‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 6 sur 39 · LA FORCE DU DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

LA FORCE DU DÉSESPOIR

ii'étais plus un homme, mais un lion furieux. Je le pris, ce corps qui ne pouvait plus me dire rien ; je l'enveloppai avec un soin extrême de tous les vêtements que. nous avions emportés avec nous. Dans l'égarement de mon amour, je me figurais être à mon tour une jeune mère bien passionnée pour un fils mourant, ne consultant plus ses forces, mais son intarissable tendresse, enveloppant ce fils adoré, le chargeant sur ses épaules, et, avec un héroïque courage, le portant jusqu'à sa couche réchauffée, pour voir si, sous les caresses maternelles, elle ne fera pas le miracle de sa résurrection. Je fis cela. Ma mère, quoique assez grande, me parut un enfant dont j'avais chargé mes épaules. Le vent du nord, qui avait continué de balayer la plaine, n'avait laissé sur la route que des neiges durcies. Mes pieds enfonçaient peu.

Chose étrange! je ne savais pas le chemin du village où j'allais; seulement, je savais qu'au ruisseau de Clamouze je devais tourner sur la droite; que je rencontrerais bientôt le lac Chauvet; que des arbres alignés m'indiqueraient Picherande; et que, si le temps était clair, j'en apercevrais le clocher. Ces renseignements me suffirent : je me détournai de la grande route quand il fallut m'en détourner; je compris, à la déclivité des terrains, où devait être le lac Chauvet; je le longeai comme

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si je l'eusse vu cent fois, et je «pus saluer la flèche^ du clocher de mon égUse comme si je m'en fusse éloigné le jour même. J'avais, dans cette surexcitation de toutes mes forces musculaires et cérébrales^ comme une puissance de seconde vue.

En entrant dans le village, la nuit se faisait. Une petite place était devant l'église; une maison, ce devait être le presbytère, était adossée à la haute nef. J'allai droit à cette maison : j'avais épuisé, cette fois, ce qui me restait de force. Je déposai doucement mon fardeau sur une vieille tombe qui servait de seuil à la porte, et je m'affaissai, évanoui, sur le cadavre de ma mère.

Quand je me péyeillai, j'étais assis deyanl un gros feu. Des v£q>eurs de vinaigre m'enveloppaient et m'avaient ranimé. Plusieurs femmes s'empressaient dans la chambre. Je portai mes regards autour de moi, comme un homme qui sort d'un long rêve. Un lit était à terre; un corps étendu, enveloppé de nombreuses couvertures, était sur ce lit. le compris que mes braves paroissiens m'avaient ramassé et porté dans le presbytère, ^nsi que les restes sans vie de ma mère inforlunée. La vue de cette couche silencieuse me fit tressaillir* Oq me présenta quelques gorgées d'un vin chaud pénétré de je ne sais quels arômes, selon les aocieiines habitudes pharmaceutiques du

pays. Celte espèce de liqueur pénétrante me fit du bien.

Je me levai.

On avait mis au feu un grand chaudron ; l'eau qui était contenue dans le chaudron fut remplie, sous mes yeux, par Tune des montagnardes, de ce même foin qui se ramasse dans les granges, sous les berges. Quand ces herbes eurent été bien imbibées d'eau à sa première ébuUition, je vis les femmes déshabiller ma mère et envelopper son corps, roidi par le froid, d'une couche épaisse de ce cataplasme aromatisé et brûlant; puis elles mirent sur le lit de chaudes couvertures de laine.

C'était ce que nous appelons, en pays civilisé, un remède de bonnes femmes. Celles-ci l'appliquèrent avec une entière confiance. — Ce n'e^t pas la première fois, me dirent-elles, que nous aurions rappelé quelqu'un à la vie. Nos neiges sont terribles, mais le bon Dieu nous a appris le moyen de sauver nos pauvres gens perdus.

Ce procédé de pur empirisme réussit à merveille. Rien d'ailleurs n'était plus rationnel. A peine le plus léger mouvement fut aperçu par l'une de ces femmes que, plaçant sa bouche sur la bouche de ma mère, elle chercha à introduire dans les poumons un air tiède. La respiration, imperceptible d'abord, se manifesta ensuite d'une manière

plus sensible. Bientôt il fut possiJ[)le de faire prendre à la malade quelques gorgées d'une décoction aromatique faite avec la fleur de ce joli petit gnaphalium rose des montagnes, qu'on connaît sous le nom de pied-de-chat. C'est un thé d'un goût délicieux, légèrement sudorifique, et que Ton sucre avec du miel.

J'étais là tout à fait dans l'ancien monde. Mais à ces procédés primitifs, je dus le bonheur de sauver ma mère.

Je n'ai pas dit les grandes lamentations de mon conducteur. Son cheval enfoui sous la neige, son chariot peut être brisé, la peur terrible qu'il avait prise et qui, dans le moment du danger, l'avait porté à chercher un asile au village sans s'inquiéter si je le suivais, malgré la laurmenle, tout cela avait frappé de terreur le pauvre homme.

maudite montagne! s'écriait-il.

11 fallut, le lendemain, aller chercher la voiture renversée.

Quant au cheval enfoui ^ un troupeau de loups affamés était venu, il paraît, pendant la nuit, le déterrer sous la couche épaisse de la neige. On voyait les traces nombreuses de ces carnassiers qui, de toutes les forêts environnantes, étaient accourus au festin. Lorsque les hommes du village, en compagnie de mon Auvergnat, se ren-

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dirent sur la. route pour chercher mes meubles à demi brisés, ils trouvèrent les oiseaux de proie qui dévoraient les restes des loups. Il fallut, avec mille peines, enlever la voiture du milieu de cet horrible charnier.

Telle fut mon arrivée à Picberande : les tribulations de toutes sortes m'avaient suivi jusqu'à cette heure; elles continuèrent. Afin d'éviter un procès, il me fallut donner à mon homme d'Issoire une indemnité pour la perte du cheval tombé sur la route et dévoré par les bêtes carnassières.

Uon presbytère était un taudis ignoble; il fallut le rendre habitable. L'église était dans un état complet de dégradation; les habitants étaient pauvres. Devais-je me donner une maison un peu confortable, et laisser la maison de la prière à son délabrement? Je la décorai comme je le pus; mais enfin je la décorai. Quelques épargnes de ma mère passèrent à cela. Il était bien convenu que Picberande, puisque Dieu nous avait jetés là, serait! notre retraite définitive. On nous oublierait dans ce recoin du diocèse, au milieu de la solitude des neiges, avec nos pauvres montagnards. Je songeai d'où j'étais sorti, que je n'étais moi-même, après tout, que l'un d'entre eux, que Dieu m'avait voulu à cette tâche obscure, mais sainte et profondément civilisatrice, de curé de village. Au train dont les

-choses marchaient à Clermont, je serais toujours l'un de ces maudits sur lesquels tombent toutes les défiances, tous les anathèmes. On me ferait grâce en me supportant.

J'avais assez de foi pour prendre cet avenir tel qu'il m'était fait, tout en maudissant, il est vrai, les passions misérables dont j'étais la victime. Ma résignation était plutôt le sentiment d'une injustice subie et à laquelle il ne m'était pas possible de m'arracher, que l'acceptation bien filiale d'une douloureuse épreuve. Je ne me donne pas dans ces pages pour un modèle de vertu; je crois que le mal, quand il est jeté sur l'âme humaine comme un affront, doit être toujours déclaré le mal. C'est beaucoup de n'avoir pas de haine dans le cœur contre les misérables qui se font nos persécuteurs, et c'est déjà un haut degré de christianisme d'en venir là. Je laisse à de plus saints que moi un amour plus tendre pour des ennemis, s'ils peuvent atteindre à une perfection semblable.

Félicie, je Tavoue, était plus grande que moi. Ses lettres, empreintes d'une philosophie touchante, avaient une élévation que j'admirais beaucoup, mais dont la réalisation me semblait autrement difficile. C'était moins comme chrétien qu'elle me voulait impassible et fort, que comme être intelligent et libre. 11 y avait dans cette âme

quelque chose de romain. Le Pœte, non dolet était sa devise. J'admirais ma sœur dans ces régions sereines. Mais, pour moi, j'étais plus près de terre ; je me sentais un pauvre curé.

Je dirai cependant que cette correspondance , empreinte d'idées si nobles, d'encouragements si sages, me fit du bien, Quand mes forces faiblissaient au rude labeur de la vie, cette parole auguste et douce était un baume sur ma nature énergique où revenait, toujours saignante, la blessure que m'avaient faite l'injustice et l'hypocrisie.

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