‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 34 sur 39 · UN RUDE MÉTIER · texte numérisé non relu

UN RUDE MÉTIER

bêtes s'arrêtèrent : je me précipitai, je relevai cet homme que le vin avait surpris ; il avait une contusion à la tête. Je le fis monter comme je pus dans sa voiture, et, me plaçant sur le siège, je le conduisis à sa station, rue Monthabor, derrière le ministère des finances. Arrivé là, mon homme avait recouvré sa raison, mais le mal qu'il s'était fait était plus grave que je ne l'avais cru moimême. Il fallut le conduire à Thôpital. *

Le chef de station me demanda si je savais conduire.

— Vous le voyez bien, lui dis-je.

— Voulez-vous remplacer cet homme?

— Je le veux.

Il prit mon nom, mon âgé, mon passe-port délivré à Melun sous le nom de Lioune, et ne me demanda rien de plus. J'étais cocher de fiacre.

Pour mieux déguiser à ma pauvre mère les tristesses de ma situation, je lui avais dit qu'un de mes amis, rencontré à Paris, me donnait gracieusement l'hospitalité. Elle avait cru cela naturellement. Mes allures étaient plus libres : je pouvais lui déguiser complètement la condition misérable où j'étais réduit.

Le soir même, je me rendis à Vaugirard.

— Triomphe ! dis-je à ma mère, j'ai trouvé un emploi honorable au ministère des finances. Grâce

à cet ami, j'ai été reçu dans l'un des bureaux. Il y a beaucoup de travail, ajoutai-je, ce qui m'empêchera de vous voir aussi souvent. Mais je suis heureux de penser, mère chérie, qu'à partir de ce jour vous ne manquerez de rien.

Depuis l'affreuse nouvelle de mon malheur, le changement opéré en elle la rendait moins vive et moins pénétrante. Puis je lui annonçais une bonne nouvelle, et l'on est toujours crédule devant la prospérité. Mes paroles lui arrachèrent le premier sourire que j'eusse vu sur ses lèvres depuis longtemps. Elle leva ses yeux au ciel et elle me dit :

— Je bénis Dieu de cela, mon tîls. Je puis mourir quand il voudra.

— Vous vivrez, mère, pour la consolation de votre cher Lioune.

En effet, elle était bien ma consolation. Je savais qu'un être dont je remplissais tout le cœur ^tait près de moi! Aux rares moments où je pouvais voler à Vaugirard, c'était pour moi un enivrement de monter à la chambre de ma mère, de lui faire raconter mille riens sur les jours écoulés, sur son sommeil, sur son appétit. Elle avait heureusement bien conservé sa vue. Je l'avais abonnée à un cabinet de lecture, à Vaugirard; et cela avait été mon salut. La passion de la lecture lui était venue. Comme elle liaait lentement, elle en avait

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