levée la première, elle réunissait de grand matin ses domestiques, dans son salon, pour la prière et une lecture spirituelle en commun; elle en faisait autant le soir, avant l'heure du sommeil. Elle allait tous les jours à la messe de son Curé, faisant
à pied, eu toute saison et par tous les temps, le quart d'heure de mauvais chemin du château à Té- . gllse. De retour chez elle, elle était plus occupée à 1 faire chauffer et reposer son vieux serviteur, le fidèle Saint-Phal, qu'à se soigner elle-même.
Un jour qu'elle était venue à la messe dans la neige jusqu'à mi-jambe, M. Vianney, touché de compassion, ne put s'empêcher de lui dire : « Mademoi- « selle, vous devriez bien avoir une voiture. — Mon « bon Curé, lui répondit-elle, j'ai calculé ce qu'il « me faudrait dépenser pour cela : c'est une somme (( assez ronde, et toujours autant que les pauvres « n'auraient pas. »
Le reste du jour se passait à surveiller la tenue de sa maison, dont elle savait les moindres détails, à assigner leur tâche aux domestiques, à leur faire quelque bonne lecture, par exemple celle de la Yû des saints qui défrayait tous les repas, à ^écuter divers travaux d'aiguille et à prier dans le bréviaire avec Saint-Phal.
Le château d'Ars n'était pas seulement la maison de la prière, c'était l'asile des malheureux, l'hôpital, la banque et la ressource du pays. Mademoiselle d'Ars avait réglé ses dépenses bien au-dessous de ses revenus, et trouvait de la sorte le moyen de donner avec une inépuisable charité. La charité était l'âme et comme la passion de sa vie. Ses aumônes savaient trouver des routes pour arriver partout ; Villefranche en avait sa large part, et de nom-
breuses familles des malheureux quartiers de cette ville manufacturière recevaient d'elle , chaque année, l'argent de leur loyer.
Mais donner n'était pas assez pour la pieuse châtelaine, elle se condamnait au travail, à un rude et incessant travail. A l'exemple d'autres illustres dames qu'on a vues porter le dévoûment jusqu'à faire le lit des pauvres, préparer leur nourriture, reccueillir leurs vieux haillons qu'elles avaient le courage de nettoyer, en quelque état qu'ils fussent, et de raccommoder de leurs nobles mains, Di^demoiselle d'Ars était occupée, depuis le matin jusqu'au soir, à préparer des vêtements de toutes les tailles pour les vieillards, les femmes, les nouveaunés. Elle connaissait par cœur toutes les familles pauvres du voisinage; elle savait leur généalogie, le nom et l'âge des enfants. Chacun de ses ouvrages avait sa destination marquée; elle avait soin de réserver pour elle les plus rebutants et les plus grossiers.
Mademoiselle d'Ars fut la première que frappa réminente vertu de son saint Curé, la première à le comprendre et à se réjouir de l'inestimable présent que le ciel, venait de faire à son village. Tous les ans elle avait l'habitude d'offrir à M. Vianney, pour sa fête, un bouquet de lis. Une année, elle ne put, comme à l'ordinaire, s'acquitter de cet hommage la veille, elle le fît le jour nrtme de la Saint-Jean, à la sacristie. M. Vianney prit le bouquet, en admira la
fraîcheur et rârrangemeut, et le déposa ensui la fenêtre, qui est en plein midi et où le soleil i de cette saison devait le flétrir en quelques h Au bout de huit jours, les lis avaient encor éclat eJ; leur parfum. Ce prodige flt grande sens Mis en demeure de se prononcer sur la singi du fait, M. Vianney eut bien soin de dire, d qH'oD ne s'avisât de croire qu'il y était pour qi chose : <( Il faut que mademoiselle d'Ars so (( sainte pour que ses fleurs se soient cons <c ain^i. »
CHAPITfiE II
^^^oavellemeiit de la parolcse d'Ars. — M. Vlanney ^"tablU TAdoratlan perpélaelle, la pratique de la ^W<nHc«le e a m nihio taa , la prière du MfH* en palillc
Toute Tambitioû de M. Vianney était de former ^Xi foyer vivant de piété dans sa paroisse : pour cela ^*^€is moyens s'offraient à son zèle, tous trois auto- -^isés par la pratique de TÉglise et par Texeimple <ies *^€mmes qui ont été les plus habiles dans le maniement des âmes. Le premier Qst la dévotion au très- ^int sacrement : ce moyen a été celui des saints ; tous ont cru que le renouvellement de la piété ne ^'opérait que par là. A peine arrivé, le nouveau Xmâteur chercha donc à établir dans son église l'Adoration perpétuelle.
Mademoiselle d'Ars n'était pas tout à fait la seule persomie qui tirât Notre-Seigneur de la solitude de son temple. Il y avait à Ars, dans ce temps-là, un bon père de famille, un simple cultivateur, dont
nous avons entendu souvent, dans son catéchisme, M. Vianney nous redire en pleurant la très-simple et très-touchante histoire. Soit qu'il allât aux champs, soit qu'il en revint, ce brave homme ne passait jamais devant Téglise sans y entrer. Il laissait à la porte ses instruments de travail, et on le voyait de longues heures, assis ou à genoux, en présence du Dieu de l'Eucharistie. Le Gufé d'Ars en était trèscoEfeolé : une chose. Tétonnait pourtant : c'est qu'il n'avait jamais surpris, dans cet homme en prière, le plus^ imperceptible mouvement des lèvres. « Mon « ami, lui demanda-t-il unjour, qu'est-ce quevoHS « dites à Notre-Seigneur pendant les longues visites c( que vous lui faites? — Eh, M. le Curé, lui répondit « ce brave homme, je ne lui dis rien : je l'avise et «IL m'avise... » Belle et sublime réponse! Cet homme ne disait rien, jl n'ouvrait aucun livre ; il ne savait pas lire; mais il avait des yeux, les yeux du cori)S et les yeux de l'âme; il les ouvrait, ceux de l'âme surtout; il regardait Notre-Seigneur : « JE l'avise! » Il se plongeait dans cette ardente et silencieuse contemplation ; il s'y perdait délicieusement. C'était comme une parole muette qui allait et venait du cœur du serviteur au cœur du Maître, et dans ce colloque intime il y avait un échange d'ineffables sentiments dans d'ineffables regards. C'est là le grand secret pour arriver à la sainteté. Être saint, c'est se faire soi-même à l'image de Jésus-Christ ; et, pour former en soi Jésus-Christ,