‹ Le curé d'Ars: Vie de m. J.B.M. VianneyChapitre 39 sur 87 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Conmiciit M. "Vlauney »'esl fait saint par l'exercice de > Aau pénlitmieei et du: renoneeMieiiti k «#i-inénie.;

NOUS' voici arrivé- au point de notre histoire, où : elle- g'illamine; d'éclairs et de: prodiges. C'est à partir de rétablissement de sa Providence, que comimence,ià proprement parler, avec le bruit qui se lait autour de son. nom et le concoure qui se forme autour d€ «a. personne, la vie miraculeuse du Curé îd-Ars.Jusquerlà, on voyait en lui le prêtre :pieux

et mortifié, humble et charitable; on n'avait pas encore été frappé, comme on le fut dès lors, de ce quelque chose de singulier et d'incomparable, qui

€St le SAINT.

Ceux qui n'ont approché M. Vianney qu'à la fin de sa vie, ont admiré un travail tout fait. Mais si i'on jugectl^ qu'en voulant être saint, il a été dispensé de vouloir l'effort et la peine qui font les saints, on se tromperait étrangement. La sainteté est le fruit du sacrifice : c'est une mort et une renaissance. On ne meurt pas sans souffrir, et l'enfantement ne va pas non plus sans la douleur.

Au commencement M. Vianney avait avec lui sa mère adoptive, la veuve Bibost d'ÉcuUy, qui était \enue pour l'aider à faire sa petite installation, sans qu'elle eût la pensée de rester à son service; il ne conserva que peu de temps cette aide dévouée; Claudine Renard lui succéda. C'est elle qui lui rendait tous les bons offices dont il pouvait avoir besoin ; la difficulté était de les lui faire accepter; il fallait pour cela prendre beaucoup de détours et revenir souvent à la charge. Quand, à force de maaœuvres adroites, elle avait à peu près obtenu un oui, elle courait à sa cuisine; mais, pendant qu'elle allumait son fourneau, M. le Curé avait eu le temps de se mettre sur un bon pied de défense, et, quand elle arrivait avec ses provisions, elle trouvait la porte close. C'était alors des larmes, des gémissements, un vrai désespoir. Ce qui ne la consternait pas moins, c'était

de voir que M. Vianney ne se réservait rien. Quelque soin qu'elle prît de renouveler son trousseau, il s'en allait pièce à pièce. Elle se mit alors à ne lui rendre son linge qu'au fur et à mesure qu'il en avait besoin. Cette précaution était excellente; mais elle s'en avisa trop tard, et quand déjà il ne restait plus rien adonner.

Quoique Claudine Renard logeât pÊs du presbytère, elle n'y avait pas ses entrées. Lorsque, de loin en loin, elle venait à iDOut de s'y introduire, elle en profitait pour nettoyer, frotter et mettre en ordre de son mieux le petit mobilier. Quelquefois, si le maître était absent, elle s'enhardissait jusqu'à oser faire son lit et soulever un peu cette pauvre paille, qui, sans cela, n'eût jamais été remuée. Or, il arriva qu'un matin elle trouva le matelas d'un côté et la paillasse de l'autre. Elle crut devoir, sans façon, tout remettre en place. A quelques jours de là, ce fut la même chose, tant et si bieii qu'à la fin, ne voulant pas en avoir le démenti ni se fâcher contre elle, M. Vianney prit le parti de trancher la question en donnant son matelas à un pauvre. Il y avait encore dans son lit une couette remplie de plume, qui ne tarda pas à aller rejoindre le matelas, et un traversin qui prit la même route, en sorte qu'il ne resta plus que la paillasse. Mais il s'était trop avancé pour s'arrêter en si beau chemin, et son amour de la pénitence fit que, se trouvant encore trop bien sur la paille, il imagina de mettre une planche dans

son lit, puis il. résolut dcMquitter sa chambre «td^ coucher sal greaii^r.

Le Curé d'Ars avait lu, dans la Vie de saiût*^ Fnmçoise Romaine, qu'elle faisait sa nourrituirr; ordifiiAire du pain sec et moisi, qui avait traîné loo^^

temps, dans la pocfee des mendiants, et qu'elle lei

échangeait contre du beau pain blanc. Il aiWLit&."^ touché de celte pratique. Pendant les premières î^x nées de son ministère, quand il rencontrait %jui pauvre, il lui proposait de le débarrasser ducoctenu de sa besace, qu'il lui payait grassement. Od trouvait toujours chez lui une corbeille remplie <fe ce méchant pain noir, dontla vue était bien ce. qu'il y avait auimoade de plus repoussant, etiqu'il mangeait avec déliée, parce quelamortiûcation, la pauvreté et la charité y mêlaient leur céleste saveur : «Je suis heureux, disait-il, de manger-le pain des (c pauvi'es : ce sont les amis de Jésus-Christ. Il me « semble que je suis là à la table de NotierSei- « gneur. »' Quelques pommes de terre cuites à l'eau complétaient le menu, encore le saint Curé n'en avaitril pas toujours. Il lui arriva plus d'une fois d'aller, sa petite marmite à la main, quêter chez les voisins la provision de la semaine. Il faisait cuire ces pommes de terre lui-même, et les mangeait tant qu'elles «duraient. Il y en avait pour huit jours. Chaquesoir.après la prière, en rentrant chez lui» il découvrait- sa marmite, en tirait uot ou deuxpomtcaes de» terre,, «t son souper était fait.

COMMENT IL Si'EST FAIT SAINT. 1S5

Ayant pns à la lettre la recommandation.de Notre-

* Seigneur :ile ne pas se mettre en peine du leude-

ï main, il n'y songeait pas plus que s'il ne devait

feint 'y (avoir. pour lui de lendemain. . Jamais la

pensée de ses besoins personnels. présents ouà venir

i neîlefortait àse limiterdans ses aumônes.iUn jour,

?Ba vrâiae lui avait donné uubeau pain blanc qu'elle

iavaH.&itexpFè&pour lui de pure fai»e ; un instant

»après,'eUe:kii porta un peu de lait qu'-elle aurait

' voulu lui voir prondre devant elle, présumant qu'il

était à jeun depuis longtemps ; mais. quelque insis- '

• tance qu'elle y mit, il lui ftit impossible de le* lui

vfaireâicoepter. Elle ne comprit pas d'abord If molif

ijid'un ]3efus si persévérant, ^is, tout 4 coup :»« Je

«parie. Monsieur le Curé, -lui. dit- elle, que vous

«f n'avez plus de painL.. » Un. pauvre avait passé

dans l'intervalle, et le pain s'en était allé tout entier

dans sa besace.

?Dès ce temps-là, M. Vianney semblait avoir pour principe d'aller .jusqu'au bout de lui-môme. Après de longs jours déjeune, lorsqu'il, n'en pouvait plus, il prenait une poignée de farine, c'était la seule provision qu'il se gardât, la délayait dans un peu d'eau et- en faisait des matefaims. a Que j'étais donc heu- «rreux dans les piemiers temps I luiavons-noiJi^^n- « lendu dire. Jô n'avais pas tout. ce mond^içygJes « bnas... Quand je voulais dinerj je ne pm0ai§if as ((beaucoup^ temps. Trois matefaims Cii^e^M'af- (c faire.' 'Pendant que je cuisais le se£)i»Nk 9^Mf ^'

IfiC VIE DU CUUÉ D'AUS.

H geais le premier; pendant que je mangeais le se- « rond, je cuisais le troisième. J'achevais mon repas « en rangeant ma poêle et mon feu; je buvais \ui « peu d'eau là-dessus, et il y en avait pour deux « ou trois jours. »

Le Curé d'Ars se lirait à ces rigueurs ^uand il avait une grâce importante à obtenir, ou lofsqull croyait devoir satisfaire à la place d'un grand coupable que la miséricorde divine lui ajait amené. Il avait une grande confiance dans le jeûne comme Hjpyen de fléchir la justice divine et de lutter contre l'enfer : « Le démon, disait-il, se moque de la disci- « pliiie et des autres instruments de pénitence, et « trouve encore moyçn de s'arranger avec ceux qui « en font usage; mais ce qui le met en déroute, c'est K la privation dans la nourriture et le sommeil.»

Son prêtre auxiliaire, la questionnant sur cette

époque de sa vie, lui disait : « Monsieur le Curé, on

« raconte qu'autrefois vous restiez facilement huit

«jours sans manger. — Oh! non, mon ami, dit le

« bon Curé, sans s'apercevoir qu'il donnait daîls un

« piège ; on a exagéré. Le plus que j'aie fait, c'est de

« passer une semaine avec trois repas. »

Dans d'autres circonstances, M. Vianney a avoué

"ï'être privé de nourriture p0lidant des journées

'•^'tières; il a passé tout un carêlne sans consom-

^Wéi'^'fleux livres de pain ; il a même essayé de

Mti^-Éfeffts pain. Il y avait à côté^ëu presbytèrei

"fctott i^^iftt à Are, un assez joli jardin planté d'ar-

es à fruit; il le laissa bientôt sans culture, et les isins en faisaient leur paquis. Un jour que, suint sa coutume, Claudine Renard y avait conduit vache, elle le surprit mangeant une poignée xerbe : « Eh quoi I Monsieur le Curé, fit-elle en 'aperc0rant, vous mangez de Therbe? — Oui, ma 3bnn«mère Renard, répondit-il en souriant; c'est un essai que je fais. Mais ça ne me réussit pas. » <( On voit biyi, disait-il longtemps après à son prêtre auxiliaire, dans un moment de naïf abandon, on voit bien que nous sommes faits autrei^ ment que les bêtes. J'ai voulu une fois entreprendre de vivre comme elles, en ne mangeant gae de l'herbe ; je n'avais plus de forcer. » Un jour Catherine Lassagne engageait M. Vianîy à prendre un peu plus de nourriture. Elle lui sait : « Vous ne pourrez pas tenir ^n vivant de la sorte. — Ob 1 que si ! répondit-il gaîment. Que dîtNotre-Seigneur? «J'ai une autre nourriture, qui est de faire la volonté du Père qui m'a envoya » Puis il ajouta : «J'ai un bon cadavre; je suis dur. Après que j'ai mangé n'importe quoi, ou que j'ai dormi deux heures, je peux recommencer. »

Il arrivait quelmftfois cependant que ce bon davre^ à force d'elre surmené, n'en pouvait réelment plus. M. Vianney était forcé lui-même d'en ►nvenir : « Il y*fi des jours que je ne peux presque plus parler, surtout quand viennent sept heures

ir?

lus . VIE DU CURÉ D'ARS.

(( du matin et sept heures du soir ; mais, ponrparler « du bon Dieu, on a toujours des forces, n Cet épuisement- se remarquait particulièrement à la prière duBoir, où il ne lui restait qu'un filet devoiisi mince, qu'il fallait prêter l'oreille pour l'entendre. « Monsieur le Curé, lui dit quelqu*un,«d'où ^ent « que, lorsque- vous priez, on vous entend à pciw,

«et que vous parlez si fort quand vous prêchez? a — C'est, répondit-il, que quand je prêche j'ai « souvent affaire à des sourds ou à des gens «pi n dormetot; mais quandje prie j'ai affaire au bon <( Dieu, et le bon Dieu n'est pas sourd. »

lia vérité est que M. Vianney était presque toujours à bout de forces. C'était le désespoir de na*' moiselle d'Ars, qui lui disait : <^Mon bon Curé,aycï 1^ « donc un peu plus soin de vous; vous me i(X^ y <( trop de diatractions. Quand je vous entends ^' « citer le chapelet d'une voix si faiMe, si éteinte... « au lieu de répondre : a Sainte Marie , mère i^ f « Dieu! )) je me surprends à dire : a Mon Di^' « ayez pitié de lui ! faites-lui la grâce d'aller jus- « qu'au bout... »

Ce n'était pas seulement de l'inquiétude que ciusaient à mademoiselle d'Ars les saintes Tigueiiw de son Curé, c'était parfois Se la belle et bonne colère. -Elle le querellait et le' menaçait de le dénoncer à son archevêque. Mais déjà les supérienrs eceiésiastiqucs s'étaient émus de tout ce qu'ils oppreBaient d'une vie si pénitente ; ils «raignaieDt

COMME»! IL s'est FAIT SAINT. 1i$9

te M. Vianney ne manquât de discrétion, et lejees pkux excèsne détruisissent sa santé :

V:ous ferez. mes amitiés à Tabbé Vianney, dit un jour iM. Courbon à un ecclésiastique qui allait à.Ars. Mais recommandez- lui de ma part de-manger un peu plus. Faites-lui compeesidre qu'on , ne prend pas le ciel par famine. — M., leigrand vicaire est trop bon , répondit le isaifiLthammey quand on lui transmit ces paroles. Jcjae. mérite :pas qu'on s'occupe de moi.» Et il ^n;flt niplusiQi moins.

La settle «cession où il sortit un peu de ses ausïses habitudes, -c'est quand la charité l'y obligeait ^kT foire honneur à un confrère qui venait le visi- T.Le cas d'ailleurs était fort rare. Alors il dépêîait quelqu'un à mademoiselle d'Ars, et elle stem- Pessait de lui improviser un dîner convenable. Si était trop près de midi pour qu'il eût le temps de !eourir:au.obâtôau, Claudine Renard se chargeait î la cuisine, qui était alors des plus simples , mais ujours bien différente de la sienne. Il usait de la ême condescendance à l'égard de ses parents, rsqu'ils venaient à Ars; il interrompait pour eux s 4 rudes privations. Il faisait gracieusement les Mpmeurs de sa.table ; il encourageait à manger et angeait de tout» lui-même sans affectation.

rBmnant ' peétexte des services qu'elles lui renikMat.iroais en vérité pour satisfaire un peu de cu- Dsiité, peut-être aussi par une secrète intention de

l'éprouver, mademoiselle Pignaut et la veuve Renard reprochaient souvent à M. Vianney de ne pas les inviter : tant de repas qu'elles avaient préparés pour d'autres méritaient bien , leur semblait-il, ce léger retour! Un soir donc que M. le Guré avait renouvelé sa provision de pain des pauvres et qu'il en avait une corbeille pleine, il alla trouver sa voisine: «« Claudine, lui dit-il d'un ton plus dégagé qu'à « l'ordinaire, vous viendrez tout à l'heure chez u moi avec votre fille et mademoiselle Pignaut. Je « vous veux toutes les trois. » Voilà des femmes bien heureuses et surtout bien impatientes de voir arriver l'heure du rendez-vous, afln d'apprendre ce que M. le Guré leur veut: a Ce que je vous veux, « leur dit-il, quand elles furent entrées ; ne le devi- (( Bez-vous pas ? Je veux vous faire souper avec moi. <( Prenez des chaises et asseyez-vous. Gomme nous « allons nous régaler I Nous mangerons le pain des « pauvres, qui sont les amis de Notre-Seigneur; « nous boirons de la bonne eau du bon Dieu : voilà « pour le corps. Nous lirons ensuite la Vie de ces (( bons saints, si pénitents, si mortifiés : voilà pour « l'âme. Allons, vite à l'ouvrage ! »

Le bon Curé avait ainsi organisé le festin : au milieu la corbeille remplie du pain des pauvres, à droite la Vie des saints en un gros volume in-folio, à gauche un seau d'eau avec une écuelle de bois. En voyant ce bel ordre, Claudine Renard, qui était dans le secret, échangea un coup d'oeil avec son hôte et sourit; ses

deux autres compagnes furent un peu décontenancées. Sans paraître s'apercevoir de leur embarras, M. Vianney bénit la table et offrit à chacune un morceau de pain, a Je n'osai pas refuser, dit Anne Renard en racontant cette histoire ; je vins à bout de ma portion de pain, et ma mère aus^i; mais mademoiselle Pignaut, quelque volonté qu'elle y mît, ne put jamais avaler la sienne. Tout le temps que dura la séance, elle fut sur les épines, ne se souvenant pas d'avoir jamais été à pareille fête. Elle ne reparla plus de se faire inviter une seconde fois. »

Avec un oubli aussi complet de lui-môme et un tel empire sur son corps, le Curé d'Ars aurait pu bien souvent manquer du nécessaire, si la très-aimable Providence n'avait pris soin de l'assister par une suite de bienfaits dont l'enchaînement, jusqu'à la fin de sa vie, forme un des plus rares et des plus singuliers traits de cette existence si singulière. Peu de temps avant sa mort, il disait en montrant une noble et sainte demoiselle dont on ne connaîtra jamais l'admirable dévoùment: « Voilà ma nour- « ricel » Et c'était vrai. Il fallait bien une nourrice à l'homme qui s'était réduit volontairement , pour tout ce qui regarde le corps et les exigences du corps, à l'état passif de l'enfant qui vient de naître.

Nous avons déjà vu se succéder auprès de M. Vianney, sans aucune sollicitation de son côté, sans aucun intérêt du leur, la bonne veuve d'Écully, mademoiselle Pignaut et Claudine Renard. Quand

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COMMUENT IL^t'EST FAIT SAINT. -163

soir avec impatience, et, quand M. Vianney rena.chez^.lui, sa journée faite, elle lui dit du tan de ûxle plusinsimiant : «Monsieur le Curé, voulez- ^ous uiâDger un moreôjau de pâté ? — Oui, réponàdit-il aussitôt, je veux bien. ♦Irès-satisfai te d'une «descendance à laquelle orfne l'avait point habite, elle court à sa cachette ; mais, le pâté n'y était ijs.. Elle remonte tout en courroux : « Monsieur le Guré, c'est bien mal 1 mon pâté était à moi ; je

m vous le donne pasi — Pourquoi l'avez-vous «mis à.la cure? répondit tranquillement M. Vian- *ney. J'ai toujours cm que ce que je trouvais

chez moii m'appartenait et que j'en pouvais dis- > poser. »

Il y avait une vieille aveugle qui demeurait à côté le l'église, et qui etaitparticulierementchere.au luré d'Ars. C'est chez elle qu'il portait de préférence Bs secours, parce, que la pauvre infirme avait sur 5S6uitres l'avantage de ne pas voir par qui sa misère tait soulagée. Souvent il la trouvait assise, occupée

teiller du chanvre; il s'approchait d'elle à petit mit, déposait. dans son tablier ce qu'il tenait sans ouffler mot. Quand elle s'en apercevait, elle palait avec la main ce qu'on venait de lui donner, et, royant que c'était le fait d'une voisine, elle disait :

Grand m^rciî-ma mie, grand merci ! » M. Yianney 'en allait en riant de tout son cœur. Il ne se conentait pas de porter lui-même à la bonne vieille ont ce qu'il pensait devoir lui faire plaisir, il lui

16i ME Di: coiit d'ars.

payait encore son loyer et pourvoyait à ses diftereuts besoins. Bien des personnes, connaissant son inclination à faire l'aumône, pensèrent l'exploiter, et lui promirent de l'argent pour ses pauvres, à condition qu'il se nourrirait ftiieux. On ne voit pas qu'il se soit laissé prendre à* ce piège, sauf une fois qu'il consentit pour dix francs à manger du poulet.

Quand son orphelinat fut en activité, M. Vianney y transporta bien vite sa cuisine et sa table. Il était le père de cette maison et il voulait en être le premier enfant, aimant à se regarder comme un orphelin réduit à l'aumône. Il donnait tout à la Providence^ et c'est d'elle qu'il tirait tout. Si minces que fussent les apprêts de son diner, il était toujours disposé à trouver qu'on en faisait trop. Il s'en plaignait doucement aux directrices : « Je pense « que , si vous aviez plus de charité pour moi « vous ne me prépareriez jamais rien. Je ferais « un peu pénitence, et tout le monde s'en trouverait « mieux. »

Souvient il revenait de l'église tombant d'inanition, obligé de s'asseoir, parce que ses jambes se dérobaient sous lui. Il était alors content comme un homme qui vient de faire un exploit, il riait d'un bon et franc rire; il plaisantait et gourmandait Adam (c'est ainsi qu'il appelait son corps); il lui disait avec une douce ironie : « Allons, mon pauvre « Colon^ debout!... tiens-toi boni » faisant allusion à un ivrogne de ce nom, qui, lorsqu'il avait bu h ne

COMMENT IL tllST FAIT SAINT. 165

US pouvoir se tenir, s'apostrophait ainsi pour se ►nner des jambes.

Une fois il se trouva mal au confessionnal, et se Q tant défaillir : « Ilfautiortir, pensa-t-il, pendant que je le peux encore ; tout è l'heure on sera peut-être obligé de m'emporter. » Et le voilà qui ssemble ses forces et se traîne comme il peut à la 'ovidence, haletant, pâle comme la mort. En arrint il demande un peu d'eau de Cologne. (( Eh bien! Monsieur, lui dit Catherine, tout ^ s'empressant autour de lui, vous devez être content cette foi s... vous êtes bien allé jusqu'au bout ! » . en effet, sous la pâleur et l'altération de ses traits, i voyait percer la joie de son âme.

« Ordinairement quand son catéchisme est fini, iiute Catherine, il trouve auprès du feu un petit l de terre contenant du lait troublé avec du cliolat. Il n'y a que fort peu de temps qu'il accepte ce îlange. C'est une bonne demoiselle qui lui fournit chocolat dans l'intérêt de sa santé. D'habitude il 3nd son repas, si l'on peut appeler cela un repas, bout au coin de la cheminée. Il lui arrive souvent boire son lait sans pain ; c'est bientôt fait. Quand îst pressé, il s'en retourne à la cure, son pot à la lin. A le voir ainsi traverser la place, volontiers le prendrait pour un pauvre qui vient de recer l'aumône. C'est alors qu'il est le plus gai et le is en train. »

Un ecclésiastique fraîchement arrivé le surprit

166 VIE DU CURè D'ARSi

UQ jour dans ces dispositions : a Est-ce' T90& q«: « êtes le Curé d'Ars dont tout le mondé parte, Iw- « dit-il? — Oui, c'est moi qui suis le pauvre Oiré « d'Ars. — C'est un peu tort I dit le prêtre en'sV u loignant avec les marques d'un profond déwp- (( pointement ; je m'étais figuré un homme impo-' (( saut, ayant de la tenue et des manières.- G'esttenfc^ « le contraire. Ce petit curé n'a point de dignitéi; il* (( mange en pleine rue comme un mendiamt : c^^ « une mystification I » Ces paroles furent rapporèées^ au saint prêtre, qui s'en amusa beaucoup. Il aiinait> à rappeler cette histoire : « Ce bon monsieur a ét^ « bien attrapé ; il s'attendait à trouver qodque- (( chose à Ars, et il n'y a rien trouvé du toui.*'' Hâtons-nous d'ajouter cependant, qu'après une se- <;onde entrevue, l'ecclésiastique sentit que l'admiration le gagnait avec la confiance. ïl fitiine*bonBe retraite et s'en alla sous le charme.

En ce temps-là, M. Vianney pouvait assister aux réunions périodiques du clergé cantonal, qui commençaient à s'établir sous le nom de conférenceflj U se faisait une loi de n'y jamais manquer. Seulemwit, quand la série des questions venant à l'ordre du jour était épuisée et la discussion close, il s'esquivait discrètement, et, pour l'ordinaire, on ne le trouvait plus au moment du dtner. Lorsque le tour de la paroisse d'Ars arrivait , et que c'était à lui de rece* voir ses confrères, le repas se donnait au château^ et mademoiselle d'Ars, toute fière de suppléer son

ré, y présidait avec cette grâce aimable et digne i met tout le monde à l'aise.

Les vêtements de M. Vianney répondaient à sa urriture. Bien qu'il aimât l'ordre et la propreté, e saint François de Sales appelle des demi-vertus, itefois, par esprit de pénitence et de détachement, n'avait jamais qu'une soutane; il la portait jus- *à ce qu'elle tombât presque en lambeaux; il :isentait à la laisser raccommoder et laver quand e en avait trop besoin, mais il n'en acceptait une uve qu'après que la vieille n'était plus portable. Il n allait aux conférences et autres réunions ecclé- LStiques, bravant les railleries de ses confrères, i trouvaient matière à de joyeux commentaires r la pauvreté de sa mise. Sa réplique était invafiaement la même.: a C'est. assez bon pour le Curé d'Arsl Qui voulez-vous qui s'en offusque? Quantdi: on a dit : c'est le Curé d'Ars 1 on a tout dit. »

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