ENCORE CURÉ DE VILLAGE
pour répondre aux persécuteurs et aux fanatiques. Ma position élail affreuse.
Le jour même qu'on apprit à Meaux la mort de l'évêque Lazerat, le chapitre se réunit et nomma, séance tenante, les vicaires capitulaires administrateurs. M. Tourieux, comme il fallait s'y attendre, sortit du suffrage à une grande majorité de voix, avec deux autres chanoines, ses amis les plus dévoués. Je compris ce que signifiait ce vote; et, immédiatement après, je remis à MM. les vicaires capitulaires les papiers du secrétariat.
Le lendemain, la première affaire dont on s'occupa au conseil fut la mienne.
— Ma position était peu tenable à Meaux; j'aurais trop à y souffrir. Il fallait m'épargner cette humiliation. Malheureusement, il n'y avait pour le moment à donner aucun poste de quelque importance. La petite cure deMoulignon, près de Melun, était vacante; on m'y nommait.
Tel est le résumé du discours que me tint M. Tourieux au sortir du conseil. Il m'exprima ses profonds regrets que l'administration diocésaine se trouvât dans l'impossibilité matérielle de faire autre chose pour moi. Et il ajouta qu'il était bien convaincu que le nouvel évêque, qu'on attendait de la Providence, ne manquerait pas de récompenser, comme ils le méritaient, les services que
306 us CUBÉ DB CAMPAGNE
j*ayais rendus au diocèse sons le regrettable Mgr de Lazerat.
Cet homme taaait à enterrer la synagogue avec honneur.
11 n'y avait qu'à s'indiner* Je ne répondis pas un mot à cet hypocrite; ei je partis pour Moulignon.
Mais j'étais brisé, bien brisé* Je sentais que je ne vivais plus que pour un devoir, celui de ne pas trop attrister les derniers jours de ma mère. Pour tout le reste, j'avais perdu Fespérance.
Je trouvai à Moulignon une population civilisée, polie, mais à peu près sans religion. Ces riches plaines de Seine-et-Marne, avec leurs belles céréales, ne parlent en rien au sentiment religieux. L'homme des champs, hal^le aux affaires, entendu en agriculture, assez bien éduqué, sachant lire et écrire, en face de La mysticité des prêtres, a abandonné depuis longtemps l'église dans ce pays-là- Le latin, il ne le comprend pas; le culte, il n'en voit pas ridée; les dogmes enseignés tant bien que mal, il se demande à quoi ils servent. Et, tcnnbés dans Findifférence religieuse, il se trouve le libre penseur du monde inintelligent, pratiquant qudque peu la morale naturelle, toutefois avec l'aide du parquet et de la gendarmerie.
Je compris de suite que j'avais à Moulignon une
EKCOm CCRÉDC TILUGE 307
raie tâtefae, surtont que ma vie se passerait là^ et celle de deux on troès de mes successeurs, avant de ramener le peuple au catholicisme. La difficulté est grande : là le catholicisme s'e&t usé. Je sentais cela. Dans tout le pays, nul ne croit à la vertu des prêtres. Cela est passé à l'état de conviction profonde. Le père apprend au fils que le prêtre s'arrange en secret comme il peut, pour se donner du plaisir, et que les plus honnêtes en apparence sont ceux qui cachent le mieux leur jeu. Les quelques scandales arrivés de loin en loin, racontés avec raillerie dans les assemblées populaires, ont achevé de persuader au peuple qu'il n'y a pas un prêtre chaste, ce peuple, du reste, ne comprenant pas la possibilité de la continence.
Ceux du clergé qui, dans la Seine-et-Marne, ont essayé le système mystique ont complètement échoué. Ils ont fanatisé quelques femmes. La masse les a laissés seuls avec tout le fracas qu'ils ont produit. Ce peuple, éloigné de tout culte par sa raison mal éclairée, ne peut revenir aux doctrines de l'Évangile que par la raison. Le mysticisme ne l'atteindra qu'à l'épiderme.
Ce fut la méthode rationnelle que j'employai à. Moulignon. Je n'eus, hélas! à séjourner au milieu de ce peuple honnête, doux, prévenant, que peu» de semaines; et déjà je me faisais des amis-
parmi les hommes graves et influents. Je voulais les gagner à Thomme avant de les gagner au prêtre.
Le nouvel évêque de Meaux ne m'en laissa pas le temps.