‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 33 sur 39 · LA FINE FLEUR DE L ULTRAMONTANISME · texte numérisé non relu

LA FINE FLEUR DE L ULTRAMONTANISME

Ce Monseigneur qui nous arriva était la fine fleur de Tultramontanisme. Il était de Montbrison. C'était le fils de M. le marquis de Chalain d'Uzore, et il faisait trop d'honneur à M. Bossuet en venant occuper son siège. Évidemment il ne serait là qu'en passant, les premiers sièges devant revenir, pgir droit de naissance, à Mgr de Chalain d^Uzore.

Tous ces pauvres prêtres qui avaient pleuré M. de Lazerat, leur véritable père, se précipitèrent à l'avance du nouveau maître. Un instinct les avertissait que le vent ne soufflait plus aux libertés gallicanes ; et, sans se le dire, chacun comprenait que l'œuvre d'émancipation, si heureusement inaugurée par mon initiative, allait prendre fin.

Ils voulaient donc voir Thomme qui les mènerait avec la verge de fer.

M. de Chalain dlJzore avait été le premier, après sa nomination, à insister auprès de la Congrégation romaine pour la condamnation des statuts gallicans du synode de Meaux. 11 n'y avait plus lieu à procéder contre l'homme que la mort indulgente avait dérobé aux opprobres de la flétrissure romaine. Mais un décret solennel, signé par le faible Pie IX, déclara nuls et non avenus, schismatiques et attentatoires aux droits du saint-siége, les actes du synode. Le nouvel évêque reçut ordre «de les raturer des registres de l'évêché et d'avertir .solennellement le clergé et le peuple que le souverain pontife avait improuvé^ ca^, annulé, de son plein pouvoir, les susdits actes; que d^ense était faite de les lire, garder chez soi, communiquer par la presse ou autr^ement; que tous les prétendus droits créés ^i vertu de ces actes étaient abolis ipso fûclo. et que l'évêque nouveau enlrait dans la plénitude <le sa puissance sur un clergé que Tépiseopat déplorable de M. de Lazerat, cd homme de perverses doclrmes^ avait pu dé^ accoutumer à rinsubordinatiofî et au mépris des saintes coutumes et des sages priiicipes de FÉgiise mère et maîtresse.

M. de Chalain d'Uzore nous convoqua tous a

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Meaux pour nous signifier cette décision. Je m'y rendis avec les autres, que je voyais te cowr consterné, Toreille basse. Un silence morne régna dans celte assemblée. C'était le véritat)le mutisme oriental. Le paebâ catholique s'étendit longuement en commentaires sur te déa*et infaillible venu de Rome. Il était loquace et posait en parlant. Il n'épargna à personne les aliixsions blessantes. J'en eus ma boniie part.

Puis, après avoir fait table rase, à l'aide du décret romain, de toutes les institutions diocésaines de son prédécesseur, il formula les siennes.

La longue queue traînante de la robe ecclésiastique fut supprimée et réservée uniquement à l'évéque. Défense, sous peine de suspense, de porter la soutane à queue.

Le rabat fut prohibé sous les mêmes peines : il rappelait trop l'ancienne église gallicane; et on ne le porte pas à Rome. Par grâce, Sa Grandeur autorisait, au cou de ses prêtres, une petite cravate blanche sous le collet de la soutane : c'était plus virginal.

Bien loin de maintenir l'inamovibilité de toutes les cures, il eut l'idée ingénieuse de rendre amovibles même les cures de canton qui sont inamovibles de par le Concordat. Pour cela, il établit cette règle bizarre que tout nouveau curé de can-

ton nommé lui donnerait sa démission à l'avance, non datée, au moment de recevoir ses pouvoirs spirituels, pour que Tévêque, tenant en main cette démission, pût, sans conflit avec le gouvernement, destituer tel curé qu'il lui ferait plaisir. C'était une véritable épée de Damoclès sur la tête des curés de canton.

Il défendit que jamais une seule des propositions appelées les quatre articles pût être reproduite par ses prêtres, ou écrite, ou de vive voix, lesdites propositions, selon lui, étant condamnées à Rome et contraires aux droits du saint-siége.

Toutes ces belles choses faites, riUustrissime fît prosterner ses prêtres, leur donna sa bénédiction et se retira triomphant.

Mais une chose paraissait oubliée, c'était moi. J'allais, comme les autres, me retirer, douloureusement impressionné, dans mon presbytère, lorsqu'un domestique, me cherchant au sortir de la salle, vint me dire que monseigneur avait à me parler. Je suivis cet homme.

Je trouvai Févêque dans tout l'éclat de sa magnificence, entouré de ses vicaires généraux, dont le premier était M. l'abbé Tourieux. Je m'avançai vers lui et je m'incHnai.

— Vous êtes monsieur Berthomieux?

— Oui, Monseigneur.

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Et me présentant un manuscrit assez volumineux :

— Reconnaissez-vous cet écrit pour être de votre main?

Je regardai. C'était le mémoire sur le synode. Je répondis :

— Oui, Monseigneur.

— Est-ce la copie d'un écrit fait par une autre main, ou bien votre œuvre personnelle, vos propres pensées?

— Monseigneur, c'est mon œuvre personnelle, ce sont mes propres pensées.

— Eh bien ! monsieur, ces idées-là ne peuvent m'aller. Je ne puis confier l'instruction du peuple, dans la plus petite des cures de mon diocèse, à un homme qui a pu les émettre une seule fois. Un gallican de votre sorte, avec vos idées révolutionnaires en religion, est pire pour moi qu'un hérétique. Or, je ne souffrirais pas un hérétique dans le diocèse de Meaux. C'est beaucoup trop que ma cathédrale soit souillée par les cendres de cet ennemi du saint-siége appelé Bossuet.

Là, j'eus à subir une charge à fond de train contre Bossuet et les évoques complaisants de Louis XIV. Nous avons vu que le personnage était intarissable dans sa faconde. J'écoutais peu son speech ultramontain. Mais j'éprouvais ce der-

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nier trembkment, peu difltérent. Je le suppose, de l'agonie dernière, qui saisit un misérable çn pleine cour d'assises quand, apnès le résumé écrasant des débats et le verdict du jury, il voit le tribunal délibérer sur l'espèce de peine qui doit lui être infligée. Deux mots se dressent devant lui : la mort, le bagne! Et il frissonne.

Hélas! il y a des misérables qui meurent deux fois.

— Vous comprenez donc, monsieur, que vous êtes à jamais impossible dans mou diocèse. Les grands coupables dans le clergé ne sont pas, pour nous, ceux qui ont eu des oublis passagers. On se relève d'une chute morale.

£t, en parlant ainsi, il s'adressait par manière d'entretien à MM. les vicaires généraojx.

— Une chute rend humble, et ces meurtris se tiennent dans une salutaire vigilance. Les grands coupables sont les (MPgueilleux qui veulent Éaire la leçon à l'Église. Ceux-là tinissent par i'impénitence. L'orgueil ne se convertit jamais.

Nous pouvons, messi^rs, si vous le jugez convenable, eu £aire Tessai pour monsieur. Il nous serait facile de l'envoyer finir ses jours dans quelque trappe où, se faisant le dernier de tous, dans les regrets et dans les larmes, il expierait les scandales de ses doctrines et prierait Dieu de l'éclairer

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sur ses erreurs. Je sens que si je dois être sévère quand il s'agit des doctrines perverses qui ont séduit ce prêtre, je suis père eu même temps, et je dois traiter avec compassion sou âr»e malheureuse. Ce serait une œuvre de charité que vous approuveriez, naessieurs, j'espère.

Et ici les vicai«5S géftéaraux s'inclLnèrent en signe d'assentiment.

— MôDsieur Berthomieux , tous vos pouvoirs vous sont retirés. Ma conscience me commande, •contre vous, cette sévérité apparente. C'esft bien doux en réalité. Dans le beau siècle de l'Église, l'inquisition, cette grande institution doBt iie sont ipas dignes les siècles moderBes, vous eût traité avec plus de rigueur. Votre obstination vous eût valu le bûcher, le pouvoir civil comprenant, à ces fheureuses époques, qu'il devait traiter en coupables de lèse-majesté tous ceux qui attaquai^t, en quoi que ce soit, la pureté de rorthodoxie. Nous n'avons plus aujourd'hui ce puissant concours du bras séculier. 11 nous faudra attendre quelque tero^tô encore; mais enfin, si Dieu prolonge les jours de notre épiscopat, si nous avons le bonheur de voir inaugurer dans notre France un pouvoir chrétien et fort, nous devons croire que^ dans son intérêt, il rétablira ks privilèges sacrés^ les droits i»aliénâbles de rEglise. Son salut,

le besoin de vaincre le mal, et la révolution c'est le mal, amèneront logiquement le pouvoir à nous rendre ce que nous ont ravi les malheurs des temps. A ce prix nous pourrons l'appuyer.

Je subissais ce second speech sur les espérances du prélat ultramontain d'un temps meilleur où le pouvoir en France serait assez chrétien pour rétablir l'inquisition, comme j'avais subi le premier contre les quatre articles et contre Bossuet. Il en revint pourtant à ma misérable personne.

— Vous échappez donc, monsieur, à celte juste mais terrible pénalité, destinée à détruire le corps^ pour sauver l'âme. Mais ce n'est pas une raison pour que vous soyez exempté de notre juridiction spirituelle, sur laquelle heureusement aucun gouvernement sur la terre ne peut rien. Nous donc, de notre plein pouvoir épiscopal, le saint nom de Dieu invoqué, après avoir mûrement examiné les faits et notamment l'écrit pervers, et plein d'erreurs, intitulé : Mémoire sur le Synode^ que vous, Berthomieux, prêtre du diocèse de Clermotit, incorporé à ce diocèse de Meaux, reconnaissez avoir écrit, nous vous condamnons à une pénitence perpétuelle dans un monastère, soit de Trappistes, soit de Chartreux.

Mais comme la douce charité de Jésus-Christ presse notre cœur, charitas Christi urget noSr

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nous écrirons au Révérend Père abbé du monastère que vous aurez choisi, pour que cette pénitence, si rigoureuse selon les canons, c'est-à-dire le jeûne perpétuel au pain et à l'eau, soit adoucie ^t qu'on vous accorde les légumes cuits dont se nourrissent les religieux dans ces saintes retraites.

Nous avons voulu en cela vous montrer notre tendresse d'évêque qui nous commande de ne frapper que pour guérir. Dieu ne voulant pas la mort du pécheur, mais son retour au bien par la -conversion. Rentrez en vous même, monsieur Berthomieux! la vie est courte; nous sommes ici-bas des voyageurs : l'heure du compte à rendre arrivera vite. Heureux serez-vous, après avoir si tristement scandalisé l'Eglise de Dieu, de réparer pleinement ce malheur par votre pénitence !

11 se leva.

Et comme je gardais un silence absolu :

— Quel monastère choisissez-vous, monsieur?

— Aucun, monseigneur, répondis-je doucement.

Et, m'inclinant respectueusement devant Sa

Grandeur, et faisant un salut à chacun des vicaires généraux, je me retournai et je sortis.

C'é!aîtdonefim!

rélais le prescrit du sacerdoce, la Yictiroe (Fur parti implacable dans TÉglise. Le fanatique dont je venais d'écouter la sentence me l'avait dît dans une naïveté brutale : Si j'eusse souillé ma robe sacerdotale, au fond du presbytère, il y aurait eu pardon pour i*M)i. Il suffit dans ce cas de dire à son évêque : Je suis en pécheur, ayer pitié de ma faiblesse; et Tévêque relève le faiMeet Tèmbrasse.

Mais j*avais cru que TÉglTse de France et Bossuet, d'accord en cela avec toutes les Églises, avec tous les siècles, en Occident comme en Orient, à l'exception de la cour de Rome, représentaient la véritable doctrine catholique sur la faillibilité des-

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papes et sar la séparation du spirituel et du temporel; et ceci était un crime et un crime irrémissible, qu'il fallait expier par le bûcher, comme doctrine perverse, et, à défaut du bûcher, par la pénitence perpétuelle.

Je n'avais rien répondu, et pour cause, à celui qui s'était fait mon accusateur et moBf juge : c'eût été peine perdue. Les hommes qui ont accordé rinfaillibilité au pontife romain ont très-bien entendu s'arroger, à eux-mêmes, cette infaillibilité dans leurs diocèses. Méconnaître cette infaillibilité épiscopale, supposer que, le nom de Dieu invoqué, ils ne reçoivent pas la grâce d'en haut pour ne pas se tromper, c'est les blesser porofondément. Et comme j'ai dans le cœur un respect sincère pour l'épiscopat, mais quand il est exercé comme l'esprit de l'Évangile le suppose, je ne voulus pas m'exposer à une lutte où j'aurais été amené à oublier, en quoi que ce fût, ce respect.

D'ailleurs, je n'avais pas la prétention d'éclairer cet homme. Le fanatisme n'est si terrible que parce qu'il devient une conviction. Pendant l'étrange scène que je pourrais appeler l'exécution ^ capitale d'un prêtre, je me demandais si cet homme n'était pas un profond scélérat, l'un de ces hypocrites, embrassant avec chaleur une opinion dominante qui amène honneurs et profit,, et j'étais^

forcé de me répondre que M. de Chalain d'Uzore n'était point un hypocrite, mais un homme pleinement convaincu d'être dans le vrai, et de sauver l'Église et son diocèse en proscrivant un hérétique. Il était tout bonnement un inquisiteur consciencieux et logique.

Je n'avais donc pas eu à lutter de parole avec lui.

Mais il me restait contre lui une grande force. Il l'avait bien senti, quand il déplorait lui-même qu'il n'y eût plus en France un pouvoir chrétien qui changeât en torture physique l'arrêt de la condamnation épiscopale. Homme du dix-neuvième siècle, émancipé par la proclamation de la liberté écrite maintenant dans la conscience sociale autant que dans les codes, j'étais, en face de lui, insaisissable. Il n'y avait plus à l'évêché de Meaux, comme au bon moyen âge, comme à Rome encore aujourd'hui, une prison épiscopale où je fusse détenu jusqu'à ce que le bras séculier s'emparât démon corps. Son inférieur comme prêtre, j'étais son égal comme citoyen. Force lui était de conclure par une péroraison mystique où l'homme, qui allait très-bien faire son salut dans un palais épiscopal, me donnait le conseil généreux, qu'il ne trouvait pas utile pour lui-même, d'aller manger les légumes des Trappistes ou des Chartreux.

Cette belle théorie venant à ne pas me sourire, l'évêque impuissant était réduit à me dire : nous n'avons plus rien à démêler ensemble. Je ne lui en avais pas donné le temps, et le saluant avec respect, je l'avais laissé méditer sur les malheurs d'une époque qui renonçait aux touchants spectacles des bûchers.

Cet homme, j'en ai le souvenir bien présent encore, ne souleva en moi aucune haine. Je voyais en lui un système s'étant incarné, ayant pris corps. Le fanatique implacable était Tultramontain ; l'homme que je devais aimer et plaindre était M. de Chalain d'Uzore. Je remercie Dieu de m'avoir donné cette lumière. Elle me vient de ma foi à la grande doctrine de Jésus, que toutes les persécutions de ceux qiii s'en disent les docteurs, ne m'ont pas empêché de trouver admirable et divine. L'Évangile n'est pas moins grand parce qu'il y a eu des Torquemada.

Pauvre Eglise calhoHque, comme tu as besoin d'être arrachée à la secte fanatique qui te rend si odieuse! Tous, dans le monde, n'ont pas les longues patiences et le courage obstiné de Tami de Félicie. Combien, jour par jour, secouent contre toi la poussière de leur chaussure et, te déclarant marâtre, te laissent à la direction violente et impie des hommes dont tu subis le joug! Viendra-

t-elle l'heure où la lumière se fera sur ces sacrilèges, où il sera vu clairement qu'ils ont mené la barque de Pierre sur le bord de l'écueil ; qu'ils ont changé la pacifique doctrine de l'amour et de la Hbertô en une théorie d'écrasement pour les âmes qu'il est impossible à l'humanité, maintenant éclairée, de subir?

Je l'espère pour toi, 6 EgHse du Christ, si éprouvée, si malheureuse! La Sion aux mains de ces faux prophètes est désolée el languissante. Viœ Sion lugent. Toutes les nations de la terre devaient venir à elle; et aujourd'hui, pendant que, dans des régions lointaines, quelques tribus de fétichistes adoptent sa foi, elle perd les nations civilisées avec lesquelles elle s'obstine, dans son incroyable aveuglement, à faire un dernier divorce.

Depuis le jour où je tombai, victime d'une criante injustice, sous la main de fer d'un homme queTultramontanisme appelle l'une de ses gloires, la scission, entre Thumanité contemporaine et l'Église déRome, a pris des proportions effrayantes. Pendant que les fous s'applaudissent qu'un petit troupeau de croyants égarés s'attache aux doctrines ultramontaines, les esprits calmes gémissent que chaque génération, qui sort des premières ignorances de l'enfance pour entrer dans la viri-

lité, abandonne avec dégoût une Église qui semble se complaire à se montrer comme l'ennemie implacable de ces grandes choses que nous saluons tous sous le nom de progrès et de liberté.

Ce mal devra s'accroître encore. L'ultramontanisme haineux et retardataire en est à sa première explosion. Que de ruines il fera dans l'Église, avant que de ce système, destiné à semer partout la désaffection et la haine, sorte, par les excès mêmes, une pensée énergique de résistance qui prépare une ère pacifique et réconcilie le monde justement effrayé de tant d'audace !

NE PLUS MONTER A l' AUTEL !

J'avais beaucoup souffert devant l'évêque, souffert pour moi, puisque j'étais l'humilié, le vaincu du despotisme ultramontain, souffert pour le catholicisme du profond abaissement où je le voyais descendre. Une autre souffrance plus cruelle encore m'attendait : c'était d'annoncer à ma bonne, à mon honorable mère, que ce prêtre qu'elle avait vu naguère dans une position élevée, l'ami, le confident d'un évèque homme de bien, n'avait plus le droit de monter à l'autel, qu'un anathème dernier, contre lequel il n'y avait pas d'appel possible, l'atteignait définitivement, qu'il était proscrit, sans espérance, du sanctuaire; que, frappé par un interdit, pour crime qualifié de doctrines

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perverses, il n'avait plus qu'à chercher quelque moyen matériel de vivre.

Dire ces choses à ma mère, c'était plus douloureux que la mort ; et cependant il fallait le lui dire.

J'usai de mille atténuations. Je lui racontai d'à-' bord que l'évêque ne voulait pas me garder dans son diocèse ; mais que cette disposition malveillante m'inquiétait peu, parce que mes fonctions de secrétaire de M. de Lazerat m'avaient permis de me faire, dans plusieurs diocèses, des amitiés sur lesquelles je pouvais compter. Je lui dis que j'allais prendre mes avances et me chercher ailleurs une position.

Le coup n'en fut pas moins rude pour ma mère : notre vie de tribulations recommençait. A son âge, c'était dur, et elle était lasse d'aller d'exil en exil. Mais enfin je la vis se résigner.

L'amener à supporter cette première rigueur, c'était déjà quelque chose. J'avançai un peu plus dans les coups de dard que je lui portai au cœur : je lui glissai, comme chose qui me tourmentait peu, que l'évêque, par un procédé de malveillance inouïe, m'avait retiré tous pouvoirs dans son diocèse.

— Ce n'est pas possible! s'écria-t-elle en bondissant comme la lionne dont on menace les pe-

tits. Vous ailfei îli&l compris, mon fils! La fflaK veillance ne peut pas aller jusque-là*

-^ Je tie me suis pas ttompé, iftère. G*e6t (dtïhel.

— Ainsi donc, demain matin vous ne pourrie».

pàS dil-è ici vôtw lïress*?

— Non, ma mère.

— Oh! c'est hbi*fiblfel Quel hbmm^ que cet évêque !

— Il ti'estt)as âîiflaMè'pôaf moi.

— Mon fils, fuy«ft* cé malhfeuteux pays! allons chercher un ïefugé ailleurâ.

i'e Tàtteildaiè à cette idée, Elié* otetîUpetfeiit quelques jours ma mère. Nous emballerioiï* ttbsmeu* blés. Ma ttlève était coUlUtaiè^e du M> et j'avais dépuis longtemps des malles solides qui m'âVaiétit' seWi à ce triste nsàgè. NôuA itiôns pl'ovisoiremeirt à Melun.

ïe Ik pré^afei^àià plUs taWi ài'affrettsètto^vtèllfe, ceUe qui serait le coup le plus tfeWible qu'elle eût reçu de toute sa vie : l'iftfterdit de son fils !

Je ne pris pas ces précautions avec Félidfes Je lui écrivis dans un grahd détail fe scefwè hôttteusé^ qui s'étâït passée à Meaux. Je lui donhai ceUe adresse : « Monsieur Lionne, hôtel de Fl*att<?è> Melun. *

J'eûà beàtt fttii^è, rii&lgré que jfe ttife ftîsfee Wridiî

NE PLUS MONTER A l'aUTEL ! 327

contre moi-même ,po.ur ne pas trop attrister cette chère sœur, j'éclatai en sanglots, et.je mouillai de mes larmes la fin de ma lettre où, effaçant à la fois mon nom de famille, mon titre de ^prêtre, que j'avais portés Tun et l'autre avec honneur, je. n'étais plus qu'un misérable, jeté sur le pavé de la rue, obligé, comme les bandits gui se cachent, de prendre toutes mes précautions , pour que jamais, dans le sort cruel qui m'attendait, on ne pût soupçonner, sous ce nom de Lioune, le ci-devant abbé Berthomieux.

C'était un innocent mensonge que celui que j'avais fait à ma mère d'être assuré de trouver facilement un poste dans quelque autre diocèse. Je n'en fis.pas même l'essai. Quel évêque de France, même aussi ^gallican que moi, aurait eu le courage de se donner pour ennemi le .puissant monseir gneur de Chalain d'Uzore qui, ayant un frère général, serait bientôt archevêque, cardinal, sénateur ? Il faut être prudent, c'est la maxime des évêchés ; et elle m'eût été appliquée avec cette aggravation que» Rome «ayant condamné l'œuvre de ^réforme diocésaine de M. de Lazerat, Tévêque qui m'eût accueilli se fût mis mal avec Rome. L'épiscapat conten\porain, tout honsnête que je le sache, .n'en est pas encore à cet acte d'héroïsme en faveur de la juslice.

J'ai connu de pauvres diables dans ma position qui ont couru vingt diocèses, essuyant partout ce refus usuel : «Vous n'êtes pas notre diocésain; nous n'avons pas besoin de prêtres. » Je ne m'exposai pas à cette honte. Je voulus respecter ma dignité d'homme, puisque je ne pouvais plus rien pour celle de mon sacerdoce.

Mon avenir se présenta à moi avec toute son horreur. Je ne me fis d'illusion sur rien. J'étais fort, il est vrai, mais j'étais trop avancé en âge pour apprendre un état manuel. Je n'aurais fait qu'un mauvais ouvrier, et je serais mort de faim. Je n'étais pas en état de tenir une comptabilité; on ne s'improvise pas caissier ; et puis il est naturel qu'un chef de maison veuille connaître les antécédents d'un homme qui se présente pour ces places de confiance. Mon écriture était devenue peu lisible : tous les bureaux m'étaient donc fermés.

J'avais une ressource : l'imprimerie du boulevard Pigalle, dont presque tous les correcteurs sont de pauvres prêtres flétris. Mais, je l'avais écrit à ma sœur et j'ai bien tenu parole, l'abbé Berthomieux disparaîtrait pour jamais de la scène du monde. J'entrais dans ce prolétariat obscur où nul ne pense à vous, où nul ne vous distingue des autres. Devenu travailleur, n'importe de quelle

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façon, comme ils le sont tous, je voulais qu'ils ignorassent complètement que leur camarade était prêtre. Je ne voulais i\i m'exposer à leur mépris pour des crimes qu'ils auraient raison de me prêter, ni demander leur compassion pour l'in^ justice qui venait de m'atteindre. Le seul flétri, parmi les flétris, qu'on ne plaigne pas, c'est le prêtre. On lui suppose toujours quelque honte secrète qui lui fait préférer les scélérats. Ceux-là, on les connaît jusqu'au fond de leur souillure.

Félicie m'écrivit une lettre digne d'une Spartiate.

« Vous avez bien fait, Lioune; vous ave^ été noble et digne de vous. Si je pouvais vous aimer davantage, ce serait de votre respect pour vousmême et de votre courage. Continuez à être fort ! La tâche accomplie ici-bas est toujours belle, quand elle est acceptée grandement. Dieu ne vous manquera pas. Et s'il n'y en avait pas un, protecteur du juste et veillant sur lui, à la place de Dieu, serait toujours la conscience. Celle-là parle haut, et ses mots, qui montent au cœur, sont une récompense d'un grand prix. Vous avez votre conscience.

c< Laissez ces aveugles précipiter de leurs propres mains l'abaissement de ce catholicisme que vous et moi avons tant aimé! Us le mèneront loin.

339 LB CURÉ ms campagne

IIh conmienoent par Tavilir. Jugez si la décaxlence^ sera rapide, et comment les aîgke se jetteront sur le cadavre ! »

Ces lignes^ que j^ex trais de la lettre de Félioie, disent bien le grand cœur de cette noble fîlle«

Je dois ajouter que, malgré Tétat de gène où elle vivait^ aprèft la liquidation onéreuse de la for^ tune de son père, ellejFk'hésitait pas à me dire que ce peu qui lui restait était à moi, et qu'avec ma mère je pouvai» venir le partager. Je ne devais pas attendre moins de sa générosité» Mais, pour tout au monde, je n'eusse pas voulu imposer des privations à cette amie. Un homme, tant qu'il n'est pas invalide, doit gagn«r son pain et celui d'une vieille mère- Je m'étais dit cela. Conament trowrerais-je? Je l'ignorais sans doute; mais je trouverais.

le devais aller dans une très-grande tille, d'abord pour m'y cacher, ensuite pour y chercher, grâce à Taclivité des affaires un emploi quel* conque^ Je me rendis do»G, avec ma mèsre^ à Pari«fc

UN KtDË MÉTfÊk

J'installai ma mère a Vaugirard dans une chambre assez convenable. J'avais mon but, en l'éloignant un peu du centre de Paris. Il me fui facile de lui faire comprendre que la vie serait moins coûteuse hors des barrières, par là même plus douce pour elle.

L'affreuse nouvelle de mon interdit^ qu'il avait enfin fallu lui donner comme définitif, avait été pour elle un coup terrible- Elle avait courbé la tête comme sous un suprôme malheur, et n'avait pas prononcé une parole* C'était plus qu'un cœur de mér©ne pouvait ert supporter* En quelques jours^ je lavis s'affaisser comme une tige, droite jusque*^ là« abattue par une tempête. Ses cheveux avaient

blanchi tout à coup; son front se dénuda. Les misérables! ils m'avaient flétri, et ils avaient tué ma mère ! J'avais encore cela à leur pardonner.

Cependant j'entretenais toujours au cœur de cette pauvre mère l'espérance pour moi d'une position heureuse dans quelque administration. Je lui mentais, car je n'espérais rien.

J'étais allé frapper partout. Pendant quinze jours, je m'offris n'importe à quelle industrie où l'on eût besoin de bras. Je ne pouvais justifier de rien dans mon passé. On ne voulait pas d'un inconnu. Ce terrible secret de ma vie sacerdotale était mon écueil. En faire l'aveu eût été me faire repousser plus promptement encore.

Cependant le peu d'argent qui nous restait s'épuisait rapidement. Je voyais avec terreur le moment où je n'aurais pas à payer le pain de ma mère pour le lendemain. Je m'obstinais à ne pas recourir à FéUcie. Fierté mal placée sans doute ; mais je l'entendais ainsi.

Un jour, je revenais de Chaillot. J'avais éprouvé un refus dans une grande usine où je m'étais présenté pour porteries fardeaux. Épuisé, mourant de faim, suivant tristement le quai de la Seine, dans laquelle je me serais jeté de désespoir, sans la pensée de Dieu et de ma mère, je vis un cocher de fiacre qui venait do tomber de son siège. Les

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