‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 21 sur 39 · LA CIRCULAIRE ÉPISCOPALE · texte numérisé non relu

LA CIRCULAIRE ÉPISCOPALE

Le curé de Château-Giron était mon supérieur dans l'ordre hiérarchique, puisqu'il était curé du canton dont Servon est une succursale. J'acquis la certitude, au premier coup d'œil, que je ne trouverais pas en lui un ennemi. C'était un excellent homme , il s'occupait de sciences, de recherches archéologiques et littéraires; or les savants sont, en général, une espèce très-inofFensive.

L'accueil que je reçus de MM. les succursalistes mes voisins fut assez froid. Les Bretons se souviennent encore que la Bretagne était autrefois une nation, et ils n'aiment pas voir arriver parmi eux des étrangers.

Quelques jours après mon arrivée à Servon, le

vieux curé de Château-Giron m'invita à dîner avec quelques-uns de mes confrères. Pendant que nous étions à table, le facteur arriva avec une missive cachetée aux armes de Sa Grandeur le nouvel évoque de Rennes. Le curé en prit immédiatement connaissance, et nous nous aperçûmes qu'à mesure qu'il la lisait, il fronçait légèrement le sourcil.

— Messieurs, nous dit-il, Monseigneur m'envoie une lettre destinée à être lue en chaire, dimanche prochain, à la mpsse de paroisse. En rentrant dans vos presbytères, vous en trouverez une semblable.

— Ah! ah! dit le cufé de Dingé, mon prédécesseur à Servon, et quel est l'objet de la circulaire de notre pieux et saVant évêque?

Pour le curé de Dingé, tous les évoques étaient savants et pieux.

— Pieux, je n'en doute pas, dit le curé; mais pour savant, c'est autre chose. Je lui ai parlé de mes travaux sur les différents dialectes bretons. Je lui ai démontré que nous avons une langue nationale; j'ai établi k parenté de cette langue avec le latin, le grec et le sanscrit. Au quinzième siècle, nous avions des dictionnaires et une littérature. Nous possédons des traités de casuistique plus anciens encore, et ils valent certainecnent la Somme le saint Thomas, Il m'a paru très-indifférent à ces

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qnefitions d'un si grand intérêt, et il m'a avoué qu'il n'avait jamais lu une ligne des travaux de dom Lobineau et de dom Maurice sur la Bretagne. Le curé de Château-Giron, comme tous les savants qui se sont consacrés à une seule étude, et ne voient rien au delà, ne comprenait pas qu'on pût être savant sans connaître à fond Thistoire de la Bretagne et des antiquités celtiques.

— Quant à la circulaire, messieurs, continua le bon curé , voici ce dont il s'agit. Vous le savez, no6 excellents Bretons n'ont qu'un seul défaut : celui de s'enivrer toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion. Nous n'avons pas de vignes en Bretagne, et ce vin, que notre sol se refuse à produire, leur parait, ce qu'il est en eiBrt, quelque chose deatcellent.

Et, disant cette parole, M. le curé, comme pour B'^n affirmer à lui-même la vérité, se versa un verre de vin de Saumur et le savoura lentem^it; et reposant son verre, il ajouta :

— Si nos paysans connaissaient la Bible, ils diraient, avec le Psaimiste, que « le vin réjouit le cœur de l'homme* » Malheureusement pour eux, aux foires, dans les cabarets, oii ils vont les diananchfis, après vêpres, ils. boivent d affreux vin frelaté qui réjouit peu le cœur, mais qui porte ^beaucoup à la tète. U arrive souvent qu'en ren-

trant chez soi les jambes chancelantes, les yeux troublés par les fumées de Tivresse, on veut soit franchir un échalier un peu élevé, soit passer à gué un ruisseau auquel aboutit le sentier qui doit abréger le chemin; le pied, posé à faux, glisse; l'homme tombe; et dans ce ruisseau, où il n'y a pas quelçïuefois deux pieds d'eau, la mort devient inévitable. Les chutes, quelles qu'elles soient, déterminent souvent des congestions cérébrales, et cette année, dans le diocèse, il y a eu un grand nombre de morts subites qui n'ont pas eu d'autre cause.

Notre évêque, connaissant l'esprit profondément religieux des Bretons, sachant quelle importance ils attachent aux honneurs de la sépulture chrétienne, croit faire merveille en nous intimant l'ordre de ne pas enterrer à l'église ceux de nos paroissiens morts par accident, toutes les fois que cet accident aura été la suite d'un état d'ivresse.

— Cela, dis-je, n'est pas toujours facile à constater.

— Non, sans doute, répondit le curé, et sa circulaire n'est bonne qu'à nous créer de nouveaux embarras.

— Il faudra pourtant bien se conformer aux ordres de Sa Grandeur, dit le curé de Dingé.

— Sans doute on s'y conformera quand il y

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aura lieu et qu'on ne pourra pas faire autrement, mais cette belle ordonnance n'empêchera pas un homme sur mille de s'enivrer.

En rentrant à la cure, j'y trouvai la circulaire. Je la lus en chaire, à la messe paroissiale, le dimanche qui en suivit la réception. Je fis ensuite un petit sermon contre Tivrognerie ; il fut écouté avec beaucoup d'attention ; et comme mes paroissiens étaient d'excellents chrétiens, tous se promettaient, j'en suis sûr, d'éviter les séductions du cabaret. Mais, hélas , je pus me convaincre le soir, que ceux-là mêmes qui m'avaient paru le plus touchés par nion exhortation pathétique, corollaire de la lettre de Sa Grandeur, avaient oublié complètement et les prescriptions de l'évêque et le sermon.

11 faut autre chose que des circulaires pour changer les mœurs d'un peuple; il faut avant tout Tarracher à l'ignorance, cette ennemie mortelle de toute civilisation.

J'étais depuis trois mois à Servon : mes Bretons continuaient à être assidus, tous les dimanches, le matin à l'église et le soir au cabaret. Mais, somme toute, c'étaient des cœurs honnêtes. Leurs mœurs étaient pures; et si je ne disais pas avec un homme de beaucoup d'esprit : « Saints ivrognes, priez pour nous ! » je n'en rendais pas moins justice à

mes paroissiens et je me plaisais au milieu^ d'eux.

J'aimais surtout un beau vieillard, le père Yvoii ; il avait élevé, chrétiennement, une nombreuse famille, et la commune, tout entière, le tenait dans une grande estime. Il avait un bon sens pratique qui lui faisait donner dans les circonstances difficiles d'excellents conseils, et à Servon on ne décidait rien de grave sans dire auparavant : — Allons consulter le père Yvom

Je voudrais pouvoir dire que ce modèle des patriarches, ce Nestor breton, était tout à fait exempt du vice de Tivrognerie; hélas! il n'en était pas ainsi. Le père Yvon n'allait jamais le dimanche au cabaret; mais sa vertu ne pouvait atteindre un degré plus héroïque. Quand il assistait à un mariage, voire même à un enterrement, suivi ou précédé d'un repas, quand il allait aux foires vendre ses bestiaux, le brave homme ne se refusait pas le plaisir de boire à la santé de ses hôtes et de se rafraîchir après une marche pénible. U finissait par ne plus compter les rasades, et le pauvre père Yvon, en sortant de table, avait les yeux hors de la tête. Son chapeau à larges bords était crânement mis de travers; sa belle chevelure blanche flottait en désordre; il chantait des refrains guillerets et essayait quelques pas des

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(kuQS^ bretdanes dans lesquelles il avait eicellé autrefois; mais comme les jambes mainjuaient de solidité» il lui fallait se retenir au bras d'un voisin réduit .à peu près à l'état où il se trouvait luiwÊme^

Le lendemain, le père Yvon se souvenait conâisément de ce qui s'était passé la veille. Il en était un peu honteux; mais comme il était reconnu qu'il avait toujours été k plus sobre dies habitants de Servon, ii n'en avait pas moins, malgré ses peccadilles, le sentiment de sa supériohlé morale.

Le père Yvon m'était très-utile; il me faisait connaître le pays, le caractère de ses habitants. Tous les dimanches soirs, il venait à la mre; je lui £aisais toujours boire un verre de vin de Ghanturgue, il le savourait avec volupté; mais quand je lui en offrais un second, il refusait. — Non, non, monsieur le curé, ce vin-là est trop précieux pour le prodiguer ainsi. Ah! si notre chère Bretagne en produisait de sembladate I

Dqmis la circulaire de l'évêque de Renaes, pas un pi^re ne s'était encore trouvé dans la nécessité d'en Élire exécuter les prescriptidos ; aa s'était beaucoup enivré ; mais le Dieu des ivrognes avait jusque-là préservé ses dévots de tout accident.

Nous étions arrivés au mois de septembre ,

époque où se tenait, à Château-Giron, l'une des foires les plus importantes de la Bretagne.

Le père Yvon exploitait une ferme considérable. Il s'était rendu à la foire pour vendre ses bœufs. Le soir, assez tard , un de ses fils vint à la cure pour me demander si j'avais vu son père.

— Non, lui dis-je. Comment n'êtes-vous pas revenus ensemble de Château-Giron?

~ Monsieur le curé, vous savez que ma femme est malade. Notre marché terminé, j'ai laissé mon père pour recevoir l'argent, et, sans prendre même le temps de boire un verre de cidre, je suis revenu chez moi.

— Quelle heure était-il?

— Quatre heures. Il en est bien neuf à présent. Tous nos voisins sont revenus; ils m'ont dit qu'ils avaient laissé mon père à Tauberge. Le grand Pierre voulait l'attendre : — Je reviendrai seul , lui a dit mon père.

— Seul! avec une forte somme d'argent sur lui, ce n'est pas prudent.

— Oh! monsieur le curé, il n'y a pas de voleurs dans le pays. J'espérais que mon père était entré chez vous. Je vais à présent voir sur la route si je le rencontrerai.

— Je vais y aller avec vous.

Comme nous sortions du presbytère, nous ren-

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contrâmes le percepteur. Il revenait, lui aussi, de Château-Giron. Il avait trouvé le malheureux Yvon mort dans un fossé. Son corps ne lui parut porter aucune trace de violence. Dans une de ses poches était la bourse de cuir renfermant, intacte, la somme qu'il avait touchée.

On comprend la douloureuse émotion causée par le récit du percepteur. Le maire, le gardechampêtre, le médecin, les enfants d'Yvon, moi et une grande partie des habitants du village, nous nous rendîmes au lieu désigné. Nous retirâmes le cadavre du fossé, car c'était bien un cadavre, et le médecin déclara qu'Yvon était mort d'une attaque d'apoplexie déterminée par l'ivresse, ce qui n'étonna pas ceux de ses voisins qui l'avaient laissé à Château-Giron. Tous s'accordèrent à dire qu'après avoir été payé, il s'était remis à table et avait demandé à boire, bien qu'il eût déjà, selon l'expression du pays, attrapé une fameuse pomme. Malgré leurs instances pour le faire revenir avec eux, il s'était obstiné à rester là.

— Ah! Seigneur mon Dieu! vint me dire le lendemain une dévote, mademoiselle Perrin, qui marchait entre la quarantaine et la cinquantaine; mais qui pour rien au monde n'eût consenti à dire son âge. Ah! mon Dieu, quel malheur pour la paroisse que le père Yvon soit mort ainsi!

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— C'est en effet un très-grand malheur, made^ moiselle.

— Et quand on pense qu'il ne pourra pas être enterré à l'église!

— Eh ! pourquoi donc, madMaoîselle, Yvon ne serait-il pas enterré à l'éghse?

— Conuïient, monsieur le caré, ayez-vous donc oublié la lettre de Monseigneur, et devast un scandale aussi patent, pouyez-vous yous disp^fiser de faire votre devoir?

Mademoiselle Perrin, toute-puissante sur l'esprit de mon prédécesseur le curé de Dingé, avait la prétention de se mêler des affaires de la paroisse et de gouverner le curé. Cela ne pouvait pas me convenir; et je lui répondis fort sèchement.

— Je vous ferai observer, mademoiselle, que c'est ici le cas de dire : la lettre tue et l'esprit donne la vie. Yvon a été pendant soixante ans l'exemple de Servon. Ses fils sont, comme lui, de bons et honnêtes chrétiens; ses filles, de respectables mères de famille, je n'irai certes pas contrister ces braves gens, en refusant à leur père la sépulture ecclésiastique.

— Yvon est pourtant mort en état de péché mortel!

— Mademoiselle, si vous n'étiez pas très-ignorante, du moins je le suppose, en théologie, je

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TOUS ferais comprendre que Tacte qui a déterminé la mort dTvon n'est probablement pas un acte humam; donc, ri n y a pas eu péché mortel. ly ailleurs, mademoiselle, Dieu seul a le droit de juger les morts.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire avec votre acte humain.

— Je n'en suis pas surpris,

— Si vous vouliez m'expliquer votre pensée?

— (Test inutile, vous n'en deviendriez pas plus tolérante pour cda.

— Mais enfin la circulaire de monseigneur de Bouville î

— Monseigneur Bouville me jugera. Je ve«s prie d'avoir un peu moins de zèle dans des choses qui concernent seulement votre curé. Ce zèle pourrait bien n'avoir pas un mobile aussi pur que vous voudriez me le persuader.

— Comment, monsieur le curé! Que voulezvous dire par là?

— Eh bien î le père Yvon n'aimait pas les dévotes : il vous a souvent dit, car il avait une rudfe franchise, une franchise bretonne, que vous feriez mieux de soigner votre père et votre grand-père que de passer toute la matinée, et de longues heures de Tàprès-midi, à l'égilse. Et il avait raison. Il aurait pu ajouter que vous feriez mieuï aussi de

VOUS occuper beaucoup de l'intérieur de votre maison et pas du tout de la paroisse. En vous disant cela, je sais très-bien que je vous mets en colère; mais que voulez-vous? les Auvergnats ne sont pas beaucoup plus traitables que les Bretons.

Ma dévote me lança un regard foudroyant et sortit sans ajouter une parole. Je m'étais débarrassé de ses importunités, mais je m'étais fait d'elle une ennemie implacable.

Le lendemain, le père Yvon fut enterré à Téglise, et tout le village assista à la cérémonie.

Je n'avais nullement eu l'intention de faire un acte d'insubordination, j'avais suivi les inspirations de ma conscience. Je croyais avoir rempli mon devoir et je fus très-surpris en recevant, huit jours après, une lettre du secrétaire de monseigneur. On m'intimait l'ordre de me rendre immédiatement à l'évêché.

Tout prêtre qui reçoit une semblable missive commence d'abord par trembler : il est si rare qu'on nous appelle pour recevoir des compliments! On fait bien vite son examen de conscience, et si l'on y trouve quelque chose de grave, on se dit :

— Comment diable a-t-on pu savoir cela? Allons! je suis perdu. Quel parti prendre? Nierai-je ou me rendrai-je à merci? Le premier parti est le

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plus sûr. Il sufiit pour se décider à le prendre de se reconnaître une dose suffisante d'effronterie, et, neuf fois sur dix, on réussit.

Quant à moi, mon examen de conscience fait, je ne trouvai rien dans ma conduite qui me parut mériter une semonce épiscopale, et je partis pour Rennes, avec la satisfaction de me sentir, comme Bayard, sans peur et sans reproche.

L'abord de Sa Grandeur fut froid et hautain.

Lorsque j'entrai, il me toisa de la tête aux pieds ; et, sans m'inviter à m'asseoir, il me dit du ton le plus sec ; . •

— Monsieur Berthomieux, avez-vous reçu ma circulaire datée du 24 mai?

— Oui, Monseigneur.

— Vous l'avez lue en chaire?

— Oui, Monseigneur.

— Vous connaissiez donc parfaitement mes intentions?

— Oui, Monseigneur, dis-je cette fois avec un peu d'hésitation.

Je commençais à comprendre.

— Alors, monsieur, comment se fait-il que vous ayez enterré, il y a huit jours, un de vos paroissiens mort par un accident qui n'a pas eu d'autre cause que l'ivresse?

— Monseigneur, je n'avais pas cette certitude.

T. II. i6

— Le médecin a déclaré devant to^t le villageque la inort de ee malheureux était la suite de son intempérance.

— Les Eftédecins n'ont pas le privilège d'être inCaillibks. La constitution du père Yvon était apoplectique au plus haut degré : je lui avais conseillé de se faire saigner. Il m'était donc permis de supposer que sa mofft avait été très-Baturelle, et j'ai cru, dans cette circonstance, devoir interpréter votre circulaire d'après la maxime : Fofcores sunt ampliandi, odia sunt restringendcu

— Monsieur, vous n'êtes pas à Servon pour faire de la science médicale, ni pour interpréter mes circulaires. Votre vénérable évêque de Clermont manque d'énergie avec se&|H*êtres, et,, sans son grand vicaire, sa faiblesse produirait des effets déplorables. Sachez que je &uis d'un tout autre caractère. Pour moi, mon clergé est un régiment, el quand je lui dis de marcher, il faut qu'il marche.

— Je conviens, Monseigneur, que je n'avais jamais envisagé les rapports des curés avec leurs évêques sous ce point de vue.

— D'abord, monsieur Tabbé, vous n'êtes pas curé : v-us êtes desservant^ rien de plus, veuillez vous le rappeler. Ceci posé, je vous prie de me dire comment, dans votre sagesse, vo«s comprenez vos rapports avec l'autorité supérieure.

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— MoBseigneur, il me sfâBble que la formule même des lettres que vcmis bous adressez: indique ces rapports. Nous y sommes désignés^ même nous, humbles desservaikts , comme vos chers etdopiéiiaiteurs.

— El e'est ea raison de cefei que: \fDus m'avei désobéi?

— Je Qi'adi p8B6 eu Ijs^ pensée de vous désobéir* J'ai cru, qu'appelé à coopérer avec mon évêque, en cbercbant à faire Le bien des âmes, dans la petite localité q^i m'est confiéer je pouvais, en raison de cette coopération, avoir une certaine initiative.

— Yous vous êtes trompé,

— Je m'en aperçois. Toutefois permettez-ifloi de faire observer à Votre Grandeur qu'Yvon n^^vait peint rhabitia4e de s'enivrer, qu'il avait toujours été le modèle de la paroisse, et que j'aur&is mécontenté toute la population si j'avais refusé les prières de l'Eglise à cet honnête homme.

— C'est précisément parce que cet homme l^waissait de l'estim© générale que le refus d'inhumation eût été une leçon terrible et salutaire...

Une autre» fois, monsieur Berthoraieux , souvenezrVôws ^ae je ne connais qu'une m^^Hière de coopérer avec moi : c'est l'obéissance. "Voilà ce qu« j'ai voulu: vous dire moi-même. Retournez dans votre paroisse et tâchez de faire oublier le

scandale de votre insubordination. Je sais que vous avez contristé les âmes pieuses de Servon.

Et, se levant, Févêque me salua.

Mon audience était terminée.

Je me retirai en me disant : Je les connais les âmes pieuses de Servon : ce sont mademoiselle Perrin, sa noble amie madame Thorin de Rérouare, et deux ou trois autres femmes de cette espèce.

Je rentrai chez moi avec une expérience de plus. Je savais à n'en pouvoir douter ce que sont, pour les évêques, leurs chers coopérateurs. On les nomme" ainsi en langage officiel, mais il ne se rattache à cette formule aucun sens pratique. L'esprit de la Compagnie de Jésus a passé dans le clergé séculier, eileperinde ac cadaver nous est imposé, par les hauts et puissants seigneurs, comme aux moines dans le cloître.

Je me consolai de ma mésaventure, en espérant qu'un cas semblable à celui qui m'avait, valu une si rude mercuriale ne se présenterait plus dans ma paroisse. Je me rappelai le proverbe : Il y a un Dieu pour les ivrognes. 11 ne me restait plus qu'à le prier pour les miens. Sans doute mes prières ne furent pas très-ferventes: car, trois semaines plus tard, je me trouvai dans un nouvel embarras.

11 y avait, à un kilomètre de Servon, un petit château d'architecture moderne appartenant, depuis trois ans, à un industriel enrichi qui avait épousé la fille d'un pauvre gentilhomme breton. Il avait obtenu l'autorisation de joindre à son nom celui de sa femme; et il avait fait sculpter les armoiries de celle-ci sur toutes les portes de son château, voire même sur celles de ses écuries et de ses granges. Après cela il se crut d'aussi bonne maison que pas un des gentilshommes ses voisins, et il trouva que pour vivre noblement il lui fallait devenir, comme Nemrod, un grand chasseur devant Dieu, et de plus un buveur déterminé.

Sa femme était une créature des plus insigni-

fiantes. Sa misère lui avait fait contracter, dans sa jeunesse, des habitudes parcimonieuses qu'elle avait conservées dans sa nouvelle position. Le luxe qui l'entourait l'effrayait. On ne pouvait pas faire, disait-elle, de semblables dépenses sans se ruiner : et tandis que M. Thorin de Rérouare, son mari, menait la vie à grandes guides, elle économisait, sur tous les détails dont elle était chargée, d'une manière sordide. Il en résultait que le peuple la détestait à cause de son avarice et qu'il méprisait son mari, qui ne se contentait pas de chasser et de boire, mais encore cherchait à mettre à ïï^al la vertu de ses vassales et prétendait exercer le droit du seigneur.

J'allais très-rarement au château , bien que M. Thorin de Rérouare rn'eùt fait l'honoeur de me dire que lorsqu'il était dans ses terres le couvert du curé était mis tous les dimanclies à sa table. Je l'avais remercié, me promettant bien ae ne pas abuser de cette laveur.

Il £aut convenir qu'il était aussi généreux que sa femme était avare, et, comme iltenait à jouer au grand seigneur, il ne calculait pas la dépense quapd il s'agissait de se donner ce plaisir. Or, un dimanche qu'il assistait à la messe, il remarqua que l'égUse de Servon était pauvre et qu'elle n'avait d''autre luxe qu'une excessive propreté. M. ïhorin

de Képouare se prélassait ce jour-là dans un banc seigneurial qu'il arait fait scoipter à Paris. Les armoiries des Kérouare n'y avaient pas été oubliées. Il trouva que cette magnife;eace contra^ait trop ayec la simplicité de l'église-, et comme le ro»quîs de C*.. et le comte de B..,, ses voisins, avaient fait restaurer leurs églises paroissiales, il résolut de les imiter et surtout de les surpasser. En conséqueoce de ce beau zèle, nous eûmes iin autel en marbre, des vitraux de couleur, de beaux chandeliers, un ostensoir en vermeil ^t des ornements plus beaux que ceux des chanoines de la cathédrale de Reories- Ma mère, je le remarquai, fot singulièrement flattée, en me voyant officier avec une chasuble en drap d'or.

Madenaoiselle Perrin était l'amie intime de madame Tboriîi de Kérouare. La noble dame tf avait jamais vécu dans le graïwl naonde; elle avait wnservé les habitudes de commérages qu'elle avait prises à Château-Giron. Elle avait été élevée 3a avec mademoiselle Perrin, et quand elle arrivait au château, son ancienne amie allait s'y établir des semaines entières. Comme elles étaient trèsdévotes, je devrais «dire tnès-bigoles, eHes s'occupaient à toutes sortes de petites pratiques ; religieuses. C'était le moment où, grâce à l'intervention des jésuites, on commençait, en Frauce, à

tourner les esprits vers le dévotisme. On venait d'inventer sainte Philomene et la médaille miraculeuse auxquelles devaient succéder Notre-Dame de la Salette et Notre-Dame de Lourdes. Madame de Kérouare et mademoiselle Perrin lisaient ensemble les petits livres, répandus à profusion, qui traitaient des merveilles de la médaille et des mérites de sainte Philomène. Les deux dévotes acceptaient sans broncher les faits les plus étranges. Elles croyaient fermement que sainte Philomène allait porter la nuit des bonbons aux petites filles bien sages et que d'horribles mécréants s'étaient convertis uniquement parce que leurs femmes avaient placé, à leur insu, la médaille miraculeuse dans la doublure de leurs vêtements.

— Hélas! disait madame de Kérouare en soupirant, j'ai mis dans tous les habits de mon mari non-seulement la médaille, mais encore une image de sainte Philomène, et pourtant il ne se convertit pas!

— Il faut toujours espérer, madame. Sainte Philomène est bien puissante, et la médaille a fait de plus grands miracles que celui-là- D'ailleurs, M. de Kérouare n'est pas précisément un impie ; il ne pratique pas encore, c'est vrai; mais, voyez quel zèle il a mis à réparer et à embellir notre église î

— Oui, répondait en soupirant encore plus fort madame Thorin de Rérouare, et Dieu sait l'argent que tout cela a coûté I Une bonne confession aurait bien mieux valu. Quand je pense, ma chère amie, qu'il me faut toujours trembler pour mes femmes de chambre et pour les filles de mes fermiers. Je ne puis pas tout vous raconter, vous le comprenez.

— Oh ! certainement, il y a de ces choses,..

Et la vieille fille baissait modestement les yeux.

Des entretiens pieux, on passait à la médisance.

Pour les dévotes, la transition est facile, et lorsque le curé n'est pas daçs les bonnes grâces de ces saintes âmes, il peut être certain qu'il a toujours une large part dans leurs conversations.

— Oh! madame, disait mademoiselle Perrin, nous avons bien perdu quand on nous a ôté le pieux abbé Rival pour le mettre à Dingé.

— C'est un avancement pour lui, chère amie.

Dingé est bien plus considérable que Servon.

— Sans doute, il pourra là, faire immensément de bien. Mais, mon Dieu, quel homme on nous a donné ici pour le remplacer. Il manque de zèle, madame, je dirai même qu'il manque de piété.

J'ai voulu lui parler des projets de son prédéces-

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seur au sujet de diflfereirtes confréries qu'il voulait établir dans la paroisse, de pieuses associations, a former. Qtie croyez-vous qtfil m'a répondu?

— Je n'en sais rien. Peut-être qu'il n'avait pas le temps de s'en occuper. Il aime mieux cultiver les fleurs de son jardin que de travailler à la vigne du Seigneur.

— Sa réponse ne signifiait pas autre ciwse.

Mademoiselle, m'a-t-il dit, il y a une confrérie, une association qui existe dans l'Eglise depuis dix-huit cents ans. C'est celle-ci, que le prêtre doit tenir à consolider dans les contrées oii îl en reste encore quelques vestiges, comme dans notre pieuse Bretagne, et à prêcher dans les pays où elle a disparu, et où Jon ne comprend plus le sens de la parole qui l'a établie.

— Que voulait-il dire par là?

— Je le lui ai demandé.

— Et que vous a-t-il répondu?

— c< Cette association, cette confrérie, m'a-t-îl dit, c'est celle que le Christ a établie, dans le monde, en créant la société chrétienne. Sa formule est celleci : Aimez Dieu, aimez vos frères. Les premiers ehrétiens n'ont pas connu d'autre manière de s'associer. Cependant, eomme l'amour de la nouveauté est une des passions du cœur humain, alors que depuis plus de soixante ans le cliris-

tiaiiisme était établi et que le dernier des apôtres vivait encore , les chrétiens lui disaient : — Père, eaiseigoez-nous (pielque chose de nonveau- Et l'apôlre leur disait : — M-es p^ils e»fants, aimez-vous les uns les autres. Plus tard, on revediait à la charge, le zèle indiscret de ceux qui veule&t faire la kû à leurs pasteurs «est de tous les ileffîps; mais T^pôtre, qui r^ savait rieia de mieux -que l'efl^eignement de son divin maitre, répétait : — Mes petits eûàtats, aimez-vo«s les uns les au- '1res. £h bien, mad^xioiseUe, je n'eu sais pas plus long que l'apôtre saint Jean, je ne vois rien audessus de la parole du Chri^. Et quaiid rhuœnaîiité aura compris cette parole, il y aura uoe grande et belle confrérie, «t^'est celle-là que nous devons chercher, avant tout, à réaliser, »

Voilà, chère amie, la réponse de M. l'abbé Berthomieux.

— Allons, nous avons un curé bel-esprit et phi- Josophe.

Mademoiselle Perrin et le ^uré de Dingé savaient mieux que personne, et pour cause, quels désagréments m'avait valus à Tévêché mon interprétation de la cinculaire épiscopale, et l'on peut <;roire que cette aventure défraya , p^adant plusieurs jours , l'entretien des deux dévotes.

Il serait difficile de s'imaginer quelle j^aoe les

petites choses tiennent dans la vie de certaines femmes. On connaît les procédés de la pharmaceutique des homœopathes, et comment on arrive, de dilution, en dilution à des doses infinitésimales. L'acte le plus insignifiant, une parole provoquent dans les petits esprits un travail en sens inverse : la dose infinitésimale, en s'éloignant du point de départ, prend des proportions étranges, et parce que je m'étais un peu moqué de mademoiselle Perrin et de ses grimaces dévotieuses, je ne pouvais être, à ses yeux et à ceux de son amie, qu'un mauvais prêtre.

Mais pendant que les deux femmes devisaient des intérêts spirituels de la paroisse, compromis par mon peu de zèle, M. ïhorin chassait et donnait des repas homériques auxquels il convoquait le ban et l'arrière-ban de la noblesse et de la bourgeoisie : car il faut rendre cette justice à M. Thorin que, malgré sa manie desécussons, il condescendait volontiers à se griser avec ses anciens amis. Sa femme faisait froide' mine à ces petites gens ; mais M. son époux lui disait : — Ils sont riches, ils sont de bons vivants; et je ne vois pas pourquoi vous me chercheriez querelle au sujet de mes amis, lorsque je vous passe votre bigote. Mademoiselle Perrin ne descend pas de Conan Mériadec, que je sache.

Or, il arriva qu'un de ces festins de chasseurs se prolongea fort avant dans la nuit. M. Tborin de Kérouare avait laissé sa raison au fond de son verre dès le commencement du repas. Jamais il n'avait débité tant d'extravagances, de propos libertins, de railleries sur les choses les plus sacrées. Plus il buvait, plus il prétendait, malgré les observations de quelques-uns de ses convives, qu'il pouvait boire encore, et au dessert, pour couronner le tout, il saisit un flacon d'eau-de-vie et paria qu'il le viderait d'un trait sans que sa raison en fût troublée. Un de ses dignes amis ne manqua pas de tenir le pari. M. Thorin prit le flacon, but l'eau -de-vie sans en laisser une goutte, et il se leva en disant :

— J'ai gagné cent louis.

Puis il chancela, s'affaissa sur lui-même. Quand on le releva, il était mort.

On comprend l'impression produite par ce triste événement, dont tous les détails furent connus le lendemain.

Madame Thorin ne supposa pas, un instant, qu'un petit curé de village pût concevoir la pensée de refuser l'entrée de son église à la dépouille mortelle de très-haut et très-puissant seigneur Thorin de Kérouare. En principe, elle avait raison, les refus de sépulture me paraissent odieux.

S4 LE CfJKÈ DE CAMPAGNE

c'est un reste de la barbarie du moyen âge. Heureusement que les lois canoniques, promulguées à cette épo<pe/ tombent de plus en plus en désiré^ tnde. Je n'admets; lie refus de sépulture que dans le cas très-rare où le défunt a, pendan?t sa vie^ constamment vécu en dehors de l'Eglise et a déclaré, formellement et publiqueBftent, dans sa dernière maladie, ne voulo-ir ni du prêtre à so» lit de mort, ni des prières de l'Eglise après sod décès. Dans ce cas, la volonté du mourant doit être respectée, et, si la famille en juge autrement, le prêtre est dans son droit en refusant d'adHoettre aux honneurs de la sépulture cathoUque, celui qui n'a voulu ni vivre ni mourir en catholique et dont le dernier mot a été celui-ci : Pas de prêtres à mon enterrement.

Mais pour le malheureux Thorin, il n'était impie que sous l'influence de l'ivresse. A la vérité, il ne paraissait guère à Téghsc que deux ou trois fois pendant les six mois de sa villégiature, et une partie de chasse lui paraissait préférable aune messe; mais il ne se posait nullement en ennemi de l'Église, et quand le prêtre faisait un appel à sa bourse, soit pour une œuvre de charité, soit pour une œuvre pieuse, il le trouvait toujours bien disposé. Pourquoi donc me serais-je refusé à prier pubhquement pour cet homme?

DEGX DÉVOTES- 255

Maisr la circulaire, celle fameuse circulaire ! Mais les ocdres si précis de moa évêque, élait-il possible de les éluder?

Après y avoir mûxem^nt réfléchi,, je me dis que si l'on devait bannir un cadavre de l'Église poor donner une leçon aux ivrognes présenls et fulurs, mieux valait encore que ce fût un bomaie riche^ ayanl reçu de l'éducation , et par conséquent plus coupable que nos pauvres paysans, qui servît d'exemple. Comme me l'avait dit Mgr Bauville à propos d'Yvon^ la leçon n'en serait que plus salutaire et plus terrible. Je déclarai doac à madame Thorin de Rérouare, qui m'avait fait appeler^ que devant me conformer aux ordres de mon évêque, son mari ne serait point enterré à l'église.

Le désespoir de cette pauvre femme devant une décision semblable me fit beaucoup de mal. Malgré cela, je ne me rétractai point, et je la quittai le cœur serré et maudissant de tout mon. ceeur, je l'avoue, la circulaire épiscopale.

M. de Kérouare était mort le dimanche à dix heures du soir. Vu le cas de mort subite, quarantehuit heures devaient s'écouler avant l'inhumation : elle ne pouvait donc avoir lieu que le mercredi au matin.

J'appris k lundi que mademoiselle Perrin était allée à Dingé et que son cher directeur, inmié-

diatement après la visite de sa Philotée, était parti pour Rennes. Je devinai bien le motif de ces allées et venues, je prévis même quel en serait le résultat, et je puis dire, en toute conscience, que ce résultat, je le désirais. J'aurais fait acte d'obéissance; mon évêque, satisfait de ma conduite, ne me croirait plus un prêtre insubordonné ; tout serait pour le mieux.

Le mardi, je reçus une lettre de Tévêché : je l'attendais et j'eus un véritable sentiment de joie en la voyant arriver. Elle était signée du secrétaire intime de Monseigneur.

Voici ce qu'elle contenait :

<c Monsieur le curé,

<t Monseigneur a été averti que, sous prétexte que la mort de M. de Rérouare avait été causée par l'ivresse, vous prétendiez pouvoir, d'après' la circulaire de Monseigneur datée du 24 août, refuser à cet homme si recommandable la sépulture ecclésiastique. Je suis chargé, de la part de Sa Grandeur, de vous dire que vous interprétez très-mal ses intentions. La mort de M. de Rérouare a été la suite d'un pari très-imprudent sans doute. Mais ce pari a-t-il été fait dans un état de complète

ébriété? c'est ce que nous ne pouvons décider. Dans le doute, il était plus prudent de s'abstenir. Voilà, monsieur le curé, ce .que le bon sens aurait dû vous dire, quand même la reconnaissance que vous deviez à un homme honorable, au bienfaiteur de votre église, ne vous eût pas dicté une conduite plus convenable. Vous deviez plus de respect à sa mémoire et plus d'égards à sa veuve, cette sainte femme si dévouée aux intérêts de l'Église.

« Monseigneur, monsieur le curé, me charge de vous exprimer le mécontentement qu'il a éprouvé en apprenant votre inqualifiable conduite. »

J'enterrai M. Thorin de Kérouare avec toute la pompe possible. Le curé de Château-Giron fit l'absoute; tout alla à merveille, et il ne me resta plus qu'à réfléchir sur le danger d'interpréter les circulaires épiscopales, et sur celui de ne pas les interpréter. Mon esprit se perdant nécessairement sur une question aussi ardue, je pris le parti de ne plus y penser; mais comme mon refus d'enterrer M. Thorin avait été connu, mes confrères me questionnèrent beaucoup là-dessus. Sans doute je ne mis pas toute la prudence possible dans mes réponses : car, quinze jours après la mort du trèshonorable M. Thorin de Kérouare, je reçus une nouvelle lettre de l'évêché.

« Monsieur le curé,

« Après ce qui s'est passé à Servon, Monseigneur pense qu'il vous serait difficile d'y faire le bien. Il me charge donc de vous apprendre que vous êtes nommé desservant à Veneffles. Monseigneur exige que vous soyez à votre poste dimanche prochain. »

Veneffles a un peu plus de 300 habitants ; Servon en a près de 1,200; j'étais doncen disgrâce. Mademoiselle Perrin triomphait.

lY

Ce n'était pas un châtean ayant quelque archi^ lecture, ou rappelant des souvenirs, que celui de Yeneffles. Cela s'appelait château, parce que précédé d'une longue allée de vieux arbres, ayant deux grandes cours, un pigeonnier, une immense charpente à tiers-point dont les deux aiguilles supportaient deux anciennes girouettes de fer rouillé, du reste petit fief sous le régime qui a précédé la Révolution, il avait l'apparence d'une ancienne habitation seigneuriale. Les paysans se servaient de ce mot château pour distinguer le logis des fermes du voisinage,

M. Charles Grant, ancien officier de l'Empire, avait eu le domaine de Yeneffles par héritage :

son père, maître Grant, huissier à Rennes, avait acheté cela, pour quelques assignats, à la vente des biens nationaux, ainsi qu'une autre terre seigneuriale à Saint-ArraeL L'aîné de ses fils, Bernard Grant, avait eu ce dernier domaine. Aussi, depuis trente ans et plus, on disait vulgairement dans le pays : Grant de Veneffles, Grant de Saint-Armel, uniquement pour distinguer les deux frères.

Ernestine Candan, qui avait épousé le capitaine retraité, ne l'entendait pas ainsi. Elle se faisait appeler bel et bien madame de Veneffles. Ce nom roturier de Grant était rejeté bien loin ; et tout doucettement le fils de l'huissier, ancien démagogue de Rennes, libéral lui-même aux idées assez tranchées sous la Restauration, s'était laissé appeler, sans protestation aucune de son libéralisme, M. de Veneffles.

M. de Veneffles donc était le personnage marquant de ma paroisse. On le voyait peu chez lui. Marié depuis dix ou douze ans à la belle Ernestine Candan, sa lune de miel n'avait pas été de longue durée; et il était de notoriété pubhque que le capitaine entretenait, depuis trois ou quatre ans au moins, une maîtresse à Château-Giron. L'argent de Veneffles se rendait là avec le cœur du mari volage. Autrefois d'une beauté remarquable, l'épouse légitime était abandonnée.

MADAME PDTIPHAR 261

Des scènes terribles d'intérieur avaient eu lieu : le résultat naturel avait été un plus grand refroidissement entre les conjoints. On se parlait peu, sauf devant les étrangers. Alors on était presque aimable l'un pour l'autre.

Tel était le château de Veneffles.

Un de mes confrères, chez qui je pris des renseignements avant de quitter Servon, me doijna tous ces détails dont je n'ai relaté ici que la substance.

Le château était à deux kilomètres de mon village et, comme Veneffles lui-même, sur la petite rivière de Seiche qui prend sa source au levant d'Argentré, au-dessous de la forêt de Perthe, traverse plusieurs étangs, reçoit les eaux de la forêt de la Guerche, et va se jeter dans la Vilaine audessous de Pontréan. C'était un pays plat comme Servon et n'ayant de beau que ses prairies.

Naturellement, après mon arrivée à ma nouvelle cure, j'allai faire visite à mes châtelains. Le capitaine était un excellent homme, très-ouvert, trèshospitalier; il m'accueillit cordialement. Je lui allais, c'était son mot. Il n'aurait tenu qu'à moi d'être tous les jours chez lui : sa table m'était ouverte. Seulement il s'y tenait rarement lui-même, et j*eus bientôt des raisons graves pour user moins fréquemment de cette gracieuse hospitalité.

Mais ne devançons pas les événements.

26â LE CURÉ ]>E GAldPAGNE

Si l'accueil de M- de Veneffles fui amical, cdui de Bttadame de Veneffles fut presque enthousiaste. C'était une femme un peu excentrique, qni avait adoré le imoiide, .et .dont tous les rêves de bosaheur et d'avenir étaient venus se perdre dans les trislesses d'un mariage probablemail; IrouUé pour lûiiygtemps.

Des femmes de cette nature, et dans cette position, eherclaent d'ordinaire la religion et par contre les pipêtres. Gomme celle-ci se rendait le {>lits possiJble à Rennes, autant du moins que le j^^ermettaient les finances du mari, déjà détournées, on l'a vu, pour les besoins 4'un .autre ména^ge, elle n'avait pas manqué de se lier avec Monseigneur, qui allait volontiers dans le monde, surtout dans le monde administratif et financieff^ celui précisément que pouvait fréquenter madame de Yeneffles^, mal accueillie, <on le pense l)ien, de la véritable noblesse deBretagne, qui ne voyait dans les Orant qiae des intrus.

Comme elle était habile et flatteuse, elle ne tarda pas à prendre sur l'esprit de l'évêque un certain empire. Je fus prévenu par un confrère :

— Si vous voulez être bientôt jperdu, et cela pour jamais, auprès de notre évêque, vous n'avez qu'à déplaire à madame de Veneiïles. Votre compte sera bientôt fait.

MADAME FDTiraAR 36^

La position était 4oqc délicate. Le problëuie était de plaire toujours à madame de Veneffles. C-est quelquefois difficile aveq les châtelaines. Je fis mes plans, je dressai mes batteries. Voir le château, c'était de rigueur; mais ne pas trop le vodr; téoGioigner de la coxL&boce, et garder en même tem^ps une certaine réserve.

C'était très-beau et facile en théorie.

L'expérience m'avait appris à redouter une cure où serait un château, le savais que de telles cures sont difficiles, et que les prêtres, quand eUes ne sont pas inamovibles et qu'on ne veut pas être homme-lige, y restent peu. Pour mon malheur, c'était mon lot.

J'eusse bien voulu que madanae de Veneffles ne im'eût pas pris pour s&a directeur de conscience. Mon rôle eût été plus facile. Avec beaucoup de prudence, des égards continuels, des politesses, on s'en lire. Le contact plus intime du confessionnal change tout cela. Si vous êtes prudent, vous êtes accusé d'indifférence et l'on se détache de vous; si Yous vous tenez dans les linûtes rigoureuses de la direction, on s'aperçoit que vous ne donnez pas de votre cœur. On veut un ami, plus qu'un sermonneur en spiritualité.

Si j'eusse été, ce que je n'étais pas par nature et j^ar éducation, un esprit retors et déUé, ce qu'on

appelle un esprit fin, j'eusse lutté encore. Mais avec ma spontanéité, mon besoin instinctif de dire ce que je crois le vrai, sans chercher d'ambages, je devais bientôt me perdre.

Je l'avoue, je ne me fis pas longue illusion. Je récrivis à mesdames de Lazerat, le château de Veneffles serait mon écueil. Je me sentais trop peu diplomate pour lutter, à armes égales, avec une femme ardente, impétueuse, ayant l'oreille de Monseigneur et qui, au moindre mécontentement, me perdrait auprès de lui.

Et cependant, je m'étais trompé. Rien ne se passa comme je Tavais prévu. Au lieu d'une femme altière, voulant me commander, être maîtresse au presbytère et à la sacristie, je trouvai une femme malheureuse, légitimement froissée dans sa dignité d'épouse, et croyant avec raison ne pas mériter un abandon presque public^ Sans parler ici des épanchements au confessionnal, sur lesquels je ne puis rien savoir, elle me fit part à plusieurs reprises de ses déchirements de cœur. Quelquefois elle se calmait sous ma parole douce et compatissante; quelquefois je la retrouvais déchirant sa plaie comme le premier jour et se plaignant d'une vie intolérable.

Des amies, mauvaises conseillères, lui parlaient d'une séparation. Je combattais ce remède ex-

trême, et elle m'avouait que j'avais raison. Elle sentait que le devoir comme la dignité la retenaient auprès du mari même infidèle. En brusquant une séparation, elle empoisonnait pour jamais son avenir; en prenant patience, elle se donnait les chances de ramener, tôt ou tard, celui qui l'oubliait pour quelque créature vulgaire.

C'était là mon thème, et elle me remerciait de lui parler ainsi.

Ce manège dura longtemps.

L'intimité, malgré toutes mes belles prudences, s'était établie entre elle et moi. Elle n'avait pas manqué de venir souvent au presbytère, raconter à ma mère ses chagrins. Ma mère, qui était trèsbonne, et que ces confidences flattaient probablement un peu, s'était éprise d'une grande tendresse pour la châtelaine. 11 s'ensuivait des invitations réciproques au presbytère et au château. Longtemps je me tins sur mes gardes, rendant mes visites au château le moins multipliées que possible. Mais enfin, sans m'en douter presque, sans que ma mère soupçonnât aucun danger, nous nous trouvâmes débordés. Madame de Veneffles ne pouvait plus se passer de moi. Il y eut bientôt des jours de la semaine où j'allai dîner de règle au château. Quelque temps M. de Veneffles, par convenance et aussi parce qu'il m'aimait beaucoup.

266 LE CUftÉ D£ CÂMPJ^GNE

ne manqua pas à bos J^dis : c'était le jeur de hûs dîners* Mais eafm sa passion malheureuse acheva de le dominer, el bientôt ce ne fut que très-rarement qu'il se trouva à notre dîner de semaine.

M'en plaindre à lui «eût été inutile.

— De grâce, ne le faites pas» jne .dit-elle ; je connais son caractère. Ce serait spour lui une occasion de rompre. U se laisserait emporter par sa brusquerie, et je serais au désespoir. Par pilié, ne m'abandonnez pas !

Ce jour-lâu je me sentis prts dâBs ses liens.

Il m'arriva une fois ou deux de manquer à ce dîner du jeudi. Elle se précipita, comme une bacchante, vers mon presbytère, deo^andant si j'étais mort ou mourant. Je vis que je ne faisais que l'exaspérer. J'étais devenu, safflis le f^éwok, une des oéoessilés de sa vie. Elle me prenait pour un ami sincère; à ce point de vue, elle ne se trompait pas; mais ^lus que <5ela, à «es yeux, j'étais son bien. Je n'avais pas le droit de me oavir à elle.

Avec une nature aussi ardente que la sienne, û ii'éiait pas possible d'en ^demeurer teaj^ours à cette affection platonique. Les âmes Messées par un injuste abandon, froissées4ansce besoin d'amour, qui est Je graûd instinct de la femme, arrivent^ par une pente insensible, au rêve d'un autre amour. 11 faut du temps pour que la femme, légi-

MADAME PDTJPHAR 267

timement indigiLée contre l'adultère, consente à le commettre elle-même. Elle cherche d'abord un cœur confideat auquel elle puisse s'abandoooier dans riiUimiié et .se plaindre : c'est la première phase* des relaiions, qui smt douces et qui sou* k^eot, ne lardent pas à devenir ufi besoin, en même .temps la joie nouvelle de rame. Une heure vâenA où rameur pour Téipoux infidèle a piris une autre dÂrectiion. C'est la seconde phase. Là comsuence pleinement Ae danger. 'Ce ne serait rien encore : mais il se présente à l'esprit une tentation peut-êlre plus dangereuse, pour beaucoup de femmes, que le besoin de trouver un coeur qui soit à dles, c'est l'iLnstinct terrible de la vengeanee«<^ uand la femme qui est jeune et qui est belle eaicûre se compare à la Phrynée vulgaire à laquelle «eUe «est sacrifiée, quand on ne manque pas de lui dire qu'elle est dix fois .ibis plus belle et plus attrayante que son odieuse rivale^ il JiaM dans l'âme celte pensée, (pi devJient absorbante parce qu'elle flatte à la Ibis la vanité féminio^ et Ttorgueil de la nature humaine : Je pourrais me venger!

Ce jeur-lâu la femn^ est adult^e dans le €œur ; et .si k ûonfident Malheureux se irou^^e éUe le piètre, e est «ce prêtre qui seca foUement aioié, autant par l'entralnem^t naturel, «qui demande pour le cœur son aliment, que par le besoia de iPcndre

mal pour mal, injustice pour injustice. Peine du talion.

Je cherche aujourd'hui dans mes souvenirs en quoi je fus coupable, et je ne trouve rien. J'avais dans le cœur un sentiment trop élevé, épuré doublement et par le drame de Picherande et par les douleurs de mon exil, pour que jamais une affection, quelle qu'elle fût, pût se placer à côté de ce saint amour de plus en plus dégagé des sens, qui se gardait en moi chaud et doux, comme un feu sacré conservé pieusement par une vestale.

Mais ce qui me perdit, en me donnant trop de sécurité, ce fut cette affection même si vive et si persévérante, malgré les distances, pour mon aimable sœur.

Il ne me vint pas à l'esprit que si je ne pouvais plus rien aimer, je pouvais très -bien être aimé passionnément. Dans ma direction spirituelle avec cette femme, j'avais la conscience de m'êlre renfermé si scrupuleusement dans les limites d'un ministère grave; je m'étais cru à ses yeux élevé tellement haut par ma mission de pasteur, de père, de guide de sa pauvre âme; qu'il y eut un étonnement subit en -moi, quand il me fut prouvé que ce respect, qu'elle m'avait si longuement porté, n'avait pas tenu devant son double besoin d'amour et de vengeance.

Je ne raconterai pas ici en détail la scène émouvante où elle me déclara avec beaucoup de larmes, mais avec beaucoup de séduction, la passion ardente qui avait fini par s'emparer de tout son cœur. Je dois respecter en cela mon sacerdoce et les oreilles chastes des jeunes lecteurs qui pourraient parcourir ces pages. La femme, par instinct, déploya toutes les coquetteries dont dispose son sexe; elle me prit par une anne plus puissante sur moi, la compassion pour ses longues souffrances, le bonheur de pouvoir se dire qu'une dernière fois sur la terre un cœur noble et pur avait battu sur son cœur. J'eus besoin, je Tavoue en toute franchise, que l'image douce mais si pudique de Félicie se présentât devant moi, à cette minute si fascinante où des effluves invisibles d'un amour enivrant me venaient à l'âme et l'amollissaient, pour être digne et fort.

Je le fus.

• Je n'eus pas un triomphe de vertu écrasant pour cette malheureuse. C'eût été de la lâcheté. Je fus bon pour elle, et, au moment où il fallut me dégager d'un enlacement de ses bras, par lequel tout son être venait à moi avec le délire d'une passion fougueuse, je pus prendre l'une de ses mains et lui dire avec une douceur de père qui terrassa cette âme emportée hors de sa voie :

— Chère enfant, je vous aime trop pour consentir à vous rendre coupable et à être coupable avec vorâ.

Ce mot, dît avec un sentiment si vif de compassion et de souffrance, fut pour elle un coup dte foudre. Elle s^affaissa sur le canapé où elle était assise. Ses deux mains tombèrent à droite et à , gauche comme paralysées. Son visage pâlit Un silence anxieux se fit entre nous Fespace dte quelques secondes.

J'attendais, placé en face d^elle, en Fui exprimant par mon regard toute ma douleur de son profond oubli.

— Ah ! me dit-elle, vous m'avez maintenant en horreur !

— Non, lui répondis-je, mais je vous plains.

— Dites-moi que vous ne me méprisez pas.

— Oh ! non, repris-je, ni horreur, ni mépris. Mais j'ai peur pour vous.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Ah ! où suis-je descendue?

Elle se leva alors ou plutôt elle bondit.

Je compris que, si j'avais excité quelques remords dans h. chrétienne, la femme n'étai* pas vaincue;

Tout ce qui s'exprima alors sur ce visage de sentiments contradictoires, de pudeur humiliée.

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MADAME POTÎPHAR 271

d'orgueil furieux, de déception et de honte, je ne <îhercherai pas à le rendre. Elle me fit pitié.

Le même instinct nous porta à nous fendre sur la terrasse de la maison, où nous serions sous les regards des domestiques : nous changeâmes d'entretien.

Quand arriva l'heure où j'avais coutume de quitter le château, je pris congé d'elle.

— Adieu ! me dit-elle. Continuez à être bon!

Je songeai en chemin à toute l'horreur de ma position. Que pouvait-il arriver de tout cela? Une âme passionnée, qui en était venue à cet excès, s'arrèterait-elle? Pouvais-je espérer que le calme se ferait après cette tempête? Devais-je fuir, rompre afvec elle?

On devine mes anxiétés.

J'eus beau me composer, me faire un sourire, en arrivant chez moi : le bouleversement de mes traits n'échappa point à ma mère. Il fallut me plaindre d'un certain malaise général, surtout de la tête, malaise qui, je l'espérais, lui dis-je, céderait à un bon sommeil.

Ma mère accepta l'explication, mais fut inquiète une portion de la nuit. J'avais, le lendemain, repris à peu près mon calme habituel. Mais je n'avais pas moins au fond du cœur de mortelles inquiétudes.

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