UN EXIL EN BRETAGNE
MONSIEtm DE KENXES
Monsieur de Rennes, comme on nommait autrefois les érêque» en France^ me re^t d'abord av€c cette poèitesse gracieuse qu'on a pour les étrangers. Mais à la lecture de» premières lignes de la lettre de soo cottègue deClermont, ilso renfrogna, et jetant presque le papier sur le bureau du cabinet d'affaires où il m'avait reçu :
— Mais, il n'y pense pas, ce cher monseigneur ! Nous sommes ici dans le pays des prêtres ; nous en produisQDs au delà du besoin! Il ne m'est pas possible... Mon Dieu I que je siûs contrarié ! Je voudrais pourtant bien* être agr^d)le à ce saint évêque.
Puis s'arrêtant, il me regarda.
— Puisqu'il n'y a rien sur vos mœurs, c'est probablement quelque lutte pour affaire administrative ?
— Nullement, monseigneur,
— A quoi votre évêque fail-il donc allusion ?
— Je vous le dirai franchement, monseigneur, j'avais un ennemi personnel dans le vicaire général dirigeant.
— Tant pis ! Il faut toujours être sourhis. Ce n'est pas une très-bonne note.
Il s'arrêta encore. 11 feuilleta quelques papiers, regarda une carte du diocèse de Rennes.
J'étais là debout. Il ne me fut pas dit : asseyezvous!
— Oui, reprit-il, vraiment le vénérable évêque abuse. Sans doute, je lui suis reconnaissant; mais je suis administrateur avant tout.
Il y 8 tant de diocèses qui ont peu de prêtres. Vous ne connaîtriez ailleurs personne qui put vous protéger?
— Non, monseigneur.
— Vous comprenez mon embarras...
C'était le moment de la crise. J'étais perdu. Où aller, si j'étais repoussé de Rennes ?
— Enfin ! reprit-il, je vous placerai. Je ne puis pas refuser ce vieil ami.
Je respirai.
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Puis reprenant quelques papiers qu'il feuilleta encore :
— Vous avez de la chance. Le seul poste vacant dont je puis disposer est Servon. C'est joli : bonne paroisse, beau presbytère. Revenez dans une heure au secrétariat ; vous y trouverez votre nomination. M, le curé de Châteaugiron, votre doyen, vous installera dimanche. Je vais lui écrire. Adieu, monsieur le curé. Tâchez de faire le bien.
M. Bouville, que les âmes pieuses de Rennes appelaient monseigneur de Bouville, était, comme la plupart de nous tous dans le clergé, le fils d'un paysan. 11 était de Normandie, un peu hybride de Bretagne. 11 mêlait la vivacité bretonne à l'habileté proverbiale des Normands. C'était un homme grand, à figure osseuse, aux cheveux plats et blonds, portant sur son visage son passe-port de vraie paysannerie, mais masquant avec adresse ce vice originel par un aplomb parfait, qui lui donnait une singulière aisance : on pouvait prendre cela pour de la dignité.
C'était un homme assez ignorant sur beaucoup de choses; mais administrateur, nullement homme de parole, nullement homme de plume, sinon pour les paperasseries administratives; tel absolument que les ainîait pour l'épiscopat le gouvernement de Louis-Philippe. 11 devait faire rapidement
fortune. Après quatre ans d'épiscopat, nous le vîmes quitier la Bretagne, qu'il trouvait trop froide, avait-il représenté humblement à la pieuse reine Amélie, pour sa petite santé. On ne voulait pas se priver d'un homme si dévoué, dont les préfets de Rennes, les généraux de divisions, les présidents de cour, les recteurs d'académie faisaient un si grand éloge. Il fallut lui donner de l'avancement. Il fut nommé archevêque de l'une de nos plus grandes villes de France. Dès lors il se porta mieux, et, trois ou quatre ans plus tard, il reçut la barette de cardinal.
C'était maintenant mon seigneur et maître. Il ne me parut pas méchant. Seulement, il avait un progranime, et malheur au prêtre qui le gênait dans ce programme, c'était de n'avoir jamais un conflit avec l'autorité, au sujet de ses curés. Pas de conflits, c'était une bonne note permanente au ministère ; c'était l'ardievêché, le cardinalat.
Cet ambitieux qui convoitait la pourpre et troovait Rennes trop peu de chose pour sa grandeur, ne parlait dans ses mandements, dans ses lettres circulaires au clergé, dans ses allocutions pendant ses tournées épiscopales, que de sa tendresse pour cette chère Bretagne, de son bonheur de vivre dans cette contrée si catholique, et d'y dormir un jour en paix, en mêlant sa cendre à
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celle de ses saints et illustres prédécessiurs. Style de mandement. Mais les bonnes femmes étaient édifiées. Elles disaient, avec une componction touchante : Oh! il n'est pas amisHitîeax, mon* seignair!
J'àerivis à la bàlè, de Rennes même, à Félicîe, qwe le pauvre exilé avait provisoirement un abri, pour lui et pour sa mère, et qu'elle pouvait m'éerire à Servon.
ToQt se passa bien. Mon installation se fit; et je me trouvai éans un monde nouveau.
Cette partie de la Bretagne est pea accidentée. Elle est traversée par la Vilaine^ petite rivière qui a de petits affluents, mais dont le large bassin est occupé par de nombreuses prairies, ce qui fait, avec des bois assez garnis, la richesse de la contrée» Un pays boisé, qui a des prairies émaillées de fleurs est toujours beau. Je vis que je me plairais à Servon. Je vois encore de là mon église fort insignifiante, que dominait un clocher pointu comme une broche, tout en bois et recouvert d'ardoises noires. L'évêque lie m*avait pas menti, j'avais un joli presbytère. Il faut même dire à l'éloge de Tévêque qu'il m'avait été favorable. Il pouvait déplacer un autre curé, mal logé dans une paroisse misérable, lui donner de l'avancement, et me jeter à sa place dans un bouge.
LE CtJRÉ DE CAMPAGNE
J'eus un moment la pensée outrecuidante que ma mine ouverte, mon regard franc lui avaient plu. Je sus plus tard que je me vantais à tort, et que je n'avais exercé sur lui aucune séduction. Seulement la lettre de son digne collègue de Clermont était venu le prendre à l'improviste. Dans sa mauvaise humeur, pressé d'en finir, il n'avait pas même voulu porter l'affaire au conseil. J'avais bénéficié de son impatience.
Je sus qu'on avait dit au conseil : Monseigneur pouvait donner Servon à un diocésain, et jeter ailleurs cet étranger.
Sainte fraternité sacerdotale !