‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 11 sur 39 · UNE GIUSHNS CHOSE SE FAIT PETITE · texte numérisé non relu

UNE GIUSHNS CHOSE SE FAIT PETITE

Cest rbamme surtout qm'il fallait s'attacher. CkHoment le gagoera-k^a urne uoe religion arraiagée à Tusage des bonnes Hommes ? Oa ne peut ^s être plias îciinielligeat

« .& l'on s'obstine à oe système, «t i'4Mi s'y obstii>era, vous verpex ufi j^Mir, 4aas le catbolkisme, des choses à cette heure incroyables.

a Pour vous, cher ami, je vous «onjure, à deux genoux^ de beaucoup tous tenir sur vos gardes. M. le grand-vicaire a partout ses irions. Soyez, digne toujours, mais toujours soyec prude»!.

« Votre sœur,

« Félicie. »

Féliûîe fut la prophélesse de Tavonir. C'est aux d^nières années du règne de Louis-Philippe qu'il faut rapporter le mouveanent rétrograde <jui se fît dans l'Église. Il y avait, on le sentait alors, à inau* gurer un ordre nouveau. Le clergé se rejeta mesquinement vers l'imitation du passé, et encore du passé le plus misérable, celui des petites dévotions. C'était vouloir rompre visiblement avec une époque qui se sentait en tout des aspirations aux grandes choses. Le monde grandi avait besoin d'une religion qui eût une ampleur immense ; on allait le rejeter dans les langes.

J'ai VU longuement ce travail de fabricateurs des petitesses religieuses. Avec quelle patience ils se sont mis à recomposer la chrysalide du moyen âge pour y enserrer de nouveau Thumanité!

Ce fut ma douleur, ma profonde douleur, durant toute ma carrière sacerdotale. Je me rappelle mes indignations chaque fois que des traits saillants de Thistoire contemporaine venaient me révéler rimpéritie du sacerdoce, et la voie dangereuse où quelques énergumènes l'entraînaient.

Il y a des moments dans la vie des institutions religieuses, comme dans celle des individus et des peuples, oii le sort de l'avenir dépend d'une déviation fatale. J'ass^istais à ce moment douloureux* Je vis le catholicisme tourner la tête vers les folies mystiques du passé; ce jour-là, il me fallut me dire tristement : Le mal est fait, une si belle cause est perdue peut-être pour des siècles.

Il n'était question, quand j'arrivai dans la montagne, que d'une jeune fille, de La Tour, âgée de dix-huit ans, qui était stigmatisée et extatique. Elle se confessait au curé de la paroisse, qui la tenait pour une grande sainte, et, malgré quelques doutes, inclinait à voir une intervention surnaturelle dans son état.

Les stigmates de cette fille étaient et au côté et aux pieds. De la plaie des pieds coulaient quelques gouttes de sang tous les vendredis: Pour s'assurer que cette fille ne se faisait pas à elle-même ces plaies, on avait plusieurs fois, le vendredi malin, serré étroitement le pied avec une bande cousue, et de plus on avait mis sous la bande un

pain à chanter intact, pour avoir la certitude qu'elle ne toucherait pas à ses stigmates avec une épingle ou une aiguille. Mais le vendredi soir on trouvait que le sang avait coulé de la plaie, que la bande était telle qu'on l'avait arrangée et cousue, et que le pain à chanter était intact.

Le même phénomène se- passait, disait-on, au côté de la jeune fille. Le curé, je le pense bien, n'avait fait sur ce point aucune vérification. Mais la chose était affirmée par de saintes femmes de l'endroit. Donc, pas de doute possible.

Elle était, en outre, honorée des apparitions de Jésus-Christ, qui lui avait ordonné à elle, pauvre fille,. sachant» à pfeine lire et écrire, et ne parlant guère que son patois auvergnat, de mettre par -écrit, ses révélations.

Dans ses fréquentes extases,, ellie voyait aussi la sainte: Vierge.. Par les prièreset les neuvaines que la Vâergeluiavaibcoinmandées, elle avait obtenui la guérison, en trois jours, d'une femme atteinte' d'une maladie organique réputée incunable. Une autre femme; dévorée par une phthisie pulmonaire; avait également. été guérie par elle.

On. ajoutait qu'elle pénétrait les- secrets des- OGeucsv eUe brave ouré affirmait, que^ dans^ leurs* entneiiens auvoonfessionnal, elle lui avait dit tout ce qu il pensait de plus intime.

La sainte Vierge lui avait montré, dans Tenfer^ le lieu de son supplice, en cas qu'elle vînt à man* quer de fidélité dans ses épreuves. Elle y fut pen- •dant dix minutes, comme le raconte d'elle-même sainte Thérèse, et y souffrit horriblement l'action d'un feu sombre et dévorant. Mais, par contre, «elle ajoutait modestement qu'elle avait vu les deux belles couronnes qui lui étaient destinées» à elle et à son confesseur, dans le paradis.

Naturellement le diable venait à elle sous toutes sortes de formes; et même très-fréquemment la huit, elle avait éprouvé Teffetde son pouvoir marqué sur son corps par des blessures sanglantes. Au sortir de ces fustigations sataniques, elle était toute meurtrie, car les diables ont le bras vigoureux. Aussi, le lendemain, il lui était impossible d'aller faire la communion à Téglise, ce qui était évidemment le but des suppôts d'enfer qui l'avaient tourmentée*

Quelquefois le démon entrait dans sa chambre, quoique fermée au verrou, avec un bruit épouvantable.

On la voyait aussi enlevée et suspendue en l'air, comme saint Cupertin. Un jour, il lui fut ordonné par Jésus-Christ de se rendre à l'église, et à peine y était-elle arrivée, qu'elle fut enlevée sans que l'on sût comment et où. Après bien des

recherches inutiles, il tomba du haut de la nef une pièce de monnaie qui fut, pour le curé de La Tour, une inspiration d'aller chercher la sainte dans le clocher.

On y court et on la trouve suspendue et embarrassée dans l'intérieur de la charpente, où il paraissait impossible qu'elle eût pu monter sans une force surnaturelle.

Le plus singulier des phénomènes qui se passaient chez la jeune paysanne était le privilège qu'elle avait de recevoir de la Vierge, ou de l'enfant Jésus, ou des saints, des morceaux de sucre et quelquefois, mais beaucoup plus rarement, des pommes cuites qui lui tombaient dans les mains. Ce sucre était excellent, me disait avec une naïveté parfaite le bon curé de La Tour, et il en avait goûté, un jour qu'il avait été témoin de cette faveur extraordinaire du ciel.

Quand ce sucre tombait, on ne le voyait que lorsqu'il était très-près des mains de la jeune fille. Non-seulement on ne pouvait s'imaginer d'où elle aurait pu se procurer ce sucre, mais, disait-on, pour rendre toute jonglerie impossible, on avait mis sa couche à terre et l'on s'était assuré qu'elle n'avait sur elle aucun morceau de sucre. C'était dans ces moments mêmes , où s'épuisait tout le génie de la race auvergnate pour découvrir la

jonglerie, qu'elle recevait du ciel vingt fois plus dans une heure qu'auparavant (1).

Il n'y avait plus à douter. Nous avions à La Tour, dans notre propre canton, une véritable sainte, une de ces belles âmes en qui Dieu répand ses dons extraordinaires. Le curé écrivait sa vie, et un jour on la canoniserait.

On comprend que, dans nos réunions entre prêtres, la conversation tombât souvent sur la fameuse stigmatisée.

— Vous croyez peu à tout cela? me dit un jour le curé de La Tour.

— Très-peu, en effet.

— Cependant tout cela est constaté.

— Mais comment constaté?

— Comment? mais avec des précautions minutieuses. Voilà deux ans que je la suis de près,, que je l'étudié sous tous les points de vue, que je cherche à la prendre en défaut, et je n'ai jamais pu y réussir.

— Voyons, mon cher curé, avez-vous besoin d'une longue enquête pour voir, à priori, que Dieu ne peut rien faire de ridicule?

— Certainement non. Mais que voyez-vous de ridicule dans ces manifestations?

(1) Voir le récit de ces phénomènes dans la Théologie morale du P. Debreyne, p. 317 et suiv. Ils y sont appréciés à leur juste valeur.

66 LE CdRÉ DB CAMPÀ€N£

— Mon Dien !• mais mille choses* Croyez-vous que Dieu aille montrer à une pauvre créature comme celle-ci, je dirai même à une créature quelconque, deux oouroniies de paradis, l'une pour son confesseor, l'autre pour elle? Un seui trait de ce genre ne dit41 pas à l'instant une pauvre illuminée, si ce tfcst pas une rouée habile? Que dans nos langues humaines, nous employions la métaphore de couronne pour indiquer la récompense céleste, c'est une figure de style, et nul ne s'y trompe* Voir des couronnes est un acte de pure imagination. Vous ne pensez pas sans doute que Dieu abaisse sa toute-puissance à produire en réalité des couronnes qu'il présente aux regards, même en songe? Cela répugne trop au bon sens et à Tidée de grandeur que la religion ellemême nous donne de Dieu.

— Je n'avais pas assez réfléchi à cela. Vous pourriez avoir raison.

— Puis cette fille de dix-huit ans, juchée comme une chatte qui court sur les toits, dans la charpente de votre clocher, qu'il a fallu aller prendre avec une échelle, croyez-vous que ce soit une manifestation bien édifiante, et que Dieu ait fait porter là-haut, par la main des anges, cette écervelée?

— Oh! ne parlez pas ainsi de cette sainte fille î

LA STIGMATI^ Ufi LA TOUR 87

— £fa iÀexi ! ne Tappeions pas écervelée. Mais j€ isaintiens mon dire. Comprenez-vous Dieu, créateur des mondes, ordonnant à l'un des esprits célestes d'enlever cette fiUe, et de la suspendre aux poutres du clocher de la Tour? N'est-ce pas là faire joœr à Dieu, et aux anges, un rôle ridionk?

— Je commence à croire que j'ai pu me tromper. Mais ces morceaux de suc^e?

— Et vos morceaux de sucre, avez-vou» bien cherché partout dans ses vêtements, où elle peut en cachar? Vous avez eu du courage, cher curé, à goiUer de ce sucre. Il pouvait bien—

. — Allons ! allons I ne raillons pas.

— Avouez toujours qu'elle pourrait très-bien s'entendre avec quelque jeune amie, quelque commère intéressée à ses supercheries pieuses , pour recevcdr en cachette les fameux morceaux de sucre. Une chose n'est pas surnaturelle parce que vous n'en savez pas l'explication naturelle. Reconnaissez qu'à ce titre, les tours incroyables de Ja physique amusante seraient autant de miracles.

— Cela est vrai. Vous m'ébranlez presque. ^

— Tant mieux. Car, dans le clergé, nous sommes par trop crédules.

— Oui, mais les stigmates, curé de Picherande^ les stigmates! Reconnaissez-vous le fait comm réel?

— Je veux bien reconnaître que, tous les vendredis, la plaie des pieds de cette fille laisse suinter un peu de sang et du vrai sang. Seulement ce que l'expérience a appris aux physiologistes, c'est qu'il est facile de faire contracter à Téconomie animale certaines habitudes soit nerveuses, soit hémorragiques. Un médecin célèbre a rendu l'épilepsie périodique afin de la guérir par le quinquina, comme il aurait fait d'une fièvre quarte, et il a réussi.

On peut produire périodiquement une exsudalion sanguine périodique. Mais je ne crois pas à votre sainte assez d'habileté pour cela. On a vu des diapédèses périodiques, c'est-à-dire des exsudations de sang à travers la peau, sans aucune espèce de plaie ni de lésion cutanée quelconque. Ce sont, dans la nature, des aberrations pathologiques (1).

Voilà ce qu'enseigne la science.

Mais rien de tout cela chez cette fille. Au risque de vous contrarier, je vous affirme que, chez elle, les stigmates sont le fait d'une petite supercherie féminine.

— Ce n'est pas possible!

— Très-possible, monsieur le curé. Un simple

(1) Voir le P. Debreyne, ut supra.

compression circulaire artistement exercée suffirait seule, avec un peu d'habitude, pour produire le fait du saignement périodique (1), et une femme peut toujours faire en cachette cette ligature. Mais comme il est probable que celle-ci ignore ce procédé, elle se pique tout simplement les pieds.

— Mais le pain à chanter mis sous son pied, et qui s'est trouvé toujours intact?

— Voyons! c'est une plaisanterie. Une aiguille très-fine peut transpercer le pain, produire quelques gouttes de sang. Le pain mouillé de ce sang ne sera-t-il pas bientôt, sous la pression du marcher, aussi compacte qu'auparavant? Le trou fait par l'aiguille n'aura-t-il pas disparu? Si vous voulez avoir ma dernière pensée, je ne crois pas qu'il y ait d'autres causes aux prétendus stigmates.

— Tout cela est bien ; mais j'ai des doutes encore.

— - Ah! vous avez des doutes encore? Eh bien ! on les dissipera vos doutes. Donnez-moi une plume. N'avez-vous pas par là quelque petit calepin intact?

— Oui, je le pense.

Et le curé furetant dans les tiroirs de sa table de travail, en tira un petit agenda couvert en cuir

(1) Voir le P. Debreyoe, ut supra.

^ LE CUMB DK CAIfPACnfE

de Russie et doré sur trfioicbe, qu'on lui avait envoyé pour ses étrennes, et qui était entièrement intact;

— Trèfr-bîen! lui dîs-je. Nous allons faire une curieuse épreuve.

Et, prenant la plume, J'écrivis des sentences aa hasard sur diverses pages* Je dis ensuite au cuné :

— Vous verrez à quoi nous allons aboutin.

Donnez-moi des bandes de papier un peu larges^ Vous avez votre each^ particulier? Où est votre cire?

Et après avoir pris le calepin, l'avoir recouvert de bandes bien cachetées :

— Envoyez chercha, lui dis-je, la petite sainte^

— Que voulez-vous faire?

— Vous le saurez.

La servante du curé se rendit auprès de l'extatique, et nous l'amena bientôt au presbytère.

Elle entra dans la salle avec assez d'assurance, et une petite mine composée à laquelle je n'étais pas disposé à me laisser prendre.

Je commençai par lui jeter de Tencens au nez. Je savais que le plus grossier serait celui qui plairait le plus.

— Ma très-chère demoiselle, lui dis-je, je sais les faveurs insignes que vous recevez de Notre-

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Seigneur, de la très-sainte Vierge et du grand saint JeaiHBaptiste, le précurseur. Vous êtes une âme privilégiée, une sainte en qui Dieu manifeste au puissance. Vous avez déjà la gloire d'avoir fait des mirades. Un jour, chère mademoiselle, vous serez canonisée, et votre corps virginal honoré des saints stigmates sera placé sur les autels. Je suis bien heureux et bien fier de vous connaître- H'est aujourd'hui l'un des beaux jours de ma vie.

La rasée fut surprise d'abord par mon langage; mais j'avais l'air si bien convaincu; mes yeux lui portaient une expression de vénération si profonde, qu'elle tomba pleinement dans mou piège. Je la vis reprendre toute sa confiance.

— Vous êtes bien honnête, monsieur le caré.

— Chère mademoiselle, j'aurais une grande faveur à vous demander.

Ses yeuK s'illuminèrent.

— Demandez, monsieur le curé.

— Voici un livret auquel j'attache le plus grand prix. Il Tenferme des méditati<ms pieuses, que vient de lire tout à l'heure votre respectable curé, et dont il a été édifié autairt qu'on peut l'être. Je viens vous demander avec instance de supplier Noire-Seigneur de vouloir bien, à sa prochaine apparition, approuver le contenu du p^it livre, en y apposant sa signature divine.

— Je ne puis rien refuser à monsieur le curé, me répondit la visionnaire. Et elle agréa la proposition.

— C'est aujourd'hui vendredi, ma chère fille, reprit le curé, jour de vos extases habituelles. M. le curé de Picherande ne part que demain.

Nous irons vous faire notre visite ce soir.

L'extatique fit une petite révérence minaudière et sortit.

— Qu'avez-vous pu mettre là-dedans, me dit le curé de La Tour quand nous fûmes seuls?

— Ce soir, vous le saurez. Mais je vous réponds que la lumière se fera.

Le curé était impatient.

Enfin, le soir arriva. Nous nous rendîmes à la maison de celle que j'avais prise comme une alouette au miroir.

— Oh ! cher monsieur le curé, me dit-elle, que je suis heureuse de la grâce que notre bon Seigneur vous a faite! Voici votre livre marqué en caractères tracés de la main même de Notre- Seigneur, qui s'est servi pour cela du sang qui coule de la plaie de mon côté.

— Qu'il soit béni ce doux Seigneur! répondis-je.

Après quelques saints, nous partîmes.

Le curé encore ne comprenait rien.

Quand nous fûmes au presbytère :

— Regardez, lui di^s-je, les cachets sont bien intacts. Brisez doucement les bandes et lisez.

Le curé fit ce que je demandais, et, parcourant les pages écrites, il lut cette série de stupidités impies :

« Il n'y a pas de Dieu. »

c< L'esprit c'est de la matière. »

c< Tout meurt avec notre corps. »

« On peut tuer, empoisonner, sans péché, son père et sa mère. »

« Jésus-Christ était un imposteur. »

Et autres sottises de ce genre.

— Êtes-vous convaincu, maintenant? dis-je à mon confrère.

— Oh ! très-convaincu. Je vous pardonne d'avoir fait servir à de si vilaines choses ma plume, mon encre et mon petit livre.

— Il faut que vous gardiez ce précieux document. Donnez-moi la bande.

Je l'examinai.

— C'est bien écrit en effet avec du sang, lui dis-je, et avec le sien. Elle n'est pas la première qui ait employé ce honteux procédé (1 .

(1) Dans un procès qui eut lieu à Versailles, il y a quelques

Puis, voyez cette écriture. L'orthographe y est à peine. Vous connaissez récriture de cette fille : elle aura cherché à la déguiser ici; mais sa main n'aura pas été bieft habile.

Le curé prit la jd^rase écrite avec le sang :

c< J'aprouve les sainte médilacion de se livre.

« Jésus. »

— C'est évidemment, me dit-il, l'écriture déguisée de cette misérable. Curé de Picherande, je vous remercie de m' avoir éclairé.

années, et où furent impliqués des mystiques tous confits en sainteté, on trouve d'étranges révélations sur les moyens qu'ils employaient pour faire des dupes dans un certain public crédule et superstitieux.

RN DU ROMAÎf DE LA STIGMATISÉE

Le curé de La Tour m'avait demandé instamment de ne pas divulguer la supercherie de sa misérable petite paroissienne. Il avait, disait-il, des ménagements à garder vis-à-vis des parents de la stigmatisée. Dans un village, les familles en général se divisent en deux ou trois groupes formés d'ordinaire par les alliances. Qui blesse l'une de ces grandes parentés dans le plus petit de ses membres la blesse tout entière. Le curé ne raisonnait pas trop mal. Je n'avais aucune raison de désobliger le bonhomme. Je lui promis lé silence demandé. J'y mis cependant cette condition, toute naturelle, qu'il aurait le courage de chasser de son confessionnal et de l'usage fréquent des sacrements,

qu'elle avait profanés, cette hypocrite, qui eût mérité de passer en police correctionnelle, comme abusant de la crédulité publique, et tirant probablement profit des prétendues guérisons obtenues par ses prières et ses neuvaines.

— Soyez tranquille, m'avait répondu le curé, j'y mettrai ordre.

Il n'en fut rien. Soit faiblesse de caractère, soit affection pour celle qui avait été sa brebis privilégiée, je sus bientôt que les événements miraculeux allaient toujours leur train au canton; que même, le bruit des premières guérisons s^étant répandu dans la montagne, on voyait accourir de loin des gens qui amenaient leurs malades.

Quelques-uns de ces malades guérissaient en effet.

Nous sommes portés à voir des miracles dans toute guérison extraordinaire. Ce préjugé est si universel, que des médecins, d'ailleurs peu croyants, donnent des attestations fréquentes par lesquelles ils déclarent ces guérisons surnaturelles. Je n*ai pas à examiner si, en cela, ils n'ont pas pour but de flatter leur clientèle ou de ménager des influences puissantes qui ne tarderaient pas, en cas de refus, à les faire repentir d'avoir parlé raison et conscience. Toujours est-il que, depuis environ trente ans, nous sommes inondés de récits de guérisons

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