‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 36 sur 39 · UN RUDE MÉTIER · texte numérisé non relu

UN RUDE MÉTIER

reux du cloître ou du prêtre humilié à tenir le fouet sur un siège de fiacre, à se présenter devant le souverain Juge pour la récompense et de lui dire : Ce vrai souffrant de la terre, ce vrai pénitent, Seigneur, le voici !

Maintenant que tout est fini entre les prêtres et moi, que j'ai disparu de leurs regards, que nul ne peut savoir où je suis, je ne m'en crois pas moins lié à l'Église par des vœux librement prononcés. Soir et malin, sur mes six heures de sommeil, je prends la récitation de mon office; et Dieu m'est témoin que, malgré des fatigues excessives, je n'y ai jamais manqué. J'ai un petit diurnal de poche et une édition diamant des chansons de Béranger, reliés l'un comme l'autre en maroquin rouge. J'ai acheté cela un franc l'un aux étalages sur le quai Voltaire. Quand je suis au repos dans la journée, je récite les heures. Si un camarade me dit :

— Que lis-tu là?

— Tiens, lui dis-je, et je lui jette mon Béranger. C'est une ruse comme une autre.

Mais mon Béranger me donne le droit d'être le pasteur de cette nombreuse tribu de misérables dont je fais partie. Je les prêche souvent pour qu'ils évitent l'ivrognerie, les femmes, le jeu. Je leur impose, par ma simplicité, ma droiture, mon bon cœur. Us puisent au besoin dans ma bourse

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et presque toujours ils me rendent* Je leur parle de DiiW, si grande si bon, qui se cache pour voir les sacriûees des âmes éprouvées, i'^ ai vu pleurer à la pensée que bous, les humiliés, les meurtris, et j'ajoute que c*est souvent notre faute^ Eous aurons notre grande part au bonheur promis à ceux qui espèrent. Je leur dis qu'il faut prier Dieu; je leur porte pour preuve le mot de la chanson : « La prière donne du co^r. n Ils trou* vent cela magnifique et la raison convamcante.

A la semaine saiBte, je leur ai dk que, comme de bons chrétiens» ils devaient faire leurs pâques.

— Tu feras les tieaanes, toi?

— Certainement, ai* je répondu, et encore à Saint-Roch» notre paroisse^ superbement le jour de Pâques à la messe de six heures.

— Voilà qui est drôle l

— Pas le moins du monde, mon vieux, lis donc Déranger !

Qu'on puisse aller même à la messe, Ainsi le veut la liberté !

Ma citation a foit fortune. Us m'ont r^ndu :

— Tu es un bon aig» Nous ferons comme toi.

Plusieurs, en effet, m'ont tenu parole.

Jl y a trois ou quatre prêtres parmi eux. Ils ne me soupçonnent pas d'être des leurs. Mon Bé-

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ranger est ma caution. Moi je les ai recotnutô au premier aspect. On dépouille diffkilement Je sèmiaariste aux allures obséquieuses au regard incertain. Moi je n'avais jamais eu ees allures^ je r^rdais bien en face. Voila comment nul ite m'eût deviné. Us eussent plutôt cru que j'étais un banquier ruiné au jeu, dépouillé par les femmes et tombé dans la misère.

Un de ces pauvres prêtres, dans un moment de confiance, me raconta toute son histoire. C était lamentable. Ce qui était triste, c'est que le désespoir l'avait jeté dans le vice. On se noie là-dedans comme dans un gouffre pour échapper au sentiment de la conscience. J'eus le bonheur de le relever à ses yeux, me gardant bien de lui faire aucun aveu à mon tour. Je lui rappelai le caractère ineffaçable qui était en lui, et le prenant par l'honneur, seule fibre qui battît encore dans cette âme, je parvins à le convaincre qu'il devait respecter ce sacerdoce et faire sortir de l'abjection dernière de sa vie l'auréole d'un noble repentir. Cet homme me comprit. Je ne sais quelle attraction l'attira vers naoi ; nous nous sommes épris d'une amitié sérieuse. Je veiUe sur cette âme. Il a rompu définitivement avec une liaison coupable. Il en est venu à réciter, comme moi, fidèlement, tout son bréviaire. Je lui ai dit en riant que je lui

imposais cela pour sa « pénitence salutaire. » Il me trouve bien un peu trop habile en questions religieuses. Mais je lui ai répondu que j'avais la bosse théologique, que j'avais beaucoup lu de livres religieux, notamment la médiocre Théologie dogmatique et morale du sieur Gousset , qui pour avoir été mise en français par le célèbre Proudhon, blanchisseur de fin linge d'un futur cardinal, n'en €st pas mieux écrite pour cela. J'ai ainsi détourné tous ses soupçons. D'ailleurs, il m'a étudié à son tour; et il reconnaît, avec une naïveté qui m'amuse, que je n'ai nullement la coupe du séminariste*

J'ai appris par lui beaucoup de choses curieuses sur les diocèses où il a traîné sa pauvre vie sacerdotale.

Ah! si les évêques savaient ce qui s'entasse de haines autour d'eux par leur obstination à tenir les prêtres 'sous le servage!

J'ai remarqué que cet homme, sans s'être entendu à ce sujet avec moi, n'avait au fond du cœur aucune haine contre ceux qui l'avaient flétri, ïl avait, plus violente encore que la mienne, horreur du système compressif et tyrannique. Mais il faisait la large part de cet odieux système, et accordait un bill d'indemnité aux hommes meilleurs que le principe mis en pratique dans leur administration.

vu

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