‹ Le curé d'Ars: Vie de m. J.B.M. VianneyChapitre 78 sur 87 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

^Comnie M. Vlanney éiali mortifié, doux et paUe»*-

C'est toujours sur les ruines de la nature et sur les afflictions de la chair que la grâce établit sa domination souveraine. Ceux qui vivent de la vie des sens et se répandent dans tous les objets quileseuvironnent ne trouvent pas Dieu ; il ne vient dai*: l'âme en y apportant ses plus sublimes dons qu'après que nous avons tout donné et tout sacrifié pour son amour. Le Curé d'Ars Tavait compris ; aussi, tout était mortifié en IrfT, le cœur , l'esprit et l6S • sens. C'est bien de cette grande âme qu'on pouvait dire qu'elle était maîtresse absolue du corps qu'elle habitait. Le corps, pour lui, n'était rien ; il ne l'appelait jamais autremeht que son cadavre. Il y a toute une théorie de la mortification dans ce ID^ qu'il proiqjnçait avec l'accent du dédain leplussîBcère. Il ne pouvait souffrir qu'on lui demandât des

SA MORTIFICATION, SA PATIENCE. 43o

^OviYelles de son c(uiavre : « Adam , disait-il , va ** toujours trop bien... » Il étl^ sujet à de crj^elles Couleurs d'ent^mi^ : ces deuleure ne l'arrêtaient ï^ïnais; il s'en souciait aussi peu que s'il avait été ^Ors de son corps ; il n'en laissait rien paraître : ^^est par hasard qu'on s'en apercevait. Nous avons "^Vi que dès ses plus jeunes années les jollh austères ^e la pénitence s'étaient révélées à son cœur. Il s'était fait une habitude précoce de cette vertu ; la vie ^s champs l'y avait initié. Depuis lors son attrait ^Tait toujours gnûdi. « Dans cette voie, disait-il, il u n'y a que le premier pas qui coûte. La mortifiât cation a un baume et des saveurs dont on ne -ce peut plus âè passer quand on les a une fois ^< connus; on veut épuiser la coupe et aller jusqu'au -« bout... Il n'y a qu'une manière de se donner à t( Dieu dans Texercice du renoncement et du sacri- ^■*S!« fice : c'est de se donner tout entier, sans rien"* « garder pour soi. Le peu que Ton garde n'est bon <i qu'à embarrasser et à faire souftrir.... Je pense <c souvent que je voudrais bien pouvoir me perdre « et ne plus me retrouvv qu'en Dieu.... »

M. Yianney en était venu à pratiquer littéralement ce qu'on raconte des saints, et ce qui parait souvent une fantaisie légendaire plutôt qu'une vérité historique. L'esprit de pénitence qui s'était naiENralisé en lui l'avait transformé en holocauste vivant, d'autant plus heureux dans so^^^Bion avec Dieu y qu'il trouvait plus d'occasions de lui témoi-

gner son amour par de nouvelles immolations. ^^ s'imposait de ne pas sentir une fleur, de ne pas boi^^ quand il brûlait de soif, de ne pas chasser une mo^ -^ che, de ne pas paraître s'apercevoir d'une mauvaise odeur, de ne jamais manifester de dégoût devant -rm objet répugnant, de ne jamais se plaindre de qxxoi que ce soit* qui intéressât son bien-être, de ne jamais s'accouder quand il était à genoux. Il craigna/f beaucoup le froid, mais jamais il ne voulut prendre aucun moyen pour s'en préserver. L'un de ses missionnaires s'avisa, pendant im hivçr rigoureux, de placer sous son confessionnal un plancher à coulisse, dans lequel se cachait une bouillotte. Le tour réussit à merveille, le saint homme s'y trompa: « Dieu est bien boni disait-il. Cette année qu'il a « fait si froid, j'ai toujours eu les pieds chauds.»

Un autre conspirateur n'eut pas la main si heureuse, lorsque, ayant connu que, par suite des loagues heures qu'il passait dans la même position, l'infatigable ouvrier du Seigneur avait les chairs écorchées et mises à vif, il essaya de doubler, avec des coussinets, les parois iAérieures du confessionnal. Le lendemain, dans un mouvement de sainte indignation, le Curé d'Ars arracha tout et en fit disparaître les lambeaux.

M. Vianney a raconté lui-même que, pendant un hiver rigoureux , ses deux pieds gelèrent : c Quand ^ (( je quitte 4è confessionnal, ajoutait-il, il faut que « je cherche mes jambes et que je les touche pour

i< savoir que j'en ai. Bah! au ciel nous serons u bien dédommagés : nous ne penserons plus à w tout ça. »

Nous avons vu nous-même M. Vianney gai, en train, parlant avec son amabilité ordinaire et ne trahissant par aucun signe les atroces douleurs qu'il ressentait jusqu'au moment où, vaincu par le mal, il s'affaissait tout à coup sur une chaise. A nos questions émues il se contentait de répondre avec un doux sourire : « Oui, je souffre un peu. »

Le saint homme se dépensait sans mesure. Lorsque après une journée écrasante on venait lui dire qu'il y avait un infirme qui désirait lui parler, il allait le visiter à domicile. On l'a vu souvent, plié en deux, n'en pouvant plus, s'arrêtant à chaque pas, se traîner jusqu'aux extrémités du village pour remplir cet héroïque ministère.

Une nuit brève succédait aux longs travaux du jour. Ce qui se passait alors dans la solitude de cette petite chambre que nous avons décrite, nul ne le sait, nul n'a jamais osé prendre sur soi d'en épier le secret. On a des raisons de croire qu'après avoir donné sa journée aux hommes, le Curé d'Ars cherchait en Dieu la réparation dont son âme et son corps avaient besoin. C'est là sans doute que le bon Maître lui rendait au centuple, par le charme de sa sainte présence et les enivrements de ses ineffables communications , les jouissances que son serviteur avait sacrifiées, et qu'il lui offrait le repos

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délicieux de son Cœur sacré , pour le délasser de^ fatigues qu'il embrassait continuellement pour Iil^ M. Vianney a souvent déclaré qu'il ne dorm^ pas deux heures, et qu'une heure de bon somiJx.ey7 aurait suffi pour le faire galoper comme un jeune cheval. On ne saurait dire le supplice qu'il endurait en été, lorsque, accablé par la chaleur, épuisé par l'eiercice continuel de la parole, il étendait sur son lit son pauvre corps haletant. Il nous a avoué qu'alors ti souffrait comme un m^alheureux; il ne faisait que tousser; il était baigné de sueur; il se contractait et se repliait sur lui-même, cherchant une bonne place et n'en trouvant point; il se levait jusqu'à quatre ou cinq fois par heure ; il était si faible et si abattu qu'il ne pouvait se tenir debout. Il lui est arrivé de tomber plusieurs fois en allant de sa chambre à l'église. Cet état de prostration ne l'arrêtait jamais, et il unissait par en triompher. Il y avait dans sa constitution je ne sais quoi de nerveux et d'élastique, qui ne fléchissait un instant que pour se redresser ensuite. Il n'était jamais plus près de retrouver sa vigueur qu'à l'heure où on le voyait le plus affaissé. La foule, la chaleur, l'encombrement, la longueur des séances au saint tribunal, tout ce qui aurait dû anéantir ses forces les lui rendait. A mesure que les nécessités du pèlerinage l'exigeaient , on te voyait se multiplier et devenir supérieur à luimême. Quand il avait besoin d'une augmentatioit de forces, Dieu les lui donnait ; il le relevait sen-

^^blement au milieu de la presse qui aurait dû l'é- ^ï*aser/

Les premières années qui inaugurèrent rapostolat de M. Vianney furent la grande période de ses austérités. Nous les ayons racontées ailleurs ; nous li?y ï'eviendrons que pour signaler quelques traits qui Hous ont échappé. Ce^qu'il accordait à son corps, en Ce temps-là, paraissait avoir pour but moins de le Conserver que de Tempêcher de mourir. Un soir, il revenait exténué de l'église. Après avoir mangé une pomme de terre il eut la tentation d'en prendre une seconde dans la corbeille où elles moisissaient; il se retint, disant: «La première était pour le be- « soin; la seconde serait pour le plaisir. »

M. Vianney joignait au jeûne bien d'autfes rigueurs. Il a avoué à son missionnaire qu'il couchait quelquefois à la cave, sur une poignée de paille, et que, quand il était meurtri d'un côté, il se tournait de l'autre. Plusieurs témoins attestent avoir trouvé dans la chambre de M. Vianney divers instrumeiflB de pénitence : des haires, des cilices, des chaînes d'acier, une corde à nœuds terminée par une boule en fer. On a découvert successivement dans la même cachette quatre ou cinq disciplines de fer, polies par l'usage; les branches de ces disciplines étalTOt armées de morceaux de fer ou de plomb.

Le serviteur de Dieu disait un jour à Catherine et à sa compagne : « Le matin, je suis obligé de me « donner deux ou trois coups de discipline pour

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« faire marcher mon cadavre. Ça réveille les fibres... « N'avez-vous pas vu des meneurs d'ours ? Yimssa- « vez comme ils apprivoisent ces méchantes bêtes, . « en leur donnant des grands coups de bâton. C'est « ainsi qu'on dompte son corps et qu'on apprivoise « le vieil Adam. »

« Je ne sais en quelle année^ rapporte un témoiD grave, M. le Curé,i5ommanda au maréchal du village une chaîne dont la grosseur fit trembler les initiés, qui savaient que c'était pour en faire une discipline. Il donna le change à l'ouvrier, afin qu'il ne soupçonnât pas à quel usage cette chaîne était destinée. Il était obligé de renouveler souvent ces instruments de pénitence, parce que la force avec laquelle il se flageUait les avait bien vite brisés. »

Si, vers la fin de sa carrière, alors que son existence ne se soutenait plus que par miracle au milieu de ses immenses travaux, le Curé d'Ars a relâché de sa sévérité envers lui-même, c'est que cet esprit si £irme et si droit avait compris que les infirmités et les maux qui viennent de l'âge, sont des pénitences continuelles que Dieu nous réserve, et qu'il choisit mieux que nous ne le ferions nous-mêmes. D'ailleurs il s'était soumis à ce changement de régime par déflfcence pour les ordres de ses supérieurs, dans lesquels il était habitué à voir la volonté de Dieu; mais il lui en avait coûté beaucoup. Il se reprochait souvent sa gourmandise... Or, au témoignage de la personne chargée de pourvoir à ses besoins , « on ne

peut croire le peu qu'il maDgeait ; il ne mangeait pas 4|pe livre de pain par semaine. Il n'acceptait jamais de viande deux jours de suite, il y avait des semaines entières où il n'en mangeait pas ! » Faisait allusion aux légères modifications apportées, sur U fin de sa vie, à ses habitudes d'autrefois : « Si j'avais « fait cela, il y aijuelque temps, disait le Curé « d'Ars, je serais bien mort de .chagrin. »

Ce qui est l'inimitable cachet de la vertu, pour n'être susceptible ni d'illusion, ni d'amour-propre, et ce qui est éminemment caractéristique dans cette vie si pure, c'est que le vénérable Curé d'Ai*s avait le môme attrait pour la mortification et la souffrance, alors qu'elles ne lui venaient pas de son choix. Dans toutes les occasions de privation et de froissement qui se présentaient, il souffrait tout en sileqce, avec une sérénité d'âme, un abandon de tout à Dieu, une paix si suave, qu'à ne considérer que sa patience, à ne voir que les épreuves qu'il a traversées, on trouverait de quoi faire un saint et un très-grand sattlt. Jamais on ne Ta vu sensible à un outrage qui l'atteignait directement. Il pouvait défier quiconque d'avoir envers lui un procédé capable de le blesser ou de le séduire. Si on lui avait fait quelque tort ou quelque injustice, il regardait cela comme mn, et l'excusait avec une indulgence telle qu'elle aurait pu paraître excessive. Mais le Seigneur bénissait et agréait sa bonne intention. Un jour, il reçut une lettre pleine d'inconvenance ; peu après, il en reçut

ut VIE DU CURÉ D'ARS.

^une autre qui ne respirait que la vénération et la confiance : on l'appelait un saint, un propb<|e, un homme à miracle... a Voyez, disait-il à cette occac sion , le danger qu'il y a à s'arrêter aux senti- (( ments humains. Ce matin, j'aurais perdu la tran- « quillité de l'âme si j'avais "voulu faire attention « aux injures qu'on m'adressait', et ce soir, j'aurais (( été tenté d'orgueil si je m'étais fié à tous ces cornet pliments. Oh ! comme il est prudent de ne pas se « prendre aux vaines opinions et aux vains discours a des hommes ! » Dans le temps qu'il était accablé d'épreuves et de contradictions, il fut sur le point d'adresser à son Évoque une lettre qui l'aurait déchargé d'une partie de ses ennuis et en aurait prévenu le retour. La lettre était écrite ; quand on la lui présenta à signer, il la déchira disant : « C'est au- « jourd'hui vendredi, le jour où Notre-Seigneur a (( porté sa croix : il faut que je porte la mienne. Au- « jourd'hui , le calice des humiliations est moins «'amer. »

M. Vianney a avoué qu'il était né avec un caractère impétueux et qu'il lui avait fallu se faire une extrême violence pour être doux et patient. Et pourtant, nous l'avons vu pressé, étouffé, renversé par la foule sans même que sa physionomie exprimât la moindre contrariété. Nous l'avons vu, au moment où son confessionnal était le plus entouré, se déranger trois fois de suite pour donner la sainte communion à trois personnes qui auraient pu se

présenter ensemble, et cela sans faire aucune observation ni donner aucune marque d'impatience, î^ous Tavons vu enfin plus qu'importuné, harcelé à tout instant du jour par la même personne qui voulait obtenir de lui quelque chose qu'il ne voulait pas accorder. Elle y mettait une obstination dépourvue de toute réserve, et par là même très-irritante. Le serviteur de Dieu n'a pas cédé, mais sa fermeté n'a eu d'égale que sa douceur; et chaque fois qu'elle l'abordait, il la recevait comme si c'eût été la première fois.

On n'a pas l'idée de toutes les sottises qu'on se permettait de lui dire en face : qu'il était ignorant, qu'il était bête, qu'avant de le connaître on en avait une haute opinion, mais qu'on en était bien revenu... et cent impertinences semblables qu'il écoutait avec joie et répétait publiquement d'iïn air si naturel et si convaincu que c'était justice de le traiter ainsi, qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer de sa profonde humilité ou de son invincible patience.

S'il est vrai que l'amour du repos soit la passion dominante de l'homme, s'il ne travaille que pour arriver au repffs, quelle victoire après tant d'autres, pour le Curé d'Ars, que d'avoir su triompher jus qu'au bout de cette tentation qui, en le poussant au désert, avait pour complément d'une part son humilité, de l'autre son aspiration à une vie plus parfaite, plus éloignée de la foule et plus rapprochée

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Le Curé d'Ars récitait son bréviaire ; tout à coup, il fixe ses regards sur elle , l'appelle par un signe et lui dit qu'il a à lui parler. Ses prières terminées, il la conduit au confessionnal, et entre en matière par ces mots : « Mon enfant, vous avez donc toujours (t désiré la yie religieuse? — Moi, mon Père?com- <( ment le savez-vous? je n'ai pas encore eu le bonce heuï' de vous parler... — Oh! ma petite, vous « avez des sœurs qui sont bien sages, surtout 1^ « plus jeune : c'est un ange!... » Qu'on juge de l'émotion de cette enfant! Elle ne pouvait la contenir et s'en allait répétant le mot de la Samaritaine : (c J'ai trouvé un homme qui m'a dit tout ce « que j'étais. »

Il y a, au monastère de la Visitation de Bourg, plusieurs religieuses qui, ayant eu recours au serviteur de Dieu, ont obtenu des grâces signalées, dans lesquelles se révèle d'une manière éclatante ce don merveilleux de prescience. Une d'entre elles nous a raconté ainsi l'histoire de sa vocation :

«... Ayant toujours eu l'idée que le Curé d'Ars me dirait l'époque de ma mort, je n'avais jamais voulu aller à lui; sa pensée seule me causait de l'effroi; car la mort a été pendant plusi Jfcis années la terreur de mon âme, le spectre qui apparaissait au milieu de toutes mes fêtes pour les troubler, de toutes mes joies pour les assombrir. Quand mon cœur orgueilleux fut enfin assez brisé et assez humilié pour mériter que Dieu lui parlât, j'entendis sa

voix, et le cloître qui m'avait toujours paru pire que la mort me sembla le seul asile où je pusse l'attendre désormais et la voir sans crainte. Ainsi disposée, je partis pour Ars.

« Je venais au saint Curé avec une foi si vive, aï entière; j'étais si bien résolue à recevoir comme un oracle les paroles qu'il me dirait, qu'il ne pouvait manquer d'être inspiré à mon égard. Quand je me trouvai devant lui, je fus saisie d'un sentiment de terreur religieuse mêlée de vénération, au point que je ne sus plus ce que je venais lui demander. Je m'agenouillai plutôt pour me remettre que pour avoir sa bénédiction ; je ne savais réellement plus où j'étais. Il me dit : « Que voulez-vous, mon enfant? « — Mon Père, je viens vous consulter sur une vo- « cation. — Pour qui? — Pour moi, mon Père, — (i Pour vous!... Prenez quatre planches. — Quatre « planches! m'écriai-je avec un sentiment d'effroi « impossible à rendre. — Oui, quatre planches. — « Mais, mon Père, je ne comprends pas.... » Et, par le fait, je n'étais guère capable de comprendre ; la terre semblait fuir sous mes pieds; tout tournait devant moi ; le saint Curé m'apparaissait en ce moment comme im être qui n'avait plus rien d'humain. J'aurais voulu pouvoir me cramponner à quelque chose; il me semblait que j'allais tomber.... lire prit : <( Eh bien ! c'est comme s'il y avait déjà trois « planches, et que vous en prissiez une quatrième (( pourvous couvrir; comprenez-vous maintenant?»

Je jetai un cri... mon spectre familier, la mort, ét.^^ devant moi. Il ajouta, conservant le ton grave ^X presque sévère avec lequel il m'avait parlé jusque-''^^ « La mort vous fait donapeur, mon enfant? » Pi^L-is prenant une voix plus douce et avec une figure ^K^é leste: « Ahl la mort, c'est l'union de l'âme sr^fet « Dieul — Mais, répondis-je, je veux mourir ^u (( cloître. — Et où donc? à la Visitation? Ahl (^14 « c'est une si belle vie 1 tout près d'ici il y a un nao- « nastère qui vous attend. Allez-y, mon enfant, yous « y serez bien. » Où M. Vianney avait-il appris que je songeais à la Visitation, et que déjà j'y avais fait deux retraites? Ce qu'il y a d'étrange^ c'est que je sortis calme de cette entrevue, comme si le Saint ne m'avait pas parlé de la chose que je redoutais le plus.

« Vous savez, mon Père, comment je suis devenue religieuse. Maintenant je n'ai plus qu'à mourir pour que tout soit accompli. Puissé-je, avant cette mort complète, mourir si entièrement à moi-même que je ne vive plus qu'en Dieu et pour Dieu I alors je pourrai réaliser le rêve de toute ma vie, mourir heureuse. »

Sœur Marie- Victoire, fondatrice d'une Providence de jeunes filles, était à Ars, au commencement de son œuvre, avec deux compagnes dont l'une est actuellement son assistante. Un matin qu'elles se disposaient toutes trois à entendre la messe de M. Vianney, avant leur départ, celui-ci s'approcha d'elles.

et s'adressant à sœur Marie-Victoire, encore séculière, il lui dit : a II faut vite partir 1 — Mais, Mon- « sieur le Curé, lui répondit-elle toute surprise, « nous voudrions auparavant entendre la sainte « messe, — Non, ma fille, partez à l'instant, cap « Vune d'entre vous va tomber malade. Si vous tar- « diez, vous seriez obligée de rester ici ; vous ne « pourriez plus vous en aller. » En effet, *i une petite distance du pays qu'elles habitaient. Tune des trois voyageuses, celle qui est devenue depuis sœur Marie-Françoise, se trouva tellement indisposée que ses deux compagnes furent réduites à l'emporter à bras jusque chez elle. Ce fut le début d'une maladie que rien ne faisait présager au moment de la prédiction.

Une autre fois encore, ces deux filles, devenues religieuses, firent le pèlerinage d'Ars. A l'entrée du village, n'ayant encore vu personne, elles sont accostées par une inconnue, qui leur dit: « M. le (( Curé m'envoie près de vous ; il sait que vous êtes « ici, et il m'a assuré que vous me recevriez dans (( votre Institut. » Au môme instant, une autre personne vint au nom de M. Vianney leur offrir une enfant pour leur Providence.

Un notaire avait trois filles; la seconde était religieuse, et la plus jeune aspirait à le devenir. Ce nouveau sacrifice était très-pénible au pauvre père. Après bien des combats, il fut résolu qu'on irait à Ars et qu'on s'en rapporterait aux lumières de

l'homme de Dieu. On se présente à lui sans s'être fait annoncer. Il se recueille un instant et dit en se tournant vers l'aînée des deux sœurs : « Mademoi- « selle, il faut vous marier et soutenir votre père. » Puis, s'adressant à la plus jeune : « Vous, Made- « moiselle, il faut entrer au couvent. » Et, voyant les larmes couler des yeux du père : Vous, Monsieur, il « faut accepter votre croix; si vous la portez coura- « geusemcnt, elle vous portera au ciel. »

Le fondateur d'une communauté naissante Tint à Ars recommander son œuvre aux prières du serviteur de Dieu. Celui-ci, en le voyant entrer, le salua par son nom, et lui demanda où il en était de sa sainte entreprise, encore peu connue; il entra à ce sujet dans des détails minutieux. Le supérieur n'en revenait pas: « Mais comment me connaissez- « vous, monsieur le Curé? lui dit-il. C'est la pre- « mière fois que j'ai l'honneur de vous voir. — Les « âmes du bon Dieu se reconnaissent partout, » répondit M. Vianney.

Une jeune personne était à Ars pour une retraite. Le saint Curé, l'apercevant dans le vestibule de l'église, s'approche d'elle et lui dit : « Mon enfant, «allez-vous-en vite; on vous attend chez vous...» Une sœur qu'elle avait laissée bien portante, mourrait à l'heure même où le Curé d'Ars lui avait dit : a Allez-vous-en vite ! »

Une dame du couvent de Sainte-Glotilde à Paris, qui avait un parent dans l'armée de Grimée, Ta fait

recommander aux prières du Curé d'Ars. On a cherché, par la même occasion, à l'intéresser en faveur d'une religieuse de la maison, qui était malade: elle n'avait que trente ans. Il a répondu : « Les armes du soldat seront heureuses. Quant à « la religieuse, elle sera plus utile à sa commu- « nauté au ciel que sur la terre. » Le militaire est revenu sans blessures, quoiqu'il ait été très-exposé, et la jeune malade est morte avant la fin du mois qui a suivi cette réponse.

Pendant la guerre d'Italie, bien des mères, des femmes et des sœurs, sont venues interroger le Curé d'Ars sur le sort d'êtres chéris, exposés aux hasards des champs de bataille. Nous nous rappelons une jeune dame qui tremblait pour les jours de son mari : « Que faut-il répondre à cette pauvre enfant, « Monsieur le Curé? lui dit quelqu'un. — Répondez « qu'il n'y a rien à craindre, et que la paix va se « faire. » C'était le 25 juin. L'entrevue de Villafranca eut lieu quelques jours après, comme chacun sait. Nous avons entendu, pendant cette meurtrière campagne, M. Vianney dire, du ton le plus afflrmatif, à une mère inquiète de son fils et qui lui demandait avec larmes si elle le reverrait : « Sovez « tranquille, ma petite, oui, bien sûr, vous le re- « verrez. »

Le Curé d'Ars avait reçu du Ciel le don des larmes, de ces larmes saintes et rafraîchissantes qui révèlent dans un cœur la présence d'un trésor de grâces et

de consolations divines. Ce sang de l'âme, comme dit saint Augustin, coulait naturellement de ses yeux. C'était une prière muette, une tendre et silencieuse offrande qui l'associait à toutes les douleurs et à tous les mérites de Jésus-Christ et de ses saints.^. Il lavait avec ces larmes les péchés de ceux qui ve — naient s'agenouiller à ses pieds ; à la fin de sa vie^ elles étaient devenues continuelles. Quant aux ré — vélations, aux visions et aux grâces extraordinaires et sensibles dont il a été visité, voici ce qu'une per — sonne respectable, entrée très-avant dans son inti — mité, nous a confié, le lendemain de sa mort : « Le 3 mai 1859, dans une petite visite que je fis à M. le Curé, je lui parlai de mon attrait pour donner de préférence aux œuvres qui regardent le salut des âmes, et du reproche qu'on semblait me faire à ce sujet. En m'approuvant, il me dit : « J'étais un peu *« en peine de connaître la volonté de Dieii. Sainte (( Philomène m'est apparue ; elle est descendue du « ciel belle , lumineuse , environnée d'un nuage « blanc ; elle m'a dit : a Tes œuvres sont bonnes,

« parce qu'il n'y a rien de plus précieux que le « salut des âmes. » Pendant qu'il me parlait de cette vision, M. le Curé était debout devant sa cheminée, les yeux élevés au ciel, et la figure rayonnante à ce souvenir, qui semblait le ravir encore.

« De question en question, nous a dit le plus assidu compagnon des travaux du saint homme, j'ai tiré de la bouche de M. Vianney cet aveu, que

Kotre-Seigneur lui a donné des signes prodigieux pour lui faire comprendre combien son ministère lui était agréable. Il m'a raconté en particulier qu'il avait eu la nuit un grand saisissement ; qu'il avait vu debout, à ses côtés, une personne qui lui parlait doucement : « Ce n'était pas le grappin^ ajoutait-il, (( le grappin a la voix aiguë.— C'est donc une sainte « apparition? » lui dis-je... Il a changé brusquement de conversation, comme un homme qui se repent d'avoir trop parlé.

« Un autre jour, continue le même témoin, il me fit avec beaucoup de simplicité cette confidence : « Il y a deux mois environ, je ne dormais pas; j'é- « tais assis sur mon lit, pleurant mes pauvres pé- « chés; j'ai entendu une voix bien douce qui mur- « murait à mon oreille : In /e, Domine^ speravi^ non « confundar in œternum... Gela m'a un peu encou- «ragé; mais, comme le trouble durait encore, la « même voix a repris plus distinctement : In (e, « Domine^ speravù » Ce fut là une des dernières confidences que le Curé d'Ars fit à son missionnaire.

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