BRE LAN MIL V*^ XIX
Yoilà le nom d'un artiste ol^cur du sei^ème siècle auquel, probablement, sont dues beaucoup des remarquables maisons de Besse de cette époque, délicatement sculptées.
NOTBE-DABIE DE YASSIVlèRE f91
Si j'ai donné ces détail» sur le sancluaire si célèbre dans toute l'Auvergne, c'est qu'il lient une place dans ce que je peux appeler mes aventures sacerdotales.
On comprend que j'avais assisté, comme tous les prêtres du voisinag^, à la grande fête du 2 juillet qui attire à Vassivière mi concours si considérable d'étrangers. C'est le jour où l'on apporte solennellement de Besse la statue miraculeuse qui demeure dans la chapelle jusqu'au 21 septembre, où elle est rapportée à Besse. L'Oise étant trop petite pour la multitude, on érige un autel en plein air. Une petite enceinte, marquée par un simple fossé, est réservée au clergé autour de l'autel. Les gendarmes contiennent la foule autour de ce fossé ; et la messe solennelle est chantée sub diw. On se porte ensuite à la fontaine miraculeuse.. Je fais grâce des détails à mes lecteurs.
J'ai beaucoup examiné la fameuse statue de Vassivière et je l'ai tenue entre mes mains. C'est une sculpture byzantine dont il n'est pas possible de faire remonter l'antiquité au delà du douzième siècle. Elle est d'un bois noir. On la dit d'ébëne ou de cèdre. Je la crois tout simplement en chêneque le temps, la fumée des lampes ont noirci. Elle a quarante centimètres de hauteur. Elle porte l'enfant Jésus, non pas, comme la plupart des-
madones, sur le bras gauche, mais devant elle. Elle est vêtue d'un riche ornement qui lui tombe de la tête en forme de voile, mais qui la couvre tout entière. Une couronne royale est sur la tête. L'enfant Jésus est couronné comme sa mère. Un gros cœur en vermeil autour duquel rayonnent neuf cœurs aussi en vermeil mais beaucoup plus petits se trouve au-dessous de l'enfant Jésus, vers le milieu du corps de la Vierge.
Evidemment la statue est attribuée à saint Luc. Le clergé ne veut pas en démordre. « C'est une pieuse tradition, sinon fondée, du moins respectable, » a écrit l'abbé E. F. C. Si la tradition n'est pas fondée, comment est-elle respectable? Je ne comprends pas. Mais mes collègues comprennent probablement.
Peu de jours après la grande solennité, nous étions réunis, entre confrères, à un dîner que donne annuellement le curé de Besse au sujet de ces fêtes. Naturellement on parla de la madone.
— C'est bien précieux, dit un de nos mystiques, une œuvre sortie des mains de l'évangéliste saint Lucl
Cela avait été dit d'un ton si singulier que je partis d'un éclat de rire.
— Vous en êtes làl répondis-je à mon naïf collègue.
— Mais certainement, me dit-il.
— Vous avez la foi robuste.
— Pourquoi ne croirais-je pas cela?
— Par cette simple raison que les images taillées, les statues, les sculptures de toute espèce ont été absolument inconnues aux^ premiers siècles de l'Eglise; que les Juifs surtout, et les premiers chrétiens étaient Juifs ou instruits parles Juifs, avaient horreur de la statuaire; que nul portrait de Jésus, de Marie, des Apôtres n'a jamais été fait; que Tusage des images peintes ne s'étabUt que lentement, et encore avec beaucoup de résistance de la part des conitiles, qui finirent par céder, sur ce point, aux entraînements populaires. Voilà pourquoi vous ne pouvez pas croire cela.
— Des hommes aussi habiles que vous l'ont pourtant écrit.
— Oh! je n'en doute pas : on a écrit tant de pieuses sottises.
Mon homme se tut, et le dîner continua.
Un autre de mes confrères, aussi savant que le premier, prétendit que l'inscription peu lisible, de la vieille croix du seizième siècle, que j'ai reproduite plus haut, était en caractères hébraïques.
Je sortis un crayon, et je la reproduisis sur un morceau de papier.
— Voilà vôtre hébreu, lui dis-je, lisez cela.
T. II. i3
C'est tracé de la main de Julien Guitard, maçon de Besse, l'an 1519.
On parlait déjà, dès cette époque, des quatorze croix qui ont été érigées plus tard sur le chemin qui monte à Vassivière (1).
— Il faudra que le nom de chaque curé soit gravé sur une plaque de marbre blanc avec celui de sa paroisse, au socle de chaque croix.
— L'idée est bonne, dirent quelques-uns.
— Elle n est pas trop modeste, repris-je.
— Que voyez-vous à reprendre à cela?
— Nos prédécesseurs pensaient autrement que nous. Ils laissaient la gloire de ces inscriptions à l'ouvrier qui avait travaillé le monument. Jugez-en par cette autre inscription placée sur une base de croix, auprès de celle de Julien Guitard : GESTE CROIX A ESTÉ ÉRIGÉE PAR M. lEAN B.
CVRÉ ET lEAN BARVSSON, 1635. Le bon curé, qui a fait placer la croix n'a voulu y mettre que son initiale. Vous voyez qu'on ne songeait pas encore aux inscriptions de marbre blanc.
— Aujourd'hui nous avons une raison : c'est pour relever l'influence du prêtre.
— Instruisez vos peuples; faites-en des croyants
(1) Le nom de Picherande se lit maintenani sur le socle de la quatorzième.
NOTRE-DAME DE VASSIVIÈRE i9S
sérieux et non pas de misérables païens encore dans leurs superstitions, et vous aurez de Tinfluence.
— Oh ! voilà bien les utopies, du curé de Picherande! Il voudrait que nous fissions de nos paysans des philosophes. Nous aimons mieux qu'ils -croient à la sainte Vierge.
— On ne croit pas à la sainte Vierge, mon cher collègue. On croit en Dieu et on invoque la Vierge et les saints. L'invocation n'est pas une foi. Et c'est sur cette erreur, comme sur beaucoup d'autres, que vous laissez le pauvre peuple glisser tout doucement du christianisme au marianisme.
— "Piens, voileudu nouveau! Où a-t-il trouvé cette jolie expression, le curé de Picherande ? Le marianisme ! qu'est-ce que cela?
— Oh! mon bonhoname, vous n'êtes pas si ignorant que vous n'en sachiez très -bien le sens.
— Des protestants peuvent seuls nous reprocher notre prétendue adoration de la Vierge.
— L'argument n'est pas fort. Quand les protestants nous voient faire des sottises, ils le crient tout haut; c*est de bonne guerre. Si nous ne prêtions pas le flanc à leurs attaques, ils se tairaient.
— Oh! cher curé de Picherande, laissez nos
peuples avec leur foi dans la sainte mère de Dieu. Cela les encourage, cela les console.
— Je n'ai pas la prétention d'empêcher le peuple de prier la Vierge; mais pas de superstition.
La bataille était engagée. Et quoique les morceaux passassent rapidement sous les fourchettes, et que nul ne perdît un coup de dent; quoique les rasades encore moins ne s'arrêtassent, nos curés auvergnats sont de solides buveurs, l'entretien continua et presque tous s'y mêlèrent.
Du reste, il faut le dire à leur éloge, la conversation peut être vive, on peut en arriver jusqu'à lâcher le gros mot, nul ne s'en choque. C'est reçu en bonne camaraderie. Les petits saints euxnnêmes, qui sont toujours en minorité dans ces grandes réunions sacerdotales, se font à la loi commune. On se donne des gourmades : on ne se fâche jamais sérieusement. Ceci explique la grande liberté les conversations entre prêtres.
— Je gagerais que le curé de Picherande, qui ne croit pas que la bonne Vierge de Vassivière soit due à saint Luc, ne croit pas à un seul des miracles qui lui sont attribués.
Cette provocation vigoureuse piqua l'attention de tous. Le bruit des fourchettes s'arrêta une seconde. On attendait ma réponse.
-^ Pourquoi y croirais-je ?
— Je l'aurais juré.
— Oh ! curé de Picherande, ce n'est pas bien, dit le curé de Besse. Nous avons nos archives pleines des attestations juridiques constatant tous ces miracles.
— Je le sais; je les ai lues.
— Eh bien I dès lors, reprit un autre, pourquoi douteriez-vous? Ce sont des témoins très-peu récusables. Ils ne sont ni trompés ni trompeurs. Des faits si nombreux, attestés depuis trois siècles, par une continuité de pareils témoignages, bravent toute critique.
— Allons, curé de Picherande, tire-toi de là!
— Monsieur le philosophe, répondez!
— Latine et in forma !
— Pas nécessaire, mes amis. Parlons un peu de français raisonnable, si nous pouvons. Eh bien ! j'ai lu, avec le plus grand soin, tous les procèsverbaux des miracles de Vassivière, et je dois déclarer devant Dieu, et en conscience, qu'il n'y en a pas un qui réponde aux conditions rigoureuses du miracle.
— Nous savons très-bien que ce ne sont pas des articles de foi. Mais enfin il est permis d'y croire,
— Oh ! très-permis; mais ce n'est pas la question. Celle-ci est d'une plus haute portée. Prenez les miracles de Vassivière, et ils sont rapportés
par dom Cladière, dans son histoire qui embrasse plus d'un siècle, depuis l'an 1547 jusqu'au mois de septembre 1687^ où lui-même se déclare guéri miraculeusement de ses fièvres, en raison d'un vœu fait avant sa maladie, vous n'en trouverez pas un seul qui ne puisse s'expliquer naturellement.
— Vos preuves seront curieuses. Voyons cela.
— Oh ! je ne demande pas mieux.
Conviendrez-vous d'abord avec moi que les
mirades ridicules ne sont pas des miracles? Un calviniste entre dans la chapelle de Vassivière. L'image miraculeuse lui tourne le dos. Le calviniste lui répond : Tournez le dos si vous voulez, mais je boirai de l'eau. Et, en même temps, portant à sa bouche de Teau qu'il avait puisée à la fontaine, il trouva que cette eau s'était corrompue et qu'elle était devenue toute rougeâtre. Trouvezvous là les caractères sérieux d'un miracle? Cela serait-il digne de Dieu? Et n'est-ce pas un bon conte, quoique raconté dans un acte juridique?
Que le calviniste se soit converti plus tard et ait raconté cette histoire, là n'est pas la question. Au dix-septième siècle, beaucoup de conversions se faisaient par des motifs purement humains. Le fait en lui-même, rapporté par l'acte juridique, a des caractères intrmsèques de fausseté.
— Celte Vierge qui tourne le dos au calviniste, .c est pour lui faire voir la fausseté de sa religion.
— Oui, cher collègue, c'est bien l'explication donnée alors. Mais ce sans-façon de faire des miracles, en faisant tourner une statue de devant derrière, est trop comique pour que nous puissions l'attribuer sérieusement à Dieu. M'abandonnezvous ce fait et tous ceux qui lui ressemblent?
— Oui, oui, passez ! Il y en a bien assez d'autres. Le feu est à la maison d'un brave homme qui se
met dévotement à genoux et fait un vœu à Notre- Dame-de-Vassivière. Aussitôt le vent qui poussait la flamme vers la grange, tourne, et elle est ainsi préservée de l'embrasement.
Vous reconnaîtrez bien avec moi que ce changement subit des vents a pu se faire d'une manière purement naturelle; que là, par conséquent, il n'y a pas caractère de fait surnaturel. Cela se voit tous les jours dans les incendies où l'on n'invoque aucune madone.
— Nous vous accordons cela.
— Très-bien. Je continue :
Un homme reçoit des coups de pierre violents sur la tête en pleine place publique. Les mœurs étaient telles sans doute alors. 11 se croit mort. Il fait un vœu à Vassivière, et il se trouve à Viostant guéri.
Convenez que ce miracle n'a rien de bien extraordinaire. Le cerveau de cet homme n'ayant eu aucune lésion organique, la guérison allait toute seule. Là encore rien qui ne s'explique bien par les moyens naturels.
— Il y en a de bien plus forts !
— Sans aucun doute.
Un très-grand nombre d'enfants noyés, les uns tombés dans des fontaines, les autres sous des roues de moulins qui auraient dû broyer leurs petits membres, après un vœu de leurs mères à la sainte image, reviennent à la vie.
Autrefois, quand on ignorait que l'asphyxie peut durer plusieurs heures sans amener la mort, que les corps traînés par un courant même rapide se heurtent moins violemment qu'à l'air libre, surtout les membres si flexibles des enfants, on devait voir un miracle dans tout enfant retiré de Teau et respirant ensuite. Vous m'accordez, j'espère, que nous pouvons hardiment retrancher tous les faits de ce genre des miracles réels opérés par la sainte Vierge.
— Pourtant...
— Pourtant! Voyez. 11 y a mille faits naturels de ce genre relatés chaque jour.
— Eh bien, à d'autres.
— Un marchand forain traverse un torrent
débordé; sa bête, chargée de marchandises, est emportée par l'eau ; lui-même tombe. Il fait vœu de soixante et dix livres de cire à Notre-Dame de Vassivière, et il sent comme une main invisible qui le porte au rivage, et, à son grand étonnement, il trouve sa bête saine et sauve. 11 fait sa déclaration, elle est mise au procès-verbal des actes miraculeux. Il ne faut pas être grand Grec pour comprendre que la violence du courant, dans une rivière étroite et tortueuse, l'a jeté lui-même sur l'un des bords, et que la bête vigoureuse, se laissant porter sur l'eau, est arrivée de son côté. Quel miracle là, je vous le demande?
— Oh! à votre compte, il n'y aurait jamais rien de miraculeux au monde.
— Non pas pour les faits de ce genre, assurément. On en voit de semblables à chaque débordement des rivières. La main invisible qui porte un corps sur l'eau, c'est la violence même du courant, rien autre chose. Donc encore ici, pas de miracle.
Quelquefois même, dans les actes juridiques, le pauvre homme qui se noie trouve une petite branche d'arbre du rivage à laquelle il s'accroche. Miracle! s'écrie-t-il. La Vierge aura tant de livres de cire. Coïncidence naturelle,' devons-nous dire, et de miracle, point.
— Il est intraitable, ce curé de Picherande!
— Je continue... Ce jeune garçon de vingt-cinq ans qui a un serpent dans le corps, et que votre vénérable prédécesseur du seizième siède déclare un possédé, était possédé comme vous et moi, cher monsieur le curé de Be&se; et vous ne pensez pas que l'odeur du soufre, qui suivit un orage terrible s'élevant tout à coup, fut la preuve que le diable était sorti du corps de ce jeune homme? Seulement Teffroyable tempête, et elles sont terribles aux contre-forts du puy de Padllari, avait tellement bouleversé les sens du prétendu démoniaque que, se relevant après le vacarme de l'orage, il se trouva trop heureux de vivre, et ne songea plus à son serpent. La guérison ne fut pas plus miraculeuse que ne le fut rébranleme»t dfi la tempête.
Effets physiques çà et là-
— Bon ! bon l . . . Mais venez-en donc aux aveugles guéris.
— Je ne demande pas mieux.
Maître Get, qui fait l'indévot pendant que ses amis récitent leurs Ave Maria, s'arrête au bord du petit ruisseau de Vassivière, pris d'un éblouissèment. 11 y voyait très-bien un quart d'heure auparavant; mais nous sommes au temps des grandes chaleurs : le sang lui porte à la tète, il n'y
voit plus. Sa conscience aussi lui dit bien qu'il n'a guère été poli envers la bonne Vierge, Il pourrait se faire que son éblouissement soit un châtiment de Dieu. 11 se trouble; le mal augmente. Tant et si bien que ses camarades arrivent : — Misérable pécheur, lui disent-ils, la sainte Vierge t'a puni ! Retournons 1... On le ramène, il prie de grand cœur, l'espérance revient, la réaction se fait, le sang se calme. Le miracle est fait.
— Avec cette manière d'expliquer les choses,, vous aurez toujours raison.
— Mais sans aucun doute. Tout ce qui peut être expliqué naturellement ne peut pas être mis au rang des faits surnaturels. C'est une règle absolue.
Qu'une tête roule sur l'échafaud, et que l'inter-^ cession d'une madone remette cette tête et fasse vivre le supplicié. Ce sera un éclatant miracle, cela est évident.
Qu'un homme suspendu à la potence soit détaché le soir, à petit bruit, et ramené de son asphyxie, cela est possible, cela s'est vu»
Mais le miracle que nulle madone au monde n'a jamais fait, c'est celui de faire vivre un décapité. Si Notre-Dame de Vassivière avait fait cela une seule fois, je la tiendrais pour miraculeuse, jevous le jure.
— Dieu cependant, monsieur le difficile, pourrait très-bien faire revivre un décapité.
— Sans aucun doute, il le pourrait. Seulement, je dis que nous ne voyons pas qu'il le fasse. Nous ne discutons pas ici de la puissance de Dieu. Mais enfin, s'il m'est démontré que tous les faits miraculeux, attribués aux madones, peuvent avoir une explication naturelle, je suis forcé de m'arrêter à cette conclusion que Dieu ne s'en est pas mêlé et que ce sont des faits singuliers, inexpliqués pour le vulgaire, que la crédulité, ne pouvant s'en rendre raison autrement, a appelés des miracles.
Nous étions arrivés au dessert. Le curé de Valbelais, gros Auvergnat que nous appelions Valbelais-Tonneau, frappa du poing sur la table.
— Ah ça! vous autres, vous m'ennuyez, entendez vous, avec vos miracles! Nous sommes ici pour boire et non pas pour disputer. Croyez-vous que vous amusez notre brave curé de canton qui nous sert de si bon vin? Trinquons, morgue, trinquons!
A la santé de notre hôte! A votre santé, monsieur le curé ! N'écoutons plus ces bavards. Voyons, curédePicherande, tais-toi!
Devant l'autorité de cette voix, j'avais baissé de ton, et ma dissertation avait pris fin. On trinqua en effet, et on trinqua à plusieurs reprises.
— Voyons, fouchtri! continua le gros curé de
Valbelais, avant de nous séparer, trinquons à la bonne sainte Vierge 1
Que ce qu'elle fait soit naturel ou non naturel, que nous importe! On la mêle là-dedans; elle s'en tirera comme elle pourra. Voyons, trinquons I Vive Notre-Dame de Vassivière !
• Curé de Picherande, pas de rancune! Allons, trinquons!
On trinqua une dernière fois en Thonneur de la Notre-Dame à laquelle nous devions de si bon vin. Quelques-uns des nôtres étaient à pied, d'autres étaient de loin. Beaucoup partirent après le dîner. J'avais à faire, comme eux, une assez bonne course. Je me rendis, à Picherande.
L'été se passa. Mesdames de Lazerat quittèrent la Bourboule dans les premiers jours de septembre. "Ses eaux semblaient avoir amélioré quelque peu la santé délabrée de ma bienfaitrice. Félicie était heureuse. ^
Je fis mes préparatifs pour l'hiver. Le presbytère fut largement muni de bois; deux pièces de vin, d'un assez bon cru de Limagne, me furent amenées; et comme j'étais le pharmacien, je ne dis pas le médecin, Dieu m'en préserve, de mes pauvres gens, je fis venir de Clermont un petit assortiment des remèdes usuels que je devais délivrer sur l'ordonnance du médecin. Je dois dire que cette pharmacie de village était due à la générosité de
FéKcie, qui avait voulu laisser ce souvenir à la montagne, en reconnaissance du bien que sa bonne mère y avait éprouvé. Elle m'avait dit :
— Ce sera mon ex voto à Notre-Dame de Vassivière.
J'eusse été assez disposé à faire le médecin. Félicie m'en avait détourné.
— Soyez la sœur de charité de vos malades, rien de mieux : c'est le beau rôle du prêtre dans les villages. Mais, à l'exception d'indispositions évidemment légères, ne prenez jamais sur vous de m^dicamenter. La médecine egt d'une difficulté extrême. On ne la fait pas toujours bien, même avec des études et une longue expérience. Que serait-ce quand toute notre science se borne à de la bonne volonté?
Félicie avait raison.
L'homme des champs ne redoute rien tant que de dépenser pour ses maladies; il est enchanté que son pasteur lui administre quelque médicament. Il s'en tiendra là. Ce prêtre, selon lui, doit en savoir long ; en attendant, la fluxion de poitrine marchera, ou tout autre mal interne fera des progrès. Bientôt il y a aggravation, l'oppression est à son comble. Le médecin est mandé à la dernière heure.
Il ordonne des remèdes appliqués trop tard.
et rhomme confiant dans son curé-médecin part j
pour l'éternité (1). 1
Bien convaincu que toute médecine populaire est plus nuisible qu'utile, je crus mieux faire : je donnai en chaire à mon peuple des notions d'hygiène pratique. J'insistai sur la nécessité d'appeler le médecin dès le début des maladies. Je combattis ensuite les moyens superstitieux de guérison. Bientôt, je vis que j'étais compris, et Picherânde perdait moins de malades que beaucoup d'autres paroisses.
J'arrivai, en peyu de temps, à être aimé de tQut mon peuple. L'expression de la satisfaction d'une paroisse se rend d'ordinaire par cette phrase : « Oh! notre curé, nous ne le garderons pas ! lia trop d'esprit. On lui donnera une meilleure cure. »
Ce mot m'impatientait. Bien convaincu qu'aucune autre paroisse plus importante ne m'était réservée, trop heureux d'être oublié, par cette bonne raison que je ne pouvais guère descendre
(1) Les conciles el Benoît XIV interdisent Texercice de la médecine aux prêtres, même à. ceux qui, antérieurement à leur sacerdoce, auraient fait des études médicales; cette loi ne devrait pas être maintenue si plus tard FËglise appelait au sacerdoce des hommes mariés. Elle ne pourrait mieux confier rapostolat des champs qu'à des membres, sérieusement chrétiens, du corps médical. Avec le célibat, l'exercice de la médecine est impossible au prêtre.
plus bas en hiérarchie, je craignais que le compliment de mes braves gens ne me portât malheur.
Vers la fin du mois de septembre, j'eus un jour à dîner ceux de mes confrères du pays dont je connaissais à fond la pensée, et qui partageaient mes idées sur la plupart des questions.
Nous causâmes longtemps, dans une intimité absolue, et ce jour-là, plus encore que jamais, je pus me convaincre que le sacerdoce, dans cette nombreuse tribu des curés de villages, a des natures élevées, des esprits droits et de nobles cœurs. Là, Tenveloppe étant toujours un peu rude, le contact avec l'homme de la campagne fait perdre beaucoup des formes polies qu'on aime à trouver dans le prêtre; mais le fond reste bon et juste. Ces hommes comprennent par instinct quelles sont les plaies profondes qui rongent rÉglise. Ils en désirent ardemment la guérison, et s'ils pouvaient être écoutés, un monde religieux nouveau sortirait des aspirations de cette démocratie du sacerdoce, comme des immortels cahiers des communes de 1789 sortit le monde social nouveau qui en est encore à ses premiers tâtonnements.
Il faut voir comme ces hommes, dans leur simple bon sens, jugent le despotisme légal sous lequel est écrasé le prêtre, comme ils aspirent à
2t0 LE Cl^ 96 CAMPAGNE
des temps où des^ gerairties d'indépendance seront I données à o^ pauvre ilote appelé le ciuré de vil-
lage.
Nous Unies dmoros^ interpocula, poor flétrir ce dévotisnoe qû ronge le p^i d'âmes chrétiennes demeurées croyaates; ce formalisme (pii étooffe les idées élevées de l'Évangik ; ce phaartsafeme qui doméne mamtenant FÉgUse et en prépare rapide^ment ki dissolution*
On avaét trinqué^ à Besse, «prè» la fête de Vassivière, à la bonne Nerfre-Btome-» 0» trinqua diea naoi à la haine de Fhypocrisie^ à la guerre au pharisaïsmie* Là-bas, nous étions le clergé officiel; ici, nous étions un» assentblée de frères : idem velèe^ idem noUe.
Jfai gardé un bien iowL souvenir de ces humbles aiïïisv portées comme moi du bèt pesant dans TEglise* Je dois dire^ que, tant en gémissant sur notre servage, en relevant avec vigueur le système d'oppression que les temp» modernes ont organisé sur le prêtre^ comme sur l'esclave antique qu'il fallait tenir sous le pied pour qu'il ne se soulevât pas, à toute heure, à la voix de quelque Spartacus, il n'y avait pas de fiel dans notre langage. Nous haïssions ce qui est éternellement odieux, ces vices d'ambition, de délation, de flatterie basse qui seuillent le clergé. Mais nous n'avions, pour la per-
LE MANt imCEL PUARKS DO PRÊTRE 211
smne de nos chefs dans la hiérarchie que de la déféjrenee et du respect. Le yieil évèque auquel presque tous nûii& devions le sacerdoce était pour seufr rofcget d'une grande eompassion.. Noui» le |itaîgiMon6 à'èlrQ tombé smls te joug du terribfe Dumoyen, qui était son tyran et le nètre.
Le siwr Qoême où noios nous étions épanchés si librement, et où nous nous étions donne, loin des mouchards, k» seule joie qu'éptouvent les natures indépendantes, quand elles sont sous le joug, la joie aun^ifis de se plaindre, cette dernière consolation des faibles, il u'anriTa une grosse lettre, envoyée par un exprès au curé de La Tc«ir^ et que celui-ci m'expédiait à Tinstant mèmie. Elle portait le grand cachet de cire de l'évêché de Clermont-
J'eus un coup au cœur; et, avant d'avoir brisé le cachet, une voix intérieure médit :
— Tu es perdu !
Ahl pauvre prétce,. tu. n'as pas assez de toutes tes autres souffrances, de ton isolement, de ta pauvreté, des impuissances de ton ministère, il femi de plus que ce misérai>le presbytère ne soit pas à toi! H faut que tous soient hbres et que, seul,, dansr cette Ëiirope civilisée,, tu ne sois pas libre, et qu'un caprice, unô- inimitié, une dénonciation t'arra«hent, à l'heure où fu y penses le moins, au petit asile que tu t'es fait, que tu as essayé d'em-
212 LE CUllÉ DE CAMPAGNE
bellir, à ce pauvre jardin que tu as planté, où il est tombé de tes sueurs, où tu as donné de ton amour à cette terre féconde, notre première mère, dans le sein de laquelle il faudra revenir ! Il faut cela, et c'est l'horrible misère de l'Église, inconnue jusqu'à ce siècle, jusque sous l'ancien régime où des droits sérieux rendaient tout pasteur d'âmes inamovible dans son presbytère.
— Dans quel autre recoin du diocèse va-t-on me renvoyer?
Picherande, à ce moment, me parut une grande ville, mon presbytère un palais. On voulait que je fusse moins bien encore.
Je m'étais trompé : je me flattais. Ce que je lus était ceci :
« Monsieur Berthomieux,
« Sur différentes plaintes arrivées à monseigneur, le conseil rassemblé a décidé que votre exeat vous serait délivré.
« Vos pouvoirs cessent dès ce jour. Votre successeur est nommé. Le presbytère de Picherande doit être libre pour vendredi prochain, où votre successeur en prendra possession.
« Rendez-vous à Clermont; votre exeat est au secrétariat.
c< Monseigneur, qui est bon, veut bien vous recommander à Fun de ses révérendissimes collègues.
« Recevez Texpression de mes vifs regrets de vous adresser cette triste nouvelle, que plus de retenue dans votre langage^ sur ceux qui sont au-dessus de vous, pouvait facilement vous faire éviter.
« Votre serviteur,
« DuMOYEN, vie. gén. »
— Très-bien ! In cauda venenum. Souvenir de l'affaire HoupillardI 11 m'avait tenu à l'œil, maître Dumoyen.
Ce fut un moment terrible pour moi que celui où j'annonçai cela à ma mère.
Ma mère fut courageuse.
— Il faut se courber, mon fds! Adorons la Providence et ne nous irritons pas.
Sa résignation, si douce, m'arrêta dans ma fureur.
Je sentais mugir en moi la tempête.
— Quel intolérable régime! pauvre Église, voilà le sort de tes prêtres !
Mais je ne pouvais pas être moins (fort que ma mère.
214 LE Ctlflt DE CAMPAGNE
Je dévorai ma honte, et je pr^arai notre départ. ,
Nous quittâmes immédiatement Picherarule, emmenant notre mobilier sur cette même route que nous avions eue déjà à parcourir, et où ma mère et moi nous avions manqué trouver la mort.
Je jetai en passant un dernier regard sur la majestueuse solitude du lac Pavin, où j'aveîs eu de si grandes joies de cœur et un moment de profonde faiblesse.
Nous arrivâmes à Clermont.
Ma sentence de proscription, sous le nom d'excat, m'attendait au secrétariat. M. le secrétaire me remit cela avec la même indifférence qu'il Teût fait d'une dispense de bans ou de tout autre papier d'administration diocésaine. Son visage resta paisible et souriant. L'air des évêchés produit ce phénomène. Le prêtre étant considéré là comme de la chair à paroisses, on jette cela où Ton veut, à droite, à gauche. Sur uiie recommandation, sur un caprice, en souvenir d'un bon dîner reçu à une cure ou de la garde nationale amenée à la rencontre de Sa Grandeur, Tun sera élevé. Pour une dénonciation, pour un rien, surtout pour une haine, l'autre sera flétri. Comme on a droit de vie et de mort sur ce misérable prolétariat, on ne perd pas une seconde de sa quiétude à se faire l'exécu-
LE MÀNÉ THÉCEL FHiJÈS BU PRETRE ^15
leur de ces hautes œuvres. «On^estanontéie aiatki à l'âutel, trè&*pieiiâement, on à parlé 'd'auftour au bon Jésus; puis on a saYooré 4» petîl dégeuiMr . cenfortai>le, sans s inquiéter >des désespdLrs «4 dès :souffrancesdecetobs(mrsolilatdelÉgfasG, arraclîé violemment à ses habitudes, à son foyer.
Oa ne peut pas ea vouloir à de tels Chemines, qu'ils soient évêques, vicaires généraux, secrétaôres intimes *ou non ialimes, pas plus cfùe le flétri du bagBe ne pewt en vouloir au g«Dde-chiounne f* «à Targousin- C'est ie sy^ème. On l'a vu appliquer dans l'administraftion pcécédente. A part quelques honorables exceptions, cela se pratique ainsi ^néralement. Une iniquité universelle, quaad elie est pratiquée par les représentants de Dicai sar fe terre, est réputée une justice.
Il me fallut aller demander à oe pauvne et £uèle évêque ;la lettre dont il voulait hien, dans sa firofonde charité, me foire Taunaône,
Comme ii avait idu oœur, et qju'à tscartait ies sottises que^kiitSuisak faiiie son vicaire général, il fut réellement affectueux pour mi&L
— Vous avez été souvent imprudent, me dï-il,
et cela, dans le for eattérieur, vous eôt compté
pour des crimes. L'administration ne joge que
sur des feits qu on hii agnale €l qu'elle peut mal
: vérifier. Le conseil, je «le crois, a éié fiévère pour
VOUS, Ne m'en veuillez pas, mon enfant. Je ne puis pas toujours lutter; on médirait : Gouvernez seul votre diocèse I et cela est au-dessus de mes forces. Je dois donc subir beaucoup de choses. J'ai eu un véritable chagrin de la mesure qui vous a frappé.
Mais je puis adoucir le coup. Un de mes plus dignes amis, auquel j'ai rendu quelques services, et qui ne me refusera pas, vient d'être nommé évêque de RenneSé C'est un pays de foi, comme noire Auvergne. Je vous recommande à lui. Vous serez reçu, je n'en doute pas, dans son beau diocèse.
Ce qui sera capital pour vous, c'est que là vous n'aurez pas à lutter contre la prévention et l'inimitié. Je puis vous parler à cœur ouvert. Dans notre diocèse, vous eussiez eu longtemps à soujBfrir ; là-bas, vous vous ferez une nouvelle patrie. Avec un peu de réserve, et l'expérience par laquelle vous passez vous en donnera, vous serez paisible. Adieu, mon enfant, soyez heureux et pardonnez-moi.
Puis le vieillard m'attirant à lui m'embrassa paternellement et me bénit.
Je sortis, le cœur gonflé, de cette maison épiscopale où je ne devais plus remettre le pied.
La lettre de monseigneur n'était pas cachetée :
c'était une attention délicate du digne évêque. Elle était ainsi conçue :
« Cher monseigneur,
« J'ai à réparer ce que je crois une erreur d'administration ou une sévérité extrême envers l'un de mes prêtres. Vous savez qu'il y a des misères dans tous les évêchés. J'ai dû céder par amour pour la paix. Mais ma conscience me défend de faire une victime. Je vous adresse M. l'abbé Berthomieux, porteur de la présente. C'est un prêtre de mœurs irréprochables. Soyez assez bon pour lui donner un petit poste agréable dans votre diocèse. Vous m'aviez permis de compter sur ce que vous vouliez bien appeler votre reconnaissance. Je la mets à l'épreuve aujourd'hui, bien convaincu que je [n'aurai pas fait appel en vain à votre si bonne amitié.
« M. Berthomieux est porteur d'un exeat en règle.
« Recevez, cher monseigneur...
« L G., évêque de Clermont. »
Je ne sentis bien toute l'horreur de ma position qu*au moment où il fallut partir. Ma mère s'était
obstinée à me suivre, mon père que ce coup avait frappé, mais qui comptait des protecteurs dans le chapitre, voulut rester quelques années encore à son poste, se promettant de venir finir ses jours auprès de moi en Bretagne.
Je ne dirai pas ce qu'il y eut de douloureux dans ma séparation avec Félicie. Ces déchirements de cœur ne se rendent pas. Quand nous verrions-nous? Nous verrions-nous jamais? 11 semblait que tout était calculé par une fatalité cruelle, pour mettre de longues distances entre ces âmes qui se sentaient créées l'une pourTautre. Madame de Lazerat pleura beaucoup son Lionne. 11 vint un moment où, dans nos épanchements intimes, elle laissa percer assez clairement son regret de m'avoir dirigé vers le sacerdoce.
— Oh ! non, mère aimée, reprit vivement Félicie, ne regrettez rien, 11 lui manquait pour être plus grand Tauréole de la persécution. Dieu la lui donne, mère, comptons sur sa providence! Il y a souvent, même dès ce monde, une justice. *
— Ce sera toujours, dis-je tout bas à Félicie, une expiation.
— Oh ! cruel, ne dites pas cela !
La veille de notre départ, je pris quelques heures pour aller faire mon pèlerinage d'adieu aux lieux de mon enfance que J'avais tant aimés. Je
gravis les pentes escarpées de Royat, j^allai voir les cascades, la belle fontaine, la place et la belle croix gothique, Téglise où j'avais été enfant de chœur, le presbytère qui me rappelait tant de souvenirs, Ja maison de ma grand'mère, où Ton avait dépensé sur ce cher Lionne tant d'amour maternel; je remontai ensuite jusqu'à Fontanet. Mon grand-père n'y était plus. Je retrouvai mes oncles, déjà des vieillards. Je voulus revoir ces prés à pic aux bords du torrent tombant en écumes, dont la grosse voix m'avait si souvent émerveillé. Je me rendis au pied du Puy-de-Dôme. La cabane en planches de Berthomieux, Tancien guide, était encore là. J'allai baiser, comme un enfant, la pelouse où avaient posé les pieds de Félicie, quand cette âme d'ange avait décidé de mon sort, et m'avait appelé à la grande vie de l'intelligence parmi les hommes.
Je redescendis à Clermont le cœur broyé. Ah ! quitter la patrie, la douce patrie ! quitter ce sol dont votre chair a été tirée, cet air qui allait à votre poitrine, ces arbres, ces plantes qui étaient la joie de vos yeux, ces chemins familiers à votre enfance, la ville, la grande ville où l'adolescent avait eu tous les enivrements, toutes ces chaudes aspirations d'un cœur qui s'ouvre à l'existence, à l'avenir, après s'être dégagé des ignorances du
premier âge, quitter tout cela ! et aller sous un autre ciel où tous vous seraient étrangers, où nul parent ne se retrouverait pour vous, où votre main n'aurait à serrer la main de nul ami; aller là comme un transfuge, reçu par pitié, comme un flétri repoussé de son diocèse, et subissant une sentence pour quelque turpitude de son premier sacerdoce, quelle douleur !
Et ce fut la mienne.
Le roulage emmenait le mobilier de mon presbytère. Il fallut monter dans la lourde diligence de Clêrmont qui devait nous conduire à Tours. De là nous prendrions la diligence de Rennes.
J'avais le cœur si oppressé que je traversai Tours sans y voir autre chose que le bureau où nous descendîmes^ le restaurant voisin où ma mère et moi prîmes tristement notre nourriture. Quelques heures après, déjà brisés de fatigue, mais ayant hâte de voir fixer notre sort, nous étions sur la route de Bretagne.