‹ Le curé d'Ars: Vie de m. J.B.M. VianneyChapitre 60 sur 87 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Xe Curé d*Ars an milieu de la foale dlatribaavt

aea conaelfla.

Le Curé d'Ars était, pour nous servir d'une comparaison de saint François de Sales, comme ces grands abreuvoirs publics où tout le monde a te droit de puiser. Lorsque , dans une situation difB" <îile , on avait besoin de lumière et de conseil , on venait les chercher près de lui. Beaucoup, n'ayant que peu de mots à dire au saint prêtre et désespérant de percer la foule qui environnait son confes-^ sionnal d'un cercle impénétrable , se contentaient d'épier ses mouvements et s'efforçaient de le saisir au passage.

C'était un des spectacles les plus extraordinaires et les plus émouvants qu'on pût voir que celui de M. Vianney, accomplissant à midi son trajet ordinaire de la cure à l'ancienne maison de laProvidence où logeaient les missionnaires, escorté des honir

M. VIANNEY DISTÛIBUANT SES CONSEILS. Si 5

es, des respects et des empressements de la 3. Dès qu'il paraissait, toutes les têtes se décou- 3nt , toutes les bouches acclamaient son nom , ; les bras étaient tendus vers lui, tous les cœurs ient à sa rencontre. Sa présence effaçait tout, inait tout. Les regards, les aspirations, les îées ne gravitaient plus que vers cette physiolie transfigurée par la pénitence, la contemplaet les ardeurs de l'amour divin. Le désir de Drocher n'était pas moindre que celui qui éclasur le passage des saints les plus illustres, et imment de saint Dominique , qm ne pouvait se itrer nulle part sans être suivi des grands et peuple , qu'on s'estimait heureux de toucher et li on coupait des morceaux de sa chape pour en 3 des reliques. La même chose est arrivée sout à M. Vianney. Mais lui, comme si ces marques énération se fussent adressées à un autre, s'enppant de son humilité , s'en allait sans paraître îhé de ce qui se passait ou se disait autour de attentif seulement aux questions dont on l'accat en ce moment.

u reste , le bon Père , — c'est ainsi que l'appeit tous ces étrangers , venus de diverses cons du monde et le voyant pour la première fois : JPère^ le bon Père^ le saint Père ; ils comprent que ce nom cher et vénérable était celui qui îmait le mieux les sentiments que sa présence lit naître : l'homme qui a renoncé à la paternité

du sang pour se faire sur les âmes, par la fécondi^^ l. du sacrifice, une paternité plus généreuse , por^^ devant nos respects ce titre glorieux et doux, — l^ bon Père se prêtait, de la meilleure grâce à^ monde, à toutes les exigences de la foule , de qu^*' que nature qu'elles fussent. Jamais une interrogation, à moins qu'elle ne fût par trop absurde ^^ ridicule, ne 'restait sans réponse. Rien n'égalait 1^ promptitude et la netteté de ces réponses, qui n'stttendaient pas toujours pour se formuler que l*** question fût achevée : particularité d'autant plus remarquable que le Curé d'Ars était aussi modeste que consciencieux , et qu'il s'agissait souvent des intérêts les plus graves et des solutions les plus importantes.

Il excellait à tirer chaque question du faux jour où l'avaient placée la passion , Tamour-propre et l'intérêt; il la regardait au grand jour pour la mieuï voir; le grand jour d'une sainte âme, c'est Vétet" nité. Aussi était-on sûr, après avoir recueilli ^^ chemin tout ce qui se disait à haute voix ou ^

murmurait à voix basse , de rencontrer près de l^i une face nouvelle et inédite de la vérité , quelqt^* chose qu'on n'avait pas entendu , qui n'appartenait qu'à lui seul , parce qu'il ne l'avait cherché qu'^^ Dieu. Cette lucidité ne lui était pas toujours déps-^' tie dans la même mesure; il n'était que l'instrume^^ des grâces divines, et ces grâces étaient surtout a^' cordées à la bonne foi des personnes qui venaie^^^

l'interroger. Dieu Téclairait par compassion pour ^Ues et lui octroyait, en faveur de ces âmes, les lumières qu'elles désiraient. Ordinairement, il conseillait une neuvaine au Saint-Esprit ou au Saint Coeur de Marie pour les nécessités de l'âme, et à sainte Philomène pour les nécessités du corps.

Quiconque apportait à Ars de vrais besoins et un désir sincère d'obtenir des lumières et des grâces, •es obtenait, dans la mesure de ses besoins et de ses désirs. Mais une fois que l'éclair avait lui , une fois que le trait de lumière était parti, il fallait s'en contenter. Beaucoup se recherchant eux-mêmes, trouvant leur volonté dans leurs sacrifices, s'obstinaient, attendaient, revenaient à la charge, insis- ^ient avec importunité pour avoir une décision qui contentât leur vanité, répondit à leurs vues ambitieuses et à leur besoin d'être ou de paraître. ^l y en a qui semblaient vouloir monopoliser le ^^int homme avec toutes ses grâces et tous ses privilèges. Ces ardélions du pèlerinage n'obtenaient ^î^n que de vague et d'évasif : ou M. Vianney ne ^pondait pas, ou sa réponse ne renfermait aucune ^Utnière. Il arrivait à ces personnes comme aux Mendiants indiscrets ; le riche qu'ils poursuivent ^e leurs adjurations, et qui s'est déjà montré généreux, les repousse en leur disant : « Je ne peux pas Vous donner. »

Tout était pour le serviteur de Dieu l'occasion de Placer un bon conseil et une pieuse pensée. Le ser-

3t8 VIE DU CURÉ D'àR&

monneur ne paraissait pas, le maître ne se faisait pas sentir ; mais sa parole affectueuse , appropriée à chacun, s'insinuait dans les cœurs et y traçait un sillon lumineux. On était vaincu avant d'avoir soBgé à se défendre. Les saints, qui savent la puissance d'une parole dite au nom de Jésus-Christ, même à qui ignore le doux Maître, se regardent comme envoyés par lui vers toute créature qu'ils rencontrent, et ils s'efforcent de ne pas la quitter sans avoir déposé en elle un germe de salut. M.Vianney avait àl'adresse de tous des mots inoubliables; il lui sufûsait souvent d'un seul de ces mots pour infiltrer dans une âme la lumière et la vie. Ce mot détruisait le mal dans son principe ou l'arrêtait dans ses progrès; il rompait le charme funeste de l'erreur et signalait la vérité ; il fermait des blessures anciennes ou il indiquait les remèdes les plus efficaces pour en réparer les suites. Soit que la parole du Curé d'Ars tïit empreinte de plus d'onction ou de plus de sécheresse, de plus de douceur ou de plus de sétérité, elle était toujours ce qu'il fallait; elle maaquait rarement son effet. Dieu seul connaît ce (fi^ s'est passé dans ses entrevues fugitives, ce qui s'efft fait obscurément pour son service et poiur sa gloire» dans le secret de ces confidences par lesquelles!^ saint prêtre préparait les changements qui s'ach^ valent ensuite dans les entretiens plus intimes à^ confessionnal.

Il était impossible que l'extrême déflauce q**^

Vianney avait de lui-même, son détachement ablu de son propre sens, son humilité d'esprit, ne ssent pas récompensés par un discernement et une udence célestes. Que de fois ne lui est-il pas arîé de voir réunies autour de lui des personnes qui aient toutes grand désir de servir Notre-Seigneur LUS l'état le plus parfait I Chose étonnante I il conillait à Tune d'entrer en religion, à l'autre de se arier, à une autre de vivre dans le célibat sans •rtir du monde. L'avenir faisait voir que chacune, i suivant son conseil, avait été Adèle à la voix de ieu.

Un professeur de petit séminaire écrivait, le avril 1856 : « J'ai besoin de parler au Curé d'Ars, •je n'ai qu'un jour à ma disposition, le jour de la Mitecôte. Il me serait dur de manquer mon but, ?rès un voyage long, dispendieux et fatigant Puisrje ^oir la certitude d'être admis auprès de M.Vianney, à quelle heure?» Ce jeune ecclésiastique était à ^ au jour et à l'heure dits. Il avait fait cent lieues Ur avoir trois minutes d'audience. Nous le vîmes Suite. Il descendait du Thabor ; son visage était Wneux, « Quel homme! s'écria-t-il. Votre Saint i tranché en deux mots une question que personne n'avait voulu décider avant lui. Il a fixé lOutes mes incertitudes. )> Un curé du diocèse d'Autun avait à résoudre un B de justice et de restitution très-enabrouillé. Il ait beaucoup fait en vain pour s'éclairer; il avait

lu, réfléchi, consulté ; le doute persévérait. Il Ars, où sa question fut résolue d'emblée : < comme si un nuage se déchirait. M. Vianney dit qu'un mot, mais ce mot simple et décisif, pei ne le lui avait dit auparavant ; il ne l'avait 1 dans aucun traité; et toutefois ce mot répoi tout. Il jeta une clarté si vive et si instantanée point le plus obscur de la question, que VinU teur du Curé d'Ars ne put s'empêcher de dire parlant à lui-même : a II y a certainement que (( qui le conseille ! Cet homme a un souffleu, Et il ajouta à voix haute : « Monsieur le* Cu « avez- vous donc fait votre théologie? » M. Vi lui montra silencieusement son prie-Dieu.

On ne peut pas dire que chez le Curé d'Ar sûreté de vue, cette rapidité de coup d'oeil e1 rectitude de sens vinssent d'une grande persp naturelle, ni qu'elles fussent un bienfait de i mière éducation. Cette faculté résultait encore de lectures suivies, d'études sérieuses , de 1( réflexions ou de connaissances acquises. Il se y avoir plutôt dans l'esprit de l'humble prê critérium latent, mais infaillible, une clef i servait à ouvrir les portes du cœur les plus s et les mieux gardées, un fil qui l'aidait à se i ver dans le dédale des consciences, une corde brait à l'unisson de tout ce qui était droit et j\ qui résonnait en désaccord de tout ce qui éta et inexact.

A côté de questions vulgaires ou se rattachant à des intérêts privés, M. Vianney avait à en résoudre de plus graves. Grâce à la présence du bon Père^ Ars a été pendant longtemps Tofflcine où le génie delà foi et de la charité a préparé et fait consacrer ses bienfaisantes conceptions. Qui pourrait dire combien d'œuvres catholiques sont nées là? combien, nées ailleurs, ont reçu là le baptême et la fécondité ?

De toutes parts, on appelait les encouragements du saint prêtre , ses bénédictions et ses suffrages sur des fondations, sur des établissements, sur des communautés, sur des écrits, sur des œuvres destinées quelquefois à une grande célébrité. Dieumontrait visiblement par lui son pouvoir souverain. D'une parole, il faisait ce qu'il disait, ce qu'il voulait, ce qu'il demandait. Il décidait une vocation, il faisait bâtir un monastère, sortir de terre une école, ^e Providence j une salle d'asile, un hospice. SoYi ïûepveilleux bon sens apercevait du premier coup d'oeil les difficultés d'une entreprise, les raisons pour «t contre sa création. Il rejetait impitoyablement les projets sans portée, sans utilité réelle, qui viennent d'un zèle indiscret, de la volonté propre, de l'amour du bruit ou de l'activité inquiète d'un esprit sans discipline. Mais ses sympathies les plus chaleureuses ^t son concours le plus efficace étaient toujours au ^^ke des institutions dont la pensée était pure et '® but franchement chrétien. On retrouvait quelque ^bose de lui, une inspiration, un conseil, une prière.

une bénédiction, une aumône, dans la plupart des œuvres contemporaines. Il félicitait les fondateurs^ il les remerciait de leurs peines; il se réjouissait de leur mérite; il les traitait avec dee égards particuliers; il les encourageait et les prémunissait contre les désenchantements et les mécoBiptes inséparables de tout commencement.

Ici nous aurions trop à raconter. Bornons-nous à parler d'une congrégation que M. Vianney a spécialement aimée et encouragée.

Le 1*' novembre 1853, une chrétienne généreuse se sentait inspirée, en présence du Très-SaintSacrement, d'établir une association de prières pour les âmes du purgatoire. Elle demanda à Notr&SeigQeur une marque de sa volonté à cet égard : ce signe l«i fut donné conmie elle l'avait souhaité. Le lendemain jour des Morts, pendant son action de grâces, elle lîéfléchit qu'il y avait des ordres religieux pour tous les besoins de l'Église militante, qu'il n'y en ssdsA pas pour ceux de l^glise souffrante. U lui sembla que Dieu la sollicitait de combler ce vide. ËU^ fut d'abord effrayée de la mission çui venait de lui apparaître, et elle pria le Seigneur Jésus, par 86^ cinq i^aies, de lui accorder encore des preuves deaa volonté sur ce point.

Du mois de novembre f 8^3 au mois de juillet 4 S£it^ cette pensée ne la quitta plus. Elle obtint les si^ testations demandées. EUe se sentait iaviacibleaieB^ poussée vers le but qu'elle n'osait regarder en &^

M. VIANNEY DISTRIBUANT SES CONSEILS. dt^

lorsqu'elle se souvint du Curé d*Ars, dont elle avait «ntendu parler quelque temps auparavant pour la première fois. L'idée quecesaint prêtre était l'homme iîheîM paf la Providence pour l'aider à faire son owiwe, devenant de plus en plus ftxe, elle désira qii*ttn moyen lui fûrt donné par Notre-Seigneur d'entrer en rapport avec lui. Après neuf jours d'attente, une de ses amies lui proposa de se charger de ses commissions pour Ars. Cette amielui communiqua, au mois d'août, une réponse favorable du serviteur de Dieu.

Le SO octobre, elle supplia M. Vianney de méditey 8on projet , le jour des Morts. Le saint Curé resta longtemps la tête entre ses mains ; il pleura 6t dit ensuite : « Voici l'œuvre que Dieu demandait depuis si longtemps. » Il fit répondre, le H novembre, que Tidée de fonder un ordre pour les âmes du purgatoire venait directement du Cœur de Notre-Seigneur et qu'il bénirait ce sublime dé- Vdûment.

La fondatrice, prévoyant des obstacles du côté de

safiimille, recourait encore au Curé d'Ars, et rece-

^^ cette réponse, le 23 novembre : « A ma graade

surprise, M. Vianney, qui ne conseillepas aux jeunes

Wles de contrarier leurs parents , mais d'attendre

P^ôt leur consentement et de patienter jusque-là,

^*h pas hésité pour vous. Il dit que les larmes de la

^*idres8e naturelie seront plutôt taries que celles qu'on

'^^pand en purgatoire. Il priera pour que ce duel

terrible de la nature et de la grâce se termine par Je triomphe de la grâce. »

Sur le conseil de M. Vianney, la fondatricese reflditàParis, le 19 janvier 1856. Descroixde tous genres assaillirent le début du petit groupe d'auxiliatrices qu'elle réussit àformer: pas de travail, pasd^argent^ beaucoup de souffrances. Au récit de ces épreuves, le Guréd*Ars se contenta de sourire. « Elle a bien « réfléchi avant de prendre une détermination, dit-il « à son missionnaire, elle a prié, consulté, pesé d'ace vance dans sa pensée les sacrifices à faire ; elle a (( toutes les garanties possibles : que lui manque- « t-il ? 11 ne lui manquait que des croix: elle en a. « Dites-lui que ces croix sont des Ùeurs qui donne- « ront des fruits. »

Soutenue par ces vivantes paroles , la petite communauté redoubla ses prières. Peu après, elle trouva la maison qu'elle occupe aujourd'hui. Elle en prit possession le 1" juillet 1856. Depuis cette époque, elle a vécu, recevant du Père qui est aux ci eux le pain de chaque jour, et consacrant au soin des malades pauvres le temps que ne réclament pas les exercices religieux. A mesure que le nombre des sœurs augmente, la Providence augmente ses dons, et de nouveaux dons et de nouveaux effets de sainteté naissent de ce double accroissement. Les dames au^iliatrices de la ru^. de la Barouillère remplissent le sens complet de ia devise qu'elles ont adoptée : « priEK, SOUFFRIR: AGIR pour Ics âmcs du purgatoire. »

. Vianney quittait rarement les hauteurs où son i planait au milieu des joies pures de la contemtion, pour redescendre parmi les hommes et se 1er à leurs affaires. On Ty contraignait à force de îstions. C'estainsi qu'on a eu, de loin enloin, son ement sur les choses du temps, et qu'on a relilli de lui quelques cris d'alarme sur l'immiicede telle ou telle crise politique et de tel ou tel iger social, signalés de loin par l'homme de Dieu. . été très-réservé sur les temps où nous sommes, tendant il pressentait, dans cette situation qu'aule sagesse humaine ne pouvait prévoir, le côté . en est le plus douloureux. Il voyait la défailce des bons, et les esprits tourner au mal avec 3ocrisie et lâcheté. La tristesse de son âme s'éippait en accents profonds ; sa parole jetait parfois ; lueurs prophétiques.

^ous nous rappelons ses angoisses mortelles au >ment de la guerre d'Italie. Nous ne les comprems pas parfaitement, hélas I ui-même était censé lorer le premier mot de la question politique, is ce qu'il voyait, et ce qui était pour lui un sujet ^comparable douleur, c'était la lutte engagée tre deux nations catholiques , c'était les armées la croix foulant et ensanglantant un sol cathoue. Ce qu'il redoutait, c'était que les torches de icendie , qu'on promenait au delà des Alpes , ne lassent jusque sur la demeuru sacrée du Père de famille chrétienne. Il savait que la cause que

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