UN RODE MÉTIER
pour toute sa vie des collections littéraires et ro manesques de ce cabinet de lecture.
Elle jae pouvait pas s^expliquer de ne me voir que si peu. Elle se disait logiquenient que dans tous les bureaux du monde on a son dimanche, on a ses fêtes. Je lui répondais que, dans mes attributions, entrait la surveillance de la propreté d'une section des bureaux du ministère, ce qui me prenait rigoureusement, les dimanches, toutes mes heures. Elle ne pouvait me soupçonner de lui faire un conte. Je lui apportais tout ce que Je. gagnais, et, commo elle était d'une sobriété extrême, je fournissais au delà de ses besoins. Sa passion pour la lecture aidant, je finis par l'a^ccoutumer à me voir très-peu.
C'est qu'il est rude, bien rude, le métier !
Je ne m'en plains pas devant Dieu. Les autres misérables, cloués comme moi sur leurs sièges, valent-ils mohis que moi? J'accomplis, à côté d'eux, loyalement et à la saeur de mon front, ma tâche d'homme, gagner mon pain et celui de ma mère. Il m'en a beaucoup coûté de me ronjpre à cette vie. Dix-huit heures de travail, six à pein;e de sommeil. Le froid, les neiges, les pluies, les tempêtes, le soleil brûlant, aussi cruel que la température glacée, le brisement du corps, tout cela A supporter !
chartreux! ô trappistes! vous parlez de vie pénitente! vous êtes des sybarites à côté de moi. C'est peu dur de chanter à l'office dans une chapelle bien close, de lire, de méditer, d'être sous un bon abri, à braver les glaces de l'hiver, la pluie torrentielle, les feux d'un soleil de midi. Votre vie de prétendue souffrance est encore un de ces mensonges qui ont cours dans le catholicisme.
Mais je me trompe. Vous avez une pénitence que Dieu m'épargne. Vous êtes dans la vie artifi- ' cielle ; vous traînez le boulet du mysticisme ; vous vous perdez dans les nuages de la contemplative et de Yunilive. J'adore et je prie par mon rude labeur accepté. Vous aspirez à l'extase, moi à la résignation dans la souffrance. J'ai eu faim, et j'ai vu le moment où je serais mort de faim ; mes vêtements s'en allaient en lambeaux ; l'heure n'était pas loin où, comme les plus pauvres, j'aurais montré ma nudité ; des larmes amères, de vraies larmes, celles qui sortent d'un cœur broyé par l'injustice des hommes, ont coulé de mes paupières. Vous, vous savez que le grenier de la Trappe ou de la Charlreuse est plein ; vous êtes assuré d'un bon vêtement ch^ud; vous n'avez pas à verser une larme. Quand il sera dit : Vous qui avez eu faim, vous qui avez été nus, vous qui avez pleuré, venez à moi ! Qui aura le droit, des heu-