‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 18 sur 39 · LA GRANDE ' ÉPREUVE · texte numérisé non relu

LA GRANDE ' ÉPREUVE

lucination instantanée, dans un monde qui n'était pas cette terre, où je n'étais plus Lioune, où cet être auquel je ne pouvais plus donner un nom, qui mêlait son souffle à mon souffle et qui, deux ou trois fois, dans sa frayeur m'enlaça de l'un de ses bras, n'était plus Félicie. Le beau lac cessa d'être à ma droite. La surface immobile réfléchissant l'azur de ce beau ciel disparut devant moi : je ne vis que le frais ombrage au-dessus de nos têtes, les quelques mètres de sol verdoyant que l'être aimé foulait avec moi; et cette étroite clairière se changea à mes yeux en Éden.

L'homme transfiguré comprit ce que Dieu l'avait fait quand il fut dit, devant lui, que toute la création était parfaitement bonne. Par une incroyable puissance d'abstraction que je m'explique mal, mais dont j'ai gardé le sentiment avec le souvenir, l'être aimé qui s'était appuyé sur moi devint l'Eve primitive du récit génésiaque.

Une voix intérieure, que j'eusse pu prendre pour une voix arrivant à mon oreille, tant je la confondais peu avec ces vagues pensées qui arrivent au cerveau, vint me dire : Tout est un profond mensonge dans ta vie d'homme. La seule grande loi révélée à toute créature est celle que toi, ignorant et trompé, tu t'obstines à méconnaître. Rentre donc dans la loi primordiale que les conventions

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factices des hommeS' n'ont pas k pomroir d'abroger. Ne t'impose pas des tortares vainies ! Ne compriiMe ni ton cœw qui s'esrt doMié, ni cet autre ceeur qui se donne c* qi» tas repousses?

Un: vertige, plosi dangereux qise celui qBi attirait Félicie rers les eaux profondes du lac^ se saisit alors de tout mon être. Ncms étions arrirés auprès d'une rodte qm, plongea*»! à pic dane le« eaux et reco«- Tcrte de touffes épaisses tf arbuste» dont les branches rasaient l'eaa immobilev empêchait le senjtier de se continuer sur le rivage. Il fallait remonter un peu? sows les gros kêtres.

— Là, làl arrêtentoi! Ne laisse pk&au monde, qui n'en est pa& dbgsœ, tani Eve si; grande de ^énie ! Les épreuwBs L'omit mûrie^ pour toi, et elle te comprendra r

Gela m'était dit, et beaiieoup d'autres paroles d'une; séduction trop enivrante.

Il fallut alor& gravir ce rocher pour reprendare le sentier au delà. Nous nous trouvâmes tout à coup sous un berceau splendide que formaienides lianes suspendues aux hêtres séculaires. Les touffes des arbustes placés sur le rocher, dont noua occupioMr la surface^ noud'Cachaieni La ?ue du k^. Fétide se sentait soulagée de son vertige.

— Oh! qiffieje me repose là! me dit-elk;^ Nous nous assîmes sur une énorme racine de

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hêtre toute velue de mousses et qui formait un siège naturel.

Après quelques instants, Félicie me dit :

— Cette solitude m'enchante.

Je répondis :

— I^oi, elle me rend fou. Ici peut-être on s'aimerait trop,

Félicie me regarda. Ce regard chassa ma vision étrange.

— Rejoignons ma mère, me dit-elle.

Quelques minutes après, nous descendions aux

cabanes, et le soir nous arrivions au presbytère de Picherande, où ma mère impatiente nous attendait.

Mon presbytère n'était pas un Louvre. Il m'avait fallu une certaine habileté pour y ménager, avec une chambre pour ma mère, une autre chambre destinée à l'hospitalité. Ma mère appelait cela pompeusement la chambre de Monseigneur, dans l'hypothèse que quelque Grandeur en tournée épiscopale, surprise par une tourmente, vînt demander un asile au curé de Picherande.

La chambre que j'occupais était à côté de celleci, et elles communiquaient l'une avec l'autre.

Mesdames de Lazerat furent installées dans ces deux chambres.

Dans la distribution du presbytère, je m'étais réservé un petit recoin auquel j'avais donné le

nom de capharnaum. Là se trouvaient les mille riens que collectionnent les hommes qui aiment la nature : des échantillons de divers minéraux de la montagne, des outils de toutes sortes, des fragments de vieux chênes, un tour à tourner, un petit banc pour la menuiserie, que sais-je encore? C'était, je l'avoue, un fouiUis horrible, un entassement auquel on arrive vite quand on a la manie du bric-à-brac. Nul n'entrait là que moi. L'été, au temps des chaleurs, j'allais y faire ma sieste sur un large canapé tressé en paille, qu'à l'aide d'un matelas je transformais en lit lorsque j'avais, comme dans la circonstance présente, à céder ma chambre. ..

Mon capharnaum ne communiquait point avec la chambre contiguë, dont il n'était séparé, toutefois, que par un parpaing de planches recouvert d'une toile et d'un papier peint. L'ouverture unique, éclairée par une imposte vitrée, donnait sur le jardin . J'avais là une véritable cellule de chartreux.

Félicie et moi, nous avions rapporté de notre excursion au lac Pavin une grande fatigue et une faim dévorante. C'est l'heureux résultat des courses à pied. Un sommeil réparateur guérit vite de la fatigue, et l'appétit fait trouver le souper délicieux.

Notre chère malade avait supporté en brave ces trois jours de chevauchée. L'air si pur du haut

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plateau, la distraction, le mouvement, les sensations sans cesse renouvelées, ses joies maternelles, à voir si heureux ensemble ceux qu'elle appelait ses deux enfants, avaient naturellement fait le miracle. Elle soupa presque avec autant d'appétit que nous. Elle fut d'une gaieté aimable, de cette gaieté exceptionnelle des êtres dont la vie est une souffrance, et qui se mélange toujours de tristesse. Félicie fat également d'une grande gaieté. Mais je crusvoir que ses rires, ainsi que les miens, étaient forcés, qu'elle se battait les flânes pour paraître joyeuse ; je lui surprenais du sombre au front, et aux lèvres ce rictus amer, imperceptible à qui n'interroge pas scrupuleusement un visage, qui indique une profonde souffrance de cœur.

Je me trompais peut-être, mais il me sembla que Félicie, Texpression habituellement radieuse du vrai, se composait un peu. Elle se tenait. Elle n'en fut pas moins naturelle avec moi; et nous nous séparâmes le soir avec celte poignée de main cordiale, la grande volupté des amitiés pures, qui dit si bien conmient Ton s'aime.

Retiré dans mon capharaaum, je ne pus prendre tout de suite mon sommeil. J'étais beaucoup en arrière de la tâche journalière du prêtre, le bréviaire qui fait le désespoir d'un si grand nombre. Quoique fatigué, je me mis à payer ma dette avec

celte obstination de Thonneur qui fait suer sang et eau, mais à Taide de laquelle on arrive.

J*étais à peine étendu sur ma couche dure, l'âme encore tout impressionnée des fortes sensations de ce jour qui a tant marqué dans ma vie, que j'entendis comme des sanglots étouffés. D'où venaient-ils? Nul bruit ne pouvait m*arriver que de la dhambre de Félicie; et, par un singulier hasard, il n*y avait entre elle et moi que Tépaisseur du parpaing tapissé. Plus de doute. Mais n'était-ce pas chez elle quelque rêve, quelque cauchemar? Après les grandes fatigues du jour, pouvais-je supposer dans Félicie des préoccupations morales qui domineraient le besoin impérieux de la nature, et viendraient troubler son sommeil? Un tel jour et à un tel moment, une grande douleur au cœur seule devait provoquer cette insomnie oruelle.

Et qui avait causé cette douleur?

Quelque chose d'intime et de profond me le disait : Moi!

Les sanglots continuèrent, quelquefois amers et aigus, comme le désespoir du coupable après les hontes d'un crime, quelquefoi':^ lents et doux, comme ces derniers battements de cœur des enfants qui ont pleuré et que Ton a calmés avec une caresse.

Je prêtai Toreille. J'étais bouleversé.

Il y avait de loin en loin des silences, comme si l'âme, par un soupir vers Dieu^ avait retrouvé un peu de quiétude, puis venaient des mots, des phrases inachevées, tous les indices, hélas! d'un cœur bourrelé,

— Monstre, me dis-je, tu es cause de tout celaî J'écoutai encore, retenant mon haleine, comme

si ma sœur eût pu m'entendre. Cette fois je pus. saisir ceci :

— Mon Dieu-, ne nous... perdez pas!

Oh! malheur! mon pressentiment ne m'avait pas trompé. J'avais troublé cette existence jusquelà si pleine de paix. Un mot imprudent, un mot terrible, peut-être mes traits bouleversés, mon regard dont je n'avais pas deviné la flamme, avaient été pour elle une révélation. Et, en ce moment, c'était de sa bouche même que je recueillais cette crainte, que m'arrivait cette odieuse certitude !

Le monologue, presque toujours inintelligible, continua. Je voyais que cette âme troublée implorait chaudement un secours d'en haut.

Une parole, plus nettement accentuée acheva, de tout me dire:

— Mon Dieu... je sens que je serais faible... Ne nous perdez pas !

Je n'avais plus rien à écouter.

Je me précipitai de ma couche. Je m*habillai à la hâte, et, ouvrant à petit bruit la porte du cabinet, je me trouvai sur la terrasse de la maison. La nuit était d'un calme parfait, comme par un contraste avec nos tristes agitations de cœur. Plus de bruit nulle part. Tout le village, après les rudes travaux du jour, était dans la profondeur de ce premier sommeil que les poëtes ont remarqué.

Seuls, elle et moi, dans ces régions placides où il n'y a jamais de pareilles tortures, parce qu'il n*y a pas d'amours condamnées au nom de Dieu, nous veiUions et nous étions dans notre enfer.

J'étais encore trop près de ma victime. Elle était là trop accusatrice contre une imprudence coupable. Je sentais le besoin de la fuir. Caïn, le bras ensanglanté du premier sang d'homme versé pour une haine, avait aussi voulu fuir. Il avait trouvé Dieu. Je trouvais aussi ce qui vient de Dieu, ma conscience.

Je descendis les trois ou quatre marches grossières, formées de larges cristaux basaltiques superposés, qui menaient de la terrasse au jardin. Je me précipitai dans l'allée centrale ornée d'arbres fruitiers, et, au-dessous des arbres, de quelques fleurs que cultivait ma mère.

La pensée de ma mère me vint et elle fut accusatrice.

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L'ombre du clocher champêtre et du toit de l'église, chargé de dalles en losanges de basaltefissilifère, se projeta sur le jardin, et cette ombre me rappela que le lendemain matin, qui était un dimanche, devant tout le peuple, devant madame, de Lazerat* devant ma mère, devant FéUcie, je monterais à l'autel.

Une petite croix d'ivoire suspendue à mon cou et que j'avais reçue de mon meilleur ami de séminaire la veille de mon ordination, brillant tout à coup sur ma poitrine, me fit souvenir de mon sacerdoce.

Oh! que le pic de Sancy, que je voyais dans le lointain^ à l'horizon, formidable et me cachant les brillants soleils de la Grande Ourse, ne tombail-il aur moi et ne m'écrasait-il I

Si au moment même, comme au temps de l'ancienne civilisation, il se fût trouvé, dans la vallée profonde de la Dordogne, quelque chartreuse offrant un asile aux âmes blessées, j'aurais franchi le clos de mon jardin et, courant coiïime un forcené, je fusse allé, en pleine nuit, sonner à la porte, demander le Père et lui dire : Je vous amène un prêtre malheureux. Donnez-lui chez vous le repos anticipé de la tombe!

Je n'eus pas cette ressource. Il fallut m'ensevelir dans mon désespoir et dans mes remords.

Un des angles de mon jardin avait un petit bosquet de coudriers. J'avais nettoyé cela et j'y avais plaeé qudques bancs rustiques, travaillés par moi, en bois de cerisier gardant son écorce, fort commun dans le pays. Il fallait me jeter quelque part, à t^re, n'importe où. Je ne tenais plus aux luttes intérieures qui se livraient en moi- L'hoaune moral faiblissait; la nature faiblissait en même temps. Je me rappelai les bancs sous les coudriers ; je m'y précipitai comme l'homme qu'une apoplexie foudroie, et qui se cramponne au premier objet venu. Je t(»£ibai plutôt que je ne m'assis sur le si^e rustique.

Là, que se passa-t-il?

Il y eut d'abord une explosion de colère contre moi-même.

— Tu n'es qu'un misérable l De plus, tu es un fou.

Tu t'es senti homme. Ton imagination s'est exaltée. Dans un élan de poétique souvenir, tu as rêvé les voluptés de l'Éden. Voilà une belle invention! mais il fallait faire seul cette vision extravagante. Raconte-t-on à ceux qu'on aime toutes ces fantaisies honteuses et inscientes qui traversent les imaginations des prêtres condamnés au céUbat? Avais-tu à rendre confidente de tes désirs inassouvis l'ange si pure qui en était l'objet?

C'était bien choisi!

Imprudence avant tout, lâcheté ensuite, provocation presque, voilà ce qu'était cette merveilleuse idéalisation de tes instincts, cette prétendue transfiguration de la puissance d'aimer que Dieu a mise dans ton cœur d'homme. C'est faire descendre bien bas une grande chose.

Tu es bien un misérable!

Combien de temps restai-je sous le poids de cette accusation qui m'arrivait, terrassante et implacable, du fond de ma conscience? Je l'ignore.

11 me vint des idées d'un horrible désespoir. L'image même du suicide, que je ne pouvais attribuer, avec quelque raison, qu'à l'égarement de l'aliénation mentale, se présenta un instant devant moi.

L'horreur de ma folie du matin provoquaitelle par contre-coup une folie réelle? Et qui me disait oue le matm même je n'avais pas été l'homme sage, repondant aux lois conservatrices et bienfaisantes de la nature, et que maintenant je n'étais pas le pauvre halluciné, tremblant devant des fautes purement conventionnelles, l'esclave des préjugés de mon Occident, du mysticisme de mon Église romaine, et la victime abêtie de quelques misérables scrupules?

Cette nouvelle idée prit alors, par une invasion

subite, des proportions énormes dans ma raison livrée à des fluctuations étranges. Je me trouvai tout à coup avoir passé des frayeurs excessives de la conscience devant l'imprudence et la lâcheté, aux sécurités hardies d'une raison froide qui se voit et qui se possède.

Ces brusques rafales de l'âme paraissent invraisemblables. On pourrait croire que l'homme, qui veut se montrer à nu dans des mémoires intimes, prend plaisir à des contrastes qu'il fabrique, et qu'il présente des luttes fantastiques pour passionner son lecteur et se faire plaindre. Il n'en est certainement rien pour moi. Quand on lira, à la dernière page de ce livre, où en est venu le curé de Picherande, le frère aimé de Félicie, on verra bien qu'il n'a dû chercher, en écrivant sa vie, qu'à être simple et droit, et que, s'il y a dans cette vie, comme dans ses pensées, des incohérences ou regrettables, ou blâmables même, elle ont tenu à ce qu'il y a de dangereux' dans la discipline de l'Eglise de l'Occident, au sein de laquelle prédominent deux idées fausses et destructives, l'omnipotence hiérarchique, avec laquelle ne peut subsister aucune certitude de l'avenir, et cette déplorable idée de mysticité que le sacerdoce est plus grand, plus moral, plus influent, plus vénéré parce qu'il est soumis à la loi de la continence.

Toos mes malheurs sont venns de là. J^ai souffert, et beaucoup souffert, de cet absolutisme hié^ rarchique dont le dergé secondaire a tant raison de se plaindre, et qfui sera une cause d'abandon du sacerdoce même^ quand il sera bien ccmnu' dans le monde que se donner à TEglise, c'est/ abandonner toute une existence d'homme, toute spontanéité de irie, toute liberté aux caprices de quelques chefs. J'ai beaucoup souffert de mon vœu de célibat, parce que, tro^ honnête homme pour ne pas chercher à tenir un engagement pris à un âge où il est impossible d'en calculer les terribles conséquences, j'ai dû m'imposer des hitles qu'on a de la peine à croire quand elles sont dites dans leur douloureuse réalité.

Je me levai un moment du banc rustique où je m'étais longtemps, accusé, i^ reviias dans TaUéeceotrale du jardin. Je la parcourifâ cinq ou six fois d'un pas réguUer et assuré, comme l'aurait, fait un homme bien maître de lui-même. Je me redressai, je me sentis |wresque fier de me trouver l'inteUigence bien libre» toutes mes facultés perceptives dans leur jeu normal, et surtout, il me le semblait, ma puissance de logique décuplée par une facilité nouvelle à bien déduire de leurs pré-misses toutes les conséquences. Je m'arrêtai à ce sentiment d'orgueil.

— Après tout, pour être prêtre, oa n'est pas moins bomme.

U me parut que j'avais trouvé cela le premier dans l'humanité. Je continuai :

— Que dans l'enfance du moyen âge, par Texagératioa d'une idée vraie, d'une grande idée» celle de la prédominance de l'esprit sur la chair, on en soit venu à exalter, outre mesure, le terrible sacrifice des joies enivrantes du cœur, que quelques natures exceptionnelles aient librement fait ce sacrifice, qu elles aient réalisé cet idéal, est-il d'une conséquence logique, d'une discipline rai-sonnable de faire de cette théorie le pivot de tout un gouvernement spirituel, au sein d'une immense société civilisée? Cette forme laissée à l'arbitre du saiQerdoce, ^conseillée fortement, demandée tant que la réalisation en sera possible, abandonnée quand elle deviendra un intolérable joug, cela s'expliquerait très^bien. L'idéal se propose: l'imposer est une prétention folle. Décrèle-t-on que les hommes atteindront perpétuellement le beau, le bien, le vrai?

Mais exiger que des adolescents, presque tonjours élevés loin des séductions du monde, qui ne connaissent la femme que par les malédictions bibliques répétées dans les livres pieux, qui ignorent, par conséquent, toute l'étendue de leur

engagement, s'enchaînent pour la vie; mais les exposer aux tortures qui ne s'égalent qu'à celles de l'enfer» quand un amour inscient, mais puissant, indestructible même, est arrivé jusqu'aux dernières fibres du cœur pour prendre toute l'âme ; mais représenter l'oubli de cet engagement juvénile, comme un crime qui fera descendre à la dernière spirale où se débattent les grands réprouvés, voilà qui n'est plus possible, voilà qui sent sa barbarie, au même degré que la prétention d'appliquer le fer chaud aux langues qui s'oubliaient à un blasphème, par cette belle raison, que la société civile doit punir plus sévèrement le crime de lèse-majesté divine, que celui de lèse-majesté humaine.

Cela est évident, d'une évidence morale, il est vrai, mais de cette évidence qui doit frapper toute intelligence impartiale.

Sûr de ces prémisses, je me demandai :

— Te crois-tu bien coupable devant Dieu, parce que, comprenant autrement à cette heure cette vie sur laquelle l'ascétisme t'avait menti, cette vie instituée de Dieu et munie contre les dégoûts et les inconstances de l'esprit par de merveilleuses attractions des sens, tu as désiré un moment de ce suprême bonheur qu'une légende, entrée dans les livres saints, affirme avoir

été convoité par les anges mêmes, épris des filles des enfants des hommes (1) ?

J'ajoutai alors :

— Les prêtres ne t'ont-ils pas trompé? ne t'ont-ils pas pris dans un piège? 11 est vrai que, dans la jeunesse sacerdotale, ayant auprès de toi quelques hommes exceptionnellement chastes, tu as cru, sur de belles paroles mystiques, que rien n'était difficile dans ce vœu, comme dans les autres obligations morales ; que l'homme pouvait tout en celui qui est sa force, comme si Dieu eût promis d'éteindre les forces secrètes de la vie dans ceux qui feraient vœu de célibat; mais ensuite, à peine entré dans le ministère, tu as su pertinemment qu'un très-petit nombre de prêtres arrivaient à garder ce vœu, et encore au prix de quels combats et de quelles douleurs? La théologie classique, effrontément faussaire sur ce point.

(1) Plusieurs 'Pères, il faut même dire la généralité, expliquent la naissance des géants de Tunion réelle des anges avec les filles des hommes. L'hypothèse que les géants sont les enfants des patriarches fidèles aimant les filles des hommes corrompus ne repose sur rien. Pourquoi des géants seraient-ils nés de ces femmes? En quoi ces mariages auraient-ils pu changer les con» ditions physiologiques de la maternité? L'homme engendre rhomme. Pour engendrer le géant, il faut plus que Thomme, il faut range. Sans cette explication des Pères, seule rationnelle, la légende n'a pas de sens.

n'a-t-elle pas supposé que l'Église, dans ses beaux âges, avait établi cette discipline rigoureuse, pendant qu'il est prouvé que les conciles ne l'avaient imposée qu'aux patriarches? M'avait-on dit que cette discipline ne fut imposée, aux évêques euxmêmes, qu'à partir du concile de Nicée au comjïiencenaent du quatrième siècle, et qu'à partir du temps des apôtres jusqu'à ce concile, les évêques -avaient leurs épouses, et que le prêtre élevé à répiscopat, à l'exception des grands sièges patriarcaux, Rome, Antioche, Alexandrie, €onstantinople, Jérusalem, gardait son épouse (1)?

J'avais été trompé sur la valeur de mon engagement, sur son importance dans l'Église de Dieu, €0 qui était plus grave, sur les moyens de le tenir, nïoyens^ hélas! que l'expérience universelle, ^u sein même de la Rome papale, ïn'apprenait avoir été trop souvent infructueux.

Avec les révélations de l'histoire, avec la connaissance du clergé contemporain, cette terrible obligation de mon sacerdoce perdait pour moi

(1) a Statuerunt elîatn ne epîscopus qui s uxorem haberel. A Rempote enîm Apostolorum usque ad coDcîlium trecenlorum octodecim, uxores ipsis eranl, adeo ut si quis qui uxorem duxerat epîscopus conslitueretqr maneret ipsa cum iîlo neque ab eo reccr derel, exceptis patriarchis. Ilîis autem uxores non erant neque <;onjugatum quemquam ad munus illud provehebant..» EutychU palriarchœ Alesandtini Annales, I, 451.

UNE TORTORE DAÎÎS UN COECIt DE PRÊTRE 459

toute sa gravité. On m'avait caché, pendant mon initiation, qu'une moitié du monde chrétien, rÉglise orientale, inspirée par TexpérieHce, et gardienne des traditions des premiers siècles, bien loin de commander le célibat à son sacerdoce, hii imposait le mariage, pour n'avoir pas à exposer la fragilité des lK)mmes et pour sauver aux fidèles d'incessants scandales. La raison, les faits, l'antiquité chrétienne, l'expérience de l'Église occidentale où les. chutes des prêtres tournent au mépris de la religion, quand elles sont divulguées, tout cela était p<Mir moi; tout cela m'absolvait.

Ces raisonnements, que j'abrège ici, me parurent si concluants que je m'étonnai de mes premières terreurs.

Il y avait bien, par-ci par-là, dans les recoins de ma logique, quelques objections. Dans une question de discipline, les variations ont dû être fréquentes. Mais qui dit la discipline ne dit pas la foi. Je restais dans les limites du dogme. C'était beaucoup. Ma conscience devait-elle en demander davantage?

A la chaleur dévorante qui m'avait agité quand j'étais venu d'abord sur la terrasse, avait succédé une espèce de malaise dont je me rendais mal compte, le froid de la nuit m'avait saisi. Quelque chose que je n'avais jamais ressenti et qui s'ap-

pelle la fièvre me pénétrait et m'agitait comme des convulsions douloureuses. Je me traînai vers mon lit. Des frissons me prirent; mon cerveau n'y était plus. Rien autour de moi ne troublait le silence de cette nuit. Félicie, vaincue par le sommeil, dormait profondément. La nature chez moi l'emporta aussi, et je n'eus plus le sentiment de mon existence que par ces rêves étranges que l'on fait, presque toujours, quand de fortes secousses ont ébranlé, la veille, l'organisme.

J'étais tombé sur ma couche comme la bête vaincue. Le prétendu sage avait épuisé en escrime de dialectique ses dernières forces. Il fallait attendre le réveil.

Cependant, malgré le besoin impérieux de la, nature, ma nuit fut violemment agitée. A plusieurs reprises, il me fallut étancher une soif dévorante. Ce remède, indiqué par l'instinct, coupa ma fièvre. Il me vint un sommeil réparateur ; et quand un des premiers rayons du soleil levant pénétra dans ma chambre, je pus me redresser sur ma couche, en me sentant calme et pleinement reposé.

Tout était silence encore dans le presbytère; mais le village se hvrait à l'activité habituelle des dimanches matin, où les soins domestiques absorbent toutes les heures jusqu'à la messe.

Je me levai. Je me rendis dans le jardin pour la récitation du bréviaire. Je m'acquittai de cette

tâche avec tout le soin qu'elle demande. Notre bréviaire est mal fait. Il nous vient des moines, qui avaient beaucoup de temps à perdre, et qui ne pouvaient mieux l'employer qu'à de longues psalmodies, surtout la veille des dimanches et des fêtes. Or, il se trouve que ce sont là les jours du travail absorbant pour le prêtre. Le voilà obligé, grâce à cette coutume monacale, de s'épuiser de deux côtés à la fois, et dans la tâche des moines et dans les utiles occupations du ministère. En France, des adulateurs de Rome n'ont pas eu de paix qu'ils n'aient eu imposé, à la plupart de nos diocèses, le bréviaire romain, le plus long de tous, et, ce qui est pis, lardé de légendes souvent apocryphes et repoussantes. Rome a dû remporter là un triomphe sur cette pauvre Église gallicane qui avait gardé, avec ses usages nationaux, les traditions de la primitive Église sur l'indépendance du spirituel et du temporel confondus par la théorie ultramontaine de Grégoire VIL Les énergumènes du jésuitisme ont naturellement triomphé, ils avaient pour eux la tourbe fascinée qui ne calcule rien, et qui trouve que ce qui est le plus absurde est toujours le plus parfait. Il s'en est suivi des froissements regrettables. Mais qu'importe aux fanatiques!

A part les légendes puériles dont la rédaction

grossière fait mal dans une lecture de piété, le bréviaire n'avait pour moi rien de pénible. On Ta imposé aussi comme une obligation de conscience sous peine du feu éternel. Là paraît encore l'esprit barbare qui a présidé aux formes nouvelles que le catholicisme a revêtues durant le moyen âge. Cette prière, laissée à la liberté du prêtre, recommandée fortement, serait dans la logique de la vie sacerdotale. Pour beaucoup de prêtres, par là même qu'elle oblige sub gravie elle est un fardeau. Ce qui en a toujours fait le charme à mes yeux, ce sont les psaumes de David, quoique défigurés horriblement par la traduction Vulgate.

Puis tout ce qui élève l'âme, dans la région sereine de l'adoration et de la prière, est bon.

J'ai gardé le souvenir de cette matinée qui devait continuer le drame intime de la veille. Une parole, que j'avais répétée cent fois dans mon bréviaire, sans qu'elle me frappât autrement que tout le reste, fit sur moi une impression subite :

« Aujourd'hui si tu entends la voix de Dieu, garde-toi d'endurcir ion cœur. »

Il me sembla que ce mot était arrivé au fond de ma conscience, avec une puissance particulière que je ne lui connaissais pas. Il me resta là comme un dard ayant fait plaie. Tout en suivant la psalmodie, il me revenait. C'était une distraction sainte

dans un exercice saint. Un moment arriva où mon attention cessa de suivre le livre, où il me tomba presque de la main. J'étais en face du cabinet des coudriers. Je m'avançai- Le bréviaire fut interrompu, je ne sais plus à quel psaume. Je me jetai sur le banc rustique, immobile, les bras pendants, l'âme brisée, le cœur vaincu.

Et ce mot solennel : « Garde-toi ! » sonnait à mon oreille, comme ne le fit jamais un éclat de tonnerre, pourtant si intense dans nos montagnes. Était-ce le tonnerre de Dieu au fond des âmes ? Pourquoi non? Pourquoi celui qui pense à l'insecte, qui fait végéter le brin d'herbe, n'irait-il pas au cœur de l'homme, par sa parole puissante, que l'Eglise appelle la grâce, comme il va à la nature animée et végétale, par le sang qu'il fait circuler, par la sève qu'il élabore? L'homme ne vaut il pas, dans sa vie morale, celte attention paternelle de Dieu?

Aujourd'hui encore, quoique malheureux, oublié, avili même, du moins aux yeux des hommes, je crois cela; c'est le grand dogme sur le Père qui est dans le ciel, enseigné par le Fils de l'homme quand il parcourait les collines gahléennes. 11 est mon espérance dernière, avant de descendre dans la tombe, comme il fut ma force ce jour-là et ma résurrection.

Tout ce qui s'était passé la veille me revenait à la pensée avec des clartés terribles; mes extravagances au lac Pavin, les chastes tourments de Félicie pendant la nuit, mes remords dans le cabinet des coudriers, mes essais d'illusions et de révolte ; tout cela je le vis dans une vision éblouissante de la conscience qui se possède et qui ne se trompe plus.

Mes imprudences coupables se dressèrent devant moi.

— Une âme d'ange s'était donnée à toi. Elle avait eu foi dans ton honneur, dans ta pudeur, dans tes serments ! Elle avait vu beaucoup d'hommes plus beaux, plus distingués, plus faits pour valoir son amour que toi; mais cet amour eût été de Tordre des affections vulgaires. Félicie avait voulu mieux que cela; et, en prenant pour frère Lioune, le' Lioune prêtre, le Lioune chaste, elle avait aspiré à un autre hymen que les hymens terrestres, à ce connuhium que les sens ne souillent pas et qui précède les grandes voluptés de la vie impérissable. Et du moment même où, en pleine sécurité, elle s'appuie sur cette poitrine de frère, où elle compte sur toi, comme sur la plus pure représentation de ce qui reste d'idéal et de noble ici-bas, elle entend de ce cœur, de ce regard, de cette bouche un mot d'aspiration brutale, un regret bas

des amours purs dont elle s^eoivrait ! Lioune n'est plus qu'un luMQQine et un hooune prêt à oublier le respect*

Etait-ce aâsez descendre?

Mes sophismes de la veille m'apparurent dan& toute leur misère.

— L'Eglise, dans ses beaux siècles» n'imposa pas la continence à ses prêtres, pas même à ses évêques; cela est vrai. L'Eglise d'Orient a plus d'intelligence que celle de Rome, et protège mieux contre les é(»reave& du scandale k peuple chrétien : cela ne fait pas un doute. Un jour viendra où le prêtre sera réintégré dans sa dignité d'homme, froissée par cette émasculation brutale que lui a imposée un régime barbare : c'est encore incontestable. Mais après? Est-ce que La loi, tant 'qu'elle est loi, tant qu'elle n'est pas rapportée, n'oblige pas ? As-tu été violenté pour ton serment de chasteté? Tu n'en connaissais pas toute la portée : ce serait upe excuse pour quelques âmes vulgaires après une chute* Mais cela te donne-t-il Je droit d'abroger pour toi seul la loi imposée à tous? Ne sais-tu pas que si demain le célibat ecclésiastique était aboli dans l'Eglise, cette loi ne pourrait s'appliquer qu'au jeune sacerdoce ordonné postérieurement à cette loi, que ton vœu, à moins d'une dispense, t'obligerait toujours, et qu'en cas

lA V(HX BE LÀ CONSŒNCE 167

de dispense pour (MMitracter un mariage légitime, tu ne pourrais plus mont^ à l'autel? Peui4u ou- . blier cela?

Pauvre logicien ! Vois où tu serais allé.

Si Félicie, mdns courageuse que toi, prise comme toi de cet égarement- des sens, auquel tu n'as pas su résister, t'avait dit : Lioune» je suis à toi. Laissons cette Europe où l'on écrase les grands instincts de l'âme sous un monachisme stérile ! Allons sur d'autres rivages, dans les pays de la liberté, par-delà l'Atlantique, vivre l'un de l'autre et trouver le bonheur! Tu l'aurais prise ton épouse, après cet hymen célébré sous les arbres séculaires, et, fuyant avec elle, tu serais allé, loin de la France, traîner ta honte et subir ses désespoirs !

Regarde bien, et ne te mens pas à toi-même :

tu aurais fait cela

Ma conscience, interrogée en ce moment, me répondit : J'aurais fait cela.

— Eh bien ! tu aurais abandonné ta mère, ta pauvre mère! Tu l'aurais condamnée à un indicible chagrin. Tu aurais été le bourreau de ta mère! Cette autre mère adoptive à laquelle tu dois tout, ravisseur odieux, tu lui aurab enlevé son bien unique, sa tîUe ; et elle aurait eu à te maudire de cet acte de vol infâme !

Voilà la fin I tu ne l'avais pas vue.

Toutes ces horreurs passèrent devant moi.

— Grâce, mon Dieu! grâce!

Je m'affaissai alors et tombai sans forces sur mes genoux. Des larmes me vinrent : heureuses larmes !

Dans le moment, un léger bruit, comme celui de feuilles chassées sur le sol par le vent, se fit entendre derrière moi.

Je me levai.

C'était Félicie. Elle me cherchait dans le jardin. Mon bréviaire, dans mon trouble, était tombé dans l'allée : elle l'avait ramassé avec inquiétude. Où pouvais-je être ! Comment ce livre tombé, avec ses images éparses tout autour? Que s'était-il passé?

Un regard mélangé de tendresse angélique et de - pudeur inquiète me fut jeté par ma sœur. Ce regard, le plus puissant que créature humaine eût pu produire dans une grande douleur de l'âme, acheva la victoire de Dieu.

— Venez, Félicie, lui dis-je, je vois tout.

Vous avez horriblement souffert, et c'est bien

ma faute.

J'ai été vil et lâche. Serez-vous assez généreuse pour oublier une heure d'égarement?

Je n'oserais pas lever les yeux devant vous, et je vous fuirais pour aller bien loin ensevelir ma

LA VOrX DE LA CONSCIENCE 169

honte, si je ne savais pas que vous êtes bonne et que Dieu vous a faite grande.

Je ne vous dis pas d'oublier ma chute; je vous laisse libre d'en garder le souvenir, pour que cette pensée, si j'en avais besoin, soit pour ma faiblesse une incessante leçon.

Dites-moi que vous me pardonnez. Dieu a vu mon déchirement de cœur. Vous êtes témoin de mon profond désespoir.

Je vous jure.'..

— Lionne, me répondit-elle avec une admirable douceur, je n'ai rien à vous pardonner. Vous venez de vous juger vous-même avec une sévérité qui vous honore. Je ne puis pas être dure pour vous. Serais-je moins indulgente que Dieu qui écoute toujours le repentir?

Nous ne l'avons pas prié en vain.

Mon Dieu! je vous remercie de me rendre mon frère pour lequel j'avais tremblé !

Écoutez, Lionne, au. nom de Dieu! oubliez tout cela à jamais! Que ce soit comme un rêve, dans notre vie, qui aura été pénible pour l'un comme pour l'autre! Aimons-nous de plus en plus en Dieu.

Je serrai sa main dans la mienne.

Nous rentrâmes au presbytère.

J'avais le pardon de Félicie; mais je n'avais pas celui de Dieu. On ne monte pas à l'autel, dans la vie d'un sacerdoce loyalement accepté, avec des souillures sur la conscience, lors même que ces souillures n'ont été que des désirs coupables et que les sens n'ont eu aucune part aux désordres de l'âme. Ma conscience vint me dire cela*

Déjà la cloche argentine, balancée dans le clocher de Picherande par les mains vigoureuses des jeunes montagnards, pour lesquels c'est l'un des exercices les plus amusants, annonçait à toute la paroisse le moment du service divin. J'allais revêtir l'aube blanche, prendre l'étaie, et, le goupillon à la main, jeter sur le peuple l'eau bénite.

LA lAESSE A DIRE 171

symbole de purification, quand Tidée de mes défaillances morales de la veille se présenta à moi avec une intensité terrible. Le mot de saint Paul me fit troubler : « Eprouve-toi, et ne va pas manger et boire ta condamnation, en mangeant indignement de ce pain et en buyant indignement de ce calice. »

Depuis que j'étais prêtre, je n'avais eu à porter au tribunal de la pénitence que ces mille riens de rinfirmité humaine que la théologie a sagement appelés des péchés véniels ; et, en m'inclinant aux pieds d'un de mes frères, ministre de la réconciliation pour moi, comme pour le dernier des enfants de l'Église, Je n'avais pas eu à déplorer un oubli grave de mes devoirs d'homme, de chrétien et de prêtre. Cette fois il n'en était pas ainsi. Je sentais au fond de l'âme cette honte de soi qui porta le premier grand coupable à fuir de la présence du Seigneur.

Que faire?

Monter ainsi à l'autel avec ce poids de souffrance morale, le cœur troublé des secousses de la passion humaine, porter la victime toute pure de l'alliance nouvelle sur des lèvres tièdes encore d'un aveu dont le souvenir, trop récent, m'accablait de honte? Je ne me sentais pas cet horrible cou-^ rage.

C'était la première fois, depuis mon sacerdoce, que je me trouvais dans une position aussi difficile. J'ai pour principe d'écouler ma conscience. Voilà une théologie sûre, n'importe dans quelle religion. Ceux qui ont tant mis sens dessus dessous mon pauvre catholicisme, autrefois si grand, ont heureusement laissé subsister cela, malgré leur triste casuistique.

Il fallait pourtant me décider. Le peuple chrétien remplissait la nef. Mesdames de Lazerat, ma mère étaient en avant près de la balustrade dii chœur : les cierges étaient allumés. Trois petits tintements de la cloche se firent entendre, c'était le dernier signal, avis pour les retardataires hors de l'église, avis pour le prêtre, devant lequel cette fois je frissonnai.

Je ne voulais pas être sacrilège.

11 me vint ce souvenir que les rubriques du missel renfermaient une règle pour le prêtre qu'une faute mortelle, commise la veille, empêcherait de monter à l'autel, lorsqu'il faudrait, absolument, monter à cet autel, les jour de dimanche où le peuple ne peut pas être privé du sacrifice, où même quelquefois le respect du prêtre pour l'eucharistie, qu'il ne voudrait pas profaner, serait interprété comme un aveu d'une faute grave et se changerait ainsi en scandale, du moment que le

prêtre déclarerait tout haut qu'il a des raisons de ne pas célébrer le mystère.

La casuistique a dû résoudre cette grave difficulté. Cette fois elle a été large dans sa décision, «c Que le prêtre coupable s'excite à un vif repentir de la faute commise, qu'il promette à Dieu d'en demander l'absolution, au plus tôt, dans le sacrement de pénitence, et qu'il ne prive pas le peuple chrétien du sacrifice. »

Je lus cela. Je le commentai : je le trouvai sage. L'homme est un pécheur, et il est bon qu'une religion divine enseigne le pardon à toute heure, quand à toute heure il peut être précédé du repentir. Cependant, si j'étais rassuré par la lettre de cette décision tolérante, je ne l'étais pas au dedans de moi-même.

— Je ne serai pas sacrilège, sans doute, car Dieu est bon; il voit mon repentir; mais je souffrirai trop. Mon Dieu, quelle torture !

Tout ceci ne s'était point passé si rapidement qu'il ne se fût écoulé un certain temps depuis le dernier tintement de la cloche. Le peuple de la montagne n'est pas patient. « Il veut être servi. » C'est son expression, et, en Auvergne, quand il s'agit de la religion, il est farouche. J'entendis comme un vague murmure d'impatience qui me venait du fond de l'église où se placent d'ordinaire

ceux qui aiment les offices courts, parce qu'ils sentent déjà le cabaret.

C'était le moment de me décider.

Une singulière coïncidence me sauva. Je me souvins de ma nuit fiévreuse, de cette eau qu'à plusieurs reprises, dans une espèce de délire, j'avais bue à flots jusqu'à la pointe du jour.

En quoi cela tenait-il à ma messe?

Plus qu'on ne pense ; on va le voir.

J'étais sauvé.

Je m'inclinai devant un petit crucifix d'ivoire placé sur le vestiaire, puis m'avançant aux pieds de l'autel, j'entonnai le chant de l'aspersion que mes montagnards, aux voix vibrantes, continuèrent après moi. Je fis le tour delà nef en aspergeant le peuple, et, de retour à l'autel, je chantai YOremus qui demande « que le saint ange de Dieu soit envoyé du ciel afin qu'il garde, qu'il soutienne, qu'il visite et qu'il défende tous ceux qui habitent le j

saint temple. » 1

Puis, montant les degrés de l'autel et me tournant vers mes gens ébahis, je leur dis ceci :

— Mes frères, cette nuit, j'ai eu une fièvre trèsforte que je n'ai pu calmer qu'en buvant de l'eau à plusieurs reprises. Dans mon état de souffrance, je n'ai pas songé que j'avais la messe à dire ce matin dimanche.

Vous savez que le prêtre doit être à jeun pour célébrer la messe. Cette règle ne souffre aucune exception. Quelques gouttes d'eau suffisent. Il n'y a pas de dispense possible. Nous n'aurons donc pas la messe aujourd'hui; mais les vêpres vont être chantées.

Une raison de ce genre est toute-puissante sur Tesprit du peuple. Il eût trouvé très^singulier que je lui eusse donné une excuse sérieuse, un état de conscience troublée. 11 n'aurait pas trouvé sage mon scrupule, et il se fût fâché contre ce misérable curé, le privant ainsi de messe pour si peu de chose. Mais les grands verres d eau avalés, l'argument était décisif.

J'entonnai aloi*s les vêpres dont le chant monotone endort les bonnes femmes. Mes hommes s'escrimèrent à qui mieux mieux. Le peuple aime le bruit, et il eut du bruit. Ses instincts de paganisme mal éteints furent satisfaits pleinement. On ne Ta pas élevé, dans le catholicisme, à la religion de l'adoration silencieuse, de la prière courte et sortant paisible du cœur. Le pharisaïsme du moyen âge Ta jeté dans le muUiloquium : il y reste jusqu'à ce que vienne l'ÉgUse nouvelle où l'on formera sérieusement des adorateurs en esprit et en vérité.

Ce peuple se retira tranquille et content : messe

OU vêpres, litanies ou matines, que lui importe? 1 église est sa distraction hebdomadaire, comme la foire et le spectacle sur les tréteaux. Ce latin barbare chanté et estropié par des barbares, qu'est-ce que cela disait à Dieu comme culte, qu'est-ce que cela remuait dans ces pauvres âmes ignorantes?

Si nos dieux Termes, dans le catholicisme, parvenaient jamais à être les maîtres de l'humanité, ils consacreraient cette éternelle barbarie. Espérons qu'on se fatiguera de ces vieilleries qui ne parlent plus à l'homme, et qu'on réformera ce culte pour qu'il y en ait un dont la grande doctrine évangélique n'ait pas à rougir.

Félicie avait tout compris. Quand nous rentrâmes au presbytère, elle me dit doucement :

— Vous avez une conscience délicate, Lioune.

Je vous aime comme cela.

Madame de Lazerat, ma mère ne comprirent rien. Elles s'en tinrent aux verres d'eau.

Maintenant vous voyez où en arrivent les religions qui se laissent envahir par le formalisme. Les règles de mon rituel me permettaient de monter à l'autel le dimanche, moyennant un acte de contrition, eussé-je, le samedi soir, commis quelque crime, un odieux adultère, ou tout autre péché infâme.

Mais j'avais bu quelques gorgées d'eau, au milieu du délire de ma fièvre. Ce n'était que pur acte d'homme, par conséquent rien dans l'idée morale, absolument rien.

Mais ce rien, dans une religion formaliste, est devenu un tout colossal. Malheureux I monter à l'autel sans être à jeun!

Eh! oui. Pourquoi pas? De l'eau dans lestomac, cela souillerait-il l'âme? Pourquoi mes rubriques tolérantes m'autorisent-elles à communier avec un adultère sur la conscience? — Pour ne pas priver le peuple de la messe qui lui est due. A merveille ! Mais ces bonnes rubriques n'auraientelles pas pu prévoir le cas d'une indisposition pendant la nuit, le cas même d'une distraction, d'un oubli de l'heure?

Non, non! pas de concession sur les formes!

pas de grâce pour la gorgée d'eau! Sois adultère, infâme autrement, c'est ton affaire. Dis ton ConfiteoTj mon brave; tu te confesseras le lendemain. Ce bon peuple a des droits : il lui faut absolument la messe.

Tu as eu soif la nuit. Oh! le sacrilège, si tu osais gravir les marches de l'autel. Préviens tes fidèles. Ils comprendront quel crime ce serait de ne pas communier à jeun. Ils se contenteront de tes vêpres.

T. II. i2

Voilà OÙ le formalisme a conduit l'Église romaine. Qui osera toucher à ces épaisses incrustations, faites par les âges, sur une religion toute d'esprit et amenée lentement à la matérialisation?

Et vous ne croyez pas que ceux-là sont les vrais amis du catholicisme qui signalent ces profondes aberrations du passé, et qui proclament hautement la rehgion de l'avenir?

Et vous osez les flétrir parce qu'ils souffrent d'une telle décadence?

Heureusement Dieu les juge et Dieu vous juge.

NOTRE-DAME DE VASSïVIERE:

Peu de pèlerinages, dans le monde catholique, attirent, d'une vaste contrée, autant de fidèles que celui de Notre-Dame de Vassivière. 11 faut dire aussi que c'est le plus poétique de tous.

Tassivière est un large contre-fort du Mont-Dore à sa base méridionale, à l'arête même du plateau. Deux petits ruisseaux, très-poissonneux en truites entourent ce oontre^fort. L'un forme la rivière delà Gôuze (1) qui passe à Besse et va se rendre à L'Allier; l'autre, qui,porte le nom gracieux de Glamouze, joint les caurs> d'eau qui grossissent la Dordogne*.

(1) Ptusieurs^^^riWènes du pays portent ce nom de Couze.

La chapelle de Vaissivière est bâtie au centre même du contre-fort. C'est déjà à une grande altitude, à douze cent quatre-vingt-seize mètres. Avec le village de Diane, placé sur le contre-fort septentrional, c'est le lieu habité le plus élevé de toute la France centrale. Je le dis habité, quoiqu'il n'ait que trois maisons, qui sont des hôtelleries, qu'on abandonne pendant l'hiver sous les neiges. La vaste colline de Vassivière, bien que s'étendant au plein midi, protégée du nord par le grand massif du Mont-Dore et par les pays élevés de Paillari, de Ferrand et de Chambourguet, n'offre au regard ni un arbre ni un arbuste. Pas un petit champ en culture; et cependant le sol, composé de détritus volcaniques, serait d'une grande fertilité. Mais les neiges envahissent trop longtemps la colline. Le seigle, lui-même, qu'on y sèmerait aurait de la peine à mûrir. Au midi de leurs maisons, les hôteliers de Vassivière labourent, chaque année, un petit carré de terrain qu'ils plantent de quelques choux. Telle est la végétation unique, au point de vue de la culture. Mais, par contre, Vassivière présente à l'œil de riches pacages. Là, après la fonte des neiges, paissent de grands troupeaux de vaches, dont le lait sert dans les burons à la fabrication du fromage.

Que ce beau contre-fort méridional du Mont-

Dore ait été couvert autrefois d'une magnifique forêt, cela ne fait aucun doute pour moi ; les pins^ les hêtres surtout, qui se trouvent à une plus grande altitude au versant du Chambourguet, ont dû végéter sur tout le versant ; mais successivement détruits, ces arbres, sous la dent des bestiaux au pâturage, ne se sont plus reproduits par leurs semis naturels, 11 serait très-important de reboiser ces montagnes gracieuses, sous leur vert manteau de pelouses, où paissent les grands troupeaux ; mais qui un jour seraient d'une ressource immense, quand les autres forêts seront épuisées dans les plaines. Qui dit montagne, où ne viennent pas les céréales, doit dire forêts. Ce sont les couronnes naturelles du pays.

Un fait prouve l'antiquité du pacage des bestiaux sur cette montagne. Si Ton creuse sur l'esplanade de Vassîvière à quelques pas de la chapelle, on trouve un épais guano déposé là lentement siècle par siècle, dont la couche a quelquefois près d'un demi-mètre.

Selon le bénédictin dom Cladière, qui publia en 1788 V Histoire de la sainte chapelle de Vassimère, il y avait autrefois à Vassivière un petit bourg avec une petite église. Le tout fut détruit dans les guerres de l'invasion anglaise et ne fut jamais rebâti. Un pan de mur de Téglise avec une

fenêtre ou une niche, l'écrivain ne le sait pas, •continua de se tenir debout, abritant une pcftite statue de la Vierge.

Quand on entreprît, il y a qu<?lques années, de recueillir toutes les légendes, éparses sur le soi âe la France, à propos des sanctuaires dédiés à Notre-Dame, il se produisit un fait singulier, c'est •que ces nonibreuses légendes, au moment de les •comparer pour en faire le recueil, se trouvèrent •être toutes la reproduction de la même légende : wne statue dans une niche, que l'on veut honorer en la portant dans l'église de la paroisse ; la statue qui se laisse porter, mais qui dans la nuit fait le mauvais tour de revenir à sa niche. Une fontaine guérissant les malades et une chapelle bâtie, tel est le récit uniforme. 11 fallut renoncer à imprimer cette répétition fastidieuse de la même aventure : le dix-neuvième siècle en aurait ri longtemps. Mais nos pères avaient trouvé trop frappant le miracle d'une statue revenant seule à sa masure favorite, et méprisant le luxe d'une chapelle paroissiale^ pour chercher une autre origine à toutes ces statues dont certainement la plus ancienne dépasse rarement le onzième siècle.

Or maintenant, voici ce qui se passa à Vassi- Tière. C'est un premier miracle certifié par acte juridique certifié à Besse « par les curés, prêtrea.

filleuls, marguilliers de Téglise collégiale et paroissiale de Saint-André de la ville de Besse, » et dont l'original existait encore au temps de dom Cladière. Le miracle, selon moi, ne fait pas trop honneur à la Vierge, puisque c'est un acte de vengeance que le ciel aurait exercé contre un indévot. C'est là ce que notre bénédictin appelle de la part de Dieu a magnifier la gloire et le pouvoir de sa divine mère. » Racontons.

En l'année 1547, Pierre Get, dit Sipdis, étant parti de Besse, sa ville natale, un beau jour du mois de juin, accompagné de Guillaume de Chalus et de quelques autres marchands, pour se rendre à La Tour, arriva à Yassivière, auprès de la muraille où étail la statue de la Vierge. Guillaume de Chalus et les autres marchands, selon la louable coutume des voyageurs qui passaient là, se mettent à genoux et font une prière. Pierre Get suit son chemin. Mais « Dieu ne laissa pas impuni le mépris que ce malheureux avait fait de sa très-glorieuse Mère. » A peine a-t-il atteint un ruisseau qui est au bas de la montagne qu'il perd à l'instant la vue. 11 s'écrie : ce Hé! qu'ai-je fait? vierge Marie, secourez-moi! » Ses amis arrivent. Us jugent naturellement qu'un aveuglement si prompt ne peut être qu'une punition manifeste. Post hoc, ergo propter hoc. Ils le prennent par la main et le ramènent devant

l'image. Le pauvre homme « fit là réparation c< publique de son crime, » et il promit de se faire roi de sa dévotion à Vassivière le second jour de juillet, fête de la Visitation, et de donner cinq livres de cire pour être brûlée dans l'église de Besse.

Le bénédictin nous apprend que « ce vœu fait avec ferveur fléchit cette mère de miséricorde. Elle lui rendit la vue par un miracle, comme elle l'en avait privé par un autre. »

C'est peu chrétien. Mais enfin la Vierge fit cela» Du moins, sa colère une fois satisfaite, elle répara le mal qu'elle avait fait. moines, comme vous la fabriquez bien à votre image! Seulement, vous ne réparez jamais le mal que vous avez fait.

Le récit du miracle ébahit naturellement la petite ville de Besse.

Du consentement de MM. les prêtres de la collégiale, le Conseil de ville déUbéra d'aller deux fois par an visiter la sainte image de Vassivière, le 25 mars et le 5 juillet. Toutefois, la dévotion du peuple continuait à s'accroître. « Chacun s'étonnait que la ville de Besse eût laissé, tant d'années, la sainte image dans un heu si peu èonforme à la grandeur de la Mère de Dieu qu'elle représentait. » MM. les prêtres de l'égKse de Saint-André, qui étaient au nombre de soixante, entrèrent les pre-

iriiers dans des sentiments si justes. Ils décidèrent donc de transférer l'image dans leur église. La procession fut magnifique; les magistrats, les consuls, les principaux qui composaient la maison de ville, en firent partie. On retira l'image et on déposa le précieux trésor dans une chapelle.

Mais, dit dom Cladière, les pensées des hommes ne sont pas toujours conformes aux idées de Dieu. Tout l'honneur qu'on avait rendu à la sainte image n'empêcha pas qu'on ne la trouvât le lendemain dans la niche de la muraille de Vassivière, où elle, avait été prise.

On la rapporta une seconde et une troisième fois dans la même église de Besse, et Ton prit toutes sortes de précautions pour se conserver un tel trésor. Mais ces précautions furent inutiles; autant de fois elle fut trouvée sur la montagne de Vassivière.

Que faire alors? Devant ce miracle extraordi- .naire, il n'y avait plus à insister, et l'image tenait obstinément à rester dans sa masure. Pourtant les habitants de Besse, fort tenaces en leur qualité d'Auvergnats, s'avisèrent d'un moyen : ce fut la fondation d'une messe à perpétuité tous les mercredis de l'année. Trois cent soixante-cinq francs portés sur le livre des délibérations de la maison de ville, il n'en fallut pas davantage. Les madones

186 LE CCHÉ 66 CAMPAGNK

sont, à ce qu'il paraît, extrêmement sensibles ara Toeux et aux donations de cire.

e( En effet, dit dom Ciadière, qoi est ma grande autorité, ils n'eurent pas plutôt fait ce vœu que la Vierge leur laissa son image en dépôt. »

Il serait trop long de vous raconter ce ^de mon bénédictin appelle les mirojchs ordinaires de la sainte image de Vmsivière. Dans les incendies^ c< elle coupait le feu et les flammes ». Quand le ciel était de bronze, au temps de sécheresse, « elle . avait assez de vertu pour résoudre la dureté du ciel •en une douce rosée ». Arrivait-il une maladie contagieuse, on portait l'image processionnellement par les rues et « l'on remarquait que l'air corrompu se purifiait en un instant ».

Tout cela était les jeux de l'image, miracles •ordinaires.

Toutefois, elle ne tarda pas à faire connaître, « par plusieurs signes >>, qu'elle voulait toujours ^tre honorée sur la montagne de Vassivière. Âusai inspira- t-elle à un bourgeois de Bessa, Georges Besseire, la pensée pieuse de construire un petit oratoire à Vassivière, où il plaça une image de la Vierge.

Mais voici qu'au même temps qu'on commen^t -cet oratoire, on découvrit au côté gauche de la niche une source d'eau vive « qu'on peut appeler

à bon droit une source miraculeuse », puisqu'elle est salutaire à plusieurs maladies^ et que, dans les grandes solennités, plus de deux à trois mille personnes en prennent saps que le bassin, qui n*a pas plus de dix-huit pouces en carré, s'épuise. <]elte fontaine miraculeuse fut bénite solennellement, le 40 juillet 46S6, par Louis Destaing, évoque de Clermont. Mais c'était bénédiction superflue, les miracles antérieurs dataient de plus d'un siècle. •Quelle vertu nouvelle pouvait lui donner Pévêque?

Il manquait toutefois un monument à Vassivière. Le petit oratoire de Georges Besseire ne suffisait plus à la foule qui se rendait à « la Sainte Sion ^'Auvergne ». Les habitants de Bcsse formèrent ■le dessein d'y bâtir une magnifique chapelle.

Catherine de Médicis était alors propriétaire du •comté d'Auvergne. On lui envoya une députation, •et elle accorda hbéralement des lettres patentes, le 6 novembre 1549, pour autoriser cette construction. Messire Guillaume Duprat, fils du chancelier, 'évêque de Clermont, encouragea les habitants de Besse, et l'édifice fut commencé en 1550.

L'église était inachevée encore qu'on eut à admirer un grand miracle. Un jour, on vit une pauvre femme gravir la montagne avec ses genoux ensanglantés. Elle venait du Limousin, et elle était accompagnée de ses parents qui menaient le fils de

cette femme, âgé de vingt-cinq ans, « tourmenté jour et nuit, d'une manière extraordinaire, par un serpent qu'il avait dans le corps ». Le curé de Besse, en homme expert, ne tarda pas à reconnaître que ce jeune homme était possédé. Un prêtre dit la messe dans une chapelle provisoire. Il communie le jeune homme. A peine ce dernier eut reçu l'hostie, que c< l'air, qui était pour lors fort calme et extrêmement serein, se changea subitement. Un vent impétueux se leva tout à coup et avec tant de violence qu'il les renversa presque tous par terre, enleva les chapeaux et les manteaux; au même temps, on vit tout l'air comme en feu par la durée des éclairs horribles -qui se suivaient sans intermittence, des tonnerres épouvantables qui se faisaient entendre de toutes parts. Le jeune garçon était étendu à terre, pasmé et comme mort. Mais il revint à lui-même et se trouva délivré du malin esprit. Pour preuve infaillible que tout ce qui était arrivé n'était que l'effet de la rage du démon, sorti du corps de ce possédé, c'est qu'on sentit, un long espace de temps, une puanteur ensoufrée qu'on avait de la peine à supporter. Les éclairs et les tonnerres cessèrent, et l'air reprit sa sérénité. »

Ce miracle, « quoique surprenant dans toutes ses circonstances, est néanmoins si avéré » qu'il

fut attesté dans un acte juridique signé par les prêtres de la communauté de Saint-André, témoins oculaires.

Tout ceci se passait qu'il n'y avait encore de la chapelle que les fondements* Elle fut cependant bientôt achevée et consacrée par messire Antoine de Senaterre de Fontainille, évêque de Clermont.

Le monument, qui subsiste encore, n'a rien de remarquable. Il a dix-sept mètres de longueur sur huit mètres de largeur. Les voûtes en ogive sont très-basses; leurs nervures sont lourdes; il n'y a de sculpture qu'aux clefs de voûte qui portent différents écussons parmi lesquels sont celui du comté d'Auvergne et celui de la ville de Besse.

Sur la porte principale, du reste complètement nue, est un cartouche de la renaissance avec cette inscription :

FAIGT . LE . SIXI

EME lOVR • DE

. n-NG . LAN

Ce qui est la date de l'achèvement de l'édifice. Par suite probablement des tremblements de terre, fréquents dans le pays, il fallut consolider les voûtes par des piliers extérieurs : l'un porte la date de 1675.

i90 LE CIȃ K CAMPAGNE

AU dedans ne se trouve aucun objet d'art. Les^ ex-^olo qu'on voit dans la chapelle de gauche sont de petits enfants en cire, beaucoup de jambes avee le pied en dre; une tête; des bonshoiuffîes grossiers en CH*e du pays^ indiquant uae statuaire de sauvages. Les Peaux-Rouges ne fer aîest pas pkjs mal. 11 y a peu d'années, quatorze cnâx en fer, à jour, ont été placées sur le chemin qui monte à Vassivière. C'est le don des paroisses exfcvircdd» nantes.

Ce qui est plus intéressant, pour le towiste qui voyage dans la solitude de Vassivière, c'est une vieille croix de {Merre dont le socle porte bénitier, érigée en 1519 à la naissance de la montagne. L'inscription se lit difficilemesit. Je tiens à la sauver de l'oubli :

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