‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 7 sur 39 · CE QD ETAIT MON PEUPLE · texte numérisé non relu

CE QD ETAIT MON PEUPLE

C'est un singulier peuple que celui du plateau de r Auvergne, il a conservé les vieilles mœurs gauloises, toutes ses superstitions païennes sur lesquelles il a greffé son christianisme. Ce n'est pas une petite tâche que celle du prêtre au milieu de ces populaiions.

Comme le climat est extrêmement rigoureux, que le sol, en raison de l'altitude du plateau et de la longueur des hivers, n'est propre qu'à produire le seigle et les fourrages, que les bois, vu les distances, n'ont que peu de valeur, on peut dire que le pays est pauvre. Mais la race est industrieuse, active, économe. Elle joint à cela la cupidité et la ruse. Et comme elle est fortement trempée, rude

au labeur, infatigable, il s'ensuit qu'elle supplée par son esprit ingénieux et mercantile à la pauvreté du sol que la Providence lui a départi.

il serait difficile de fixer, historiquement, l'époque où l'Auvergnat s'est fait émigrant. Ce qui est certain, c'est que partout où il se trouve des Européens, l'Auvergnat est au milieu d'eux.

Profondément cupide et rapace, il a inventé un moyen infaillible de succès, la probité. 11 ne faut pas que l'Auvergnat puisse être soupçonné. Qu'il soit domestique, employé, porteur d'eau, charbonnier, on doitsefier à luiavec une sécurité absolue. Il ne saurait tromper. Le pays serait perdu s'il pouvait s'élever un doute sur l'honorabilité de l'Auvergnat.

Mais il faut comprendre que cette probité n'est absolument qu'un calcul. C'est comme procédé industriel que l'Auvergnat pratique la probité. Voleur par instinct, il comprime ses goûts rapaces, comme l'animal domestique qui, par peur du bâton, ne touche pas au repas du maître. Ce n'est pas une notion plus belle de justice à laquelle cette race se soit élevée, c'est une habileté qu'elle a trouvée pour s'enrichir plus sûrement. Le même homme qui ne fraudera pas sur une mesure, sur un pesage, sera un horrible chicaneur dans des discussions de famille, n'aura ni entrailles ni jus-

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tice chaque fois qu'il sera protégé par la lettre du code.

Outre rémigration qui transporte cette race trèsprolifique jusqu*aux extrémités du globe, il y a l'émigration annuelle à laquelle se livrent presque tous les hommes. Ils descendent de la montagne à la fin de septembre, quand le plateau est menacé d'être envahi par les neiges. Us arrivent à Clermont, à Liinoges, dans les villes d'approvisionnement en gros; ils achètent la pacotille de mercerie qu'ils peuvent porter, et avec ce petit fonds de marchandises qu'ils renouvellent successivement, à proportion de la vente, ils se livrent à un commerce lucratif dans tous les départements riches et vinicoles de la France.

Un Auvergnat revenant au mois de juin pour les travaux agricoles, la fenaison ou la moisson, a vécu huit mois hors de sa maison, où sa femme aura tenu le ménage dans les conditions d'une stricte économie, et il rapporte en moyenne cinq à six cents francs en espèces qu'il place aussitôt dans une parcelle de champ. Tel est le système. Ne rien dépenser en dehors des besoins rigoureux de la nourriture, et revenir au pays avec un bénéfice réalisé.

On comprend les dangers pour les mœurs de cette émigration annuelle. Ces hommes vigoureux.

condamnés à un célibat de huit mois, se gênent peu pour se donner des plaisirs faciles. Leur foi, dans ce mélange continuel avec des hommes sans moralité et sans principe, fait facilement naufrage, et ils ne reviennent, après quelques années de ces descentes dans le bas pays, qu'indifférents à leur religion, quand leur cœur n'a pas été perverti.

Par contre, les femmes sont généralement chastes et honnêtes. C'est chez elles que se sont conservées les croyances chrétiennes. Le clergé a été très -longtemps influent et considérable en Auvergne. La seule petite ville de Besse avait une collégiale de soixante prêtres. Il s'en est suivi une action puissante dont les effets se font ressentir encore.

Malheureusement, le sacerdoce des derniers siècles n'a pas réussi à imprégner la population de la sève chrétienne. Il n'y a chez elle de christianisme que dans les pratiques extérieures. On ne descend plus au beau Panthéon élevé si somptueusement par les Romains, en face des eaux bienfaisantes du Mont -Dore, mais on va baiser la statue de bois de Notre-Dame de Vassivière et y porter des cierges. La superstition a changé de forme: l'homme est resté païen.

Tels furent les chrétiens que je trouvai à Picherande et dont j'étais devenu le pasteur.

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Avec mon esprit positif, ma raison froide, je ne m'amusai pas à suivre la routine mystique de mes prédécesseurs et de mes confrères. Je me proposai de faire des hommes moraux, et non pas des théologiens. Je cherchai donc à agir sur mon peuple par influence, à lui inculquer quelques principes simples et pratiques. Je bannis de mon église toute la fantasmagorie des dévotions à laquelle le peuple ne comprend rien ou qu'il change en superstitions grossières.

Je m'attachai à être bon, juste, franc avec lui; à lui riiontrer, ce qu'il aune avant tout, le prêtre foncièrement honnête homme et loyal, plutôt que le prêtre absorbé dans le mysticisme. Je lui prêchai qu'une bonne action valait mieux que cinquante prières ; que la religion était au fond du cœur, et non pas dans des actes extérieurs; que les pèlerinages à Notre-Dame de Vassivière, à Notre- Dame d'Orcival et à toutes les Notre-Dames possibles, ne valaient pas le devoir consciencieusement rempU dans la famille.

Mes sermons étaient courts. Au lieu d'accabler le peuple, j'avais l'art de faire désirer ma parole pour la faire aimer. Mon ton était doux et simple. C'était un entretien si familier, si amical, si paternel, qu'il devenait attrayant pour tous. Je parlais des vieillards avec une grande considération. Je

vantais leur expérience des choses de la vie, leur raison, leur prudence. Je les offrais comme modèle aux hommes de l'âge mûr. Ces derniers étaient traités par moi comme des amis, que je voulais me faire au miUeu de mon troupeau, pour que, d'accord avec eux, je les aidasse à la tâche si belle mais si difficile du renouvellement moral de la génération dont ils étaient les pères.

Ma tactique était une réserve absolue avec les femmes. Je n'avais rien dans mon langage qui pût les éloigner de moi; mais j'affectais presque de ne voir dans l'église que des hommes, de ne chercher à former le faisceau religieux de la paroisse qu'avec les hommes.

Au temps pascal, je ne donnais que quelques minutes au confessionnal à chaque femme. J'étais plus long, plus affectueux, plus expansif auprès de chaque homme, l'encourageant au bien et lui parlant avec chaleur des joies d'une bonne cot^ science que donne une vie chrétienne.

Je ne tardai pas à recueillir les fruits de ma méthode. Quelques mois s'étaient à peine écoulés que j'étais maître de tous les esprits par le soin même que j'avais pris de ne chercher aucune domination.

Les habitants de Picherande exprimaient leur opinion sur moi par cette parole : Notre curé est

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un brave homme. Et ils ajoutaient une expression qui rendait parfaitement leur pensée : Ce n'est pas un curé de menettes. Les menettes sont, dans tout le plateau central, ces filles dévotes de chaque paroisse qui ne quittent pas les églises, et qui, dans le sentiment général, n'en sont pas meilleures pour cela.

J'arrivai à beaucoup aimer ce peuple. Il n'a guère de grossier que l'enveloppe. Les femmes, dans le plateau, ont une intelligence remarquable. Tout en ayant l'air de peu m'occuper d'elles, je comptais beaucoup sur leur influence; et comme la nature a donné à la femme d'admirables instincts, je savais très-bien que celles de ma paroisse comprendraient ma réserve et m'aimeraient d'autant plus qu'elles me verraient prendre de l'influence sur leurs pères, leurs maris et leurs fils. La femme est pour le prêtre la grande complice du bien, quand ce prêtre n'a pas l'idée extravagante cle faire des chrétiens avec de belles chasubles dorées, un dais superbe, un autel chargé de fleurs artificielles, des illuminations de cierges, de longues messes, de longs sermons, de longues processions, et toutes les inventions du dévolisme pour parler aux yeux et donner au peuple des spectacles.

J'avais pour confrères et pour voisins d'abord les curés de Besse et de La Tour, qui sont des titulaires d'archiprêtrés. Picherande est du canton de La Tour ; puis les curés d'Église-Neuve, de Saint- Donnat, de Saint-Dierry, de Valbelais, de Saint- Anastaise, de Compains, d'Espinellat, de Murols, de Chambon, de Saint- Victor et de Saint-Genès. Je ne dois pas oublier le curé du Mont-Dore, dont j'avais été le vicaire.

Plusieurs de ces prêtres étaient de dignes garçons que je ne tardai pas à aimer. Dans cette oasis glacée qui s'appelle la montagne, il y a un instinct qui rapproche les hommes : la même vie de lutte, le besoin mutuel de secours dans la pratique du

ministère. Nous nous trouvions ensemble pour les fêtes patronales, pour les distributions annuelles des saintes huiles, pour les premières communions des enfants, surtout pour le pèlerinage fameux de Vassivière, sans parler des visites fréquentes entre proches voisins. L'un de nous, absent ou malade, était aussitôt remplacé, à charge par lui de réciprocité dans FoGcurrence. Je puis dire qiie, sous ce point de vue, nous étions de parfaits camarades.

Quant aux caractères, au système de direction dans nos paroisses, je dois avouer qu'il y en avait autant que d'individus. 11 faut avoir passé de longues années dans le ministère pour savoir, pertinemment, quel tohu-bohu règne au sein de ce catholicisme dont l'unité apparente a été si souvent prônée. Je ne parle pas évidemment ni des cérémonies, qui sont partout à peu près les mêmes, ni du symbole enseigné aux fidèles, je parle de cette grande chose qui constitue l'essence de la vie sacerdotale, le gouvernement des âmes.

Croira-t-on que de tous les supérieurs, directeurs, professeurs des séminaires qui nous ont formés, à de rares exceptions près, nul de ceux-là n'a mené la vie de curé de paroisse rurale, nul ne connaît le peuple des champs, ses goûts, ses habitudes, ses préjugés enracinés, ses routines, ses superstitions?

^ LE CUBÉ I>E CAMPAGNE

Croira-t-on que toutes ces études de théologie se perdent à une longue et fastidieuse étude rétrospective des luttes dogmatiques de rÉglise, et que de la connaissance des hommes, des difficultés pratiques du ministère, des moyens d'exercer de l'influence sur les peuples, il n'en est jamais fait mention ; que ceux qui vous enseignent ne savent pas le premier mot de cet art difficile qui a été appelé ars artium, regimen animarum? Cela paraît une contradiction énorme, une monstruosité dans le catholicisme. Et cependant cette monstruosité existe, cette contradiction est érigée en principe.

Que savent donc les hommes qui forment le clergé? Quelle méthode suivent-ils pour préparer les jeunes prêtres?

Le voici :

Ce sont des hommes pieux dont la vie, régulière et monotone, est tracée invariablement par les battements invariables de l'horloge du séminaire. Ils ont un règlement de vie. Et avoir un règlement de vie, c'est-à-dire se lever, prier, travailler, manger, dormir, toujours uniformément, est regardé par eux comme l'un des grands procédés de la perfection chrétienne. Ces hommes ont pour idéal la vie monacale, le cloître; pour eux le meilleur prêtre* est le prêtre le plus pieux, et le prêtre le

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plus pieux est celui qui, dans son presbytère, continue à suivre son règlement de séminariste, qui fait de ce presbytère un petit couvent.

Faire un prêtre, selon cette théorie, c'est dispo* ser un Jeune homme chaste à prier, méditer, fuir les hommes, étudier la théologie, prêcher beaucoup les théories mystiques, et chercher, après s'être modelé lui-même sur les moines, à faire de chaque famille comme un monastère où régnerait l'esprit mystique.

Cette tendance est devenue dominante dans la direction des séminaires. Le mysticisme y règne en maître. Quoi d'étonnant que le prêtre mystique, le prêtre moine soit l'idéal de ces instructeurs du sacerdoce?

Mais alors il arrive ceci :

Que l'idéal du sacerdoce catholiqiw CMitinuant à être le prêtre mystique, et la vie normale du presbytère étant par sa nature la contradiction même du mysticisme, peu de prêtres, au sortir de leur éducation claustrale, continuent à répondre à cet idéal. La raiscwi, la pratique, l'expérience déterminent bientôt la rupture. Le prêtre moine est une antinomie.

De loin en loin, quelque nature tenace ou fanatique s'obstine à réaliser le type donné par renseignement du séminaire; mais tout le reste.

secouant les langes, abandonne bientôt un système impraticable.

C'est ce qui produit dans le clergé celte hybridité singulière de' vie qui frappe tous les hommes du monde. Officiellement, pour la forme, parce que c'est le pli primitif donné dans l'école, le prêtre est mystique; dans le fait, dans la pratique, c'est l'homme réel, l'homme du terrè-à-terre, comprenant la vie sacerdotale comme une vie honnête et réguKère, mais étrangère par sa nature même aux réalisations du mysticisme.

Parmi mes confrères, deux ou trois seulement se donnaient le rôle de mystiques. L'un d'eux, le curé de Saint-Donnat, était de bonne foi. C'était une nature d'illuminé, esprit étroit, âme ardente. Il ne fallait rien de plus. Les deux autres, plus roués, plus habiles, se servaient de la mysticité comme d'un moyen d'avancement. Il ne faut pas être grand grec, quand on connaît l'esprit qui règne dans les hautes régions du sacerdoce, pour se dire ceci : Si je sais, douze ou quinze ans de ma vie, me poser aux yeux do tous comme un homme d'une haute piété, d'une régularité édifiante, j'attirerai l'attention de l'administration épiscopale. On ne me laissera pas longtemps dans l'obscurité d'une cure de village. J'aurai une cure de ville, au moin s une cure inamovible, u n a rc hi-

prêtre. Dès lors, toute la tie extérieure se trace sur cette donnée.

Le presbytère n'est que la continuation de la maison d'éducation cléricale : on est sévère dans son costume, modeste dans son regard, compassé dans sa démarche ; le bréviaire se dit à des heures marquées; oraison, lecture de piété, examen de conscience, récitation du chapelet, longue préparation à la messe, longue action de grâces, grand fracas dans le culte extérieur, grande importance accordée aux confréries pieuses, aux dévotions de toutes sortes, aux processions, aux pèlerinages, tout cela devient l'objet d'une attention de toys les jours. On attire à l'église un petit groupe de femmes qu'on lance dans les pratiques répétées de la dévotion, sans crainte de les arracher à leurs modestes devoirs d'épouses et de mères. On les garde de longues heures au confessionnal : on exalte leur imagination; on pose devant elles l'idéal mystique, la vie d'amour et de contemplation, à la place de la vie du devoir, plus rude et moins séduisante pour là nature passionnée de la femme. On travaille à ce que le plus grand nombre de ces dévotes puisse arriver à la communion fréquente. On né tarde pas à s'attacher à deux ou à trois de ces philothées, au moins à une qui devient l'ange de choix et que l'on fait communier tous l^s jours,

comme le beau idéal prcfposé à l'ardeur ei à Fimitation des autres.

On est avec ses confrères d'une réserve habilement calculée. On surveille son regard, ses paroles, sa tenue. Jamais un mot d'abandon. Le rôle de personnage se joue surtout avec eux, et il ne faut pas que rien vienne trahir. On est fidèle jusqu'au scrupule aux moindres détails de l'habit ecclésiastique. On a le sommet de la tête le plus largement et le plus finement rasé, ce qui est une grande marque de perfection; on porte rigoureusement la sainte culotte par horreur de l'habit, — appelé révolutionnaire, — le modeste pantalon, qui est pour tous un brevet patent d'indiscipline, de relâchement, d'esprit moderne; les plus édifiants ornent leurs souliers de boucles d'argent. On a la parole emmiellée d'idées saintes; on a tout un vocabulaire auquel on est fidèle. On ne dira pas « Marie », ce qui serait familier, mais bien « la très-sainte Vierge ». Et au moment où j'écris ces ménioires, on ne dit pas c< le Pape » comme tout le monde, mais « le très-saint Père ». Quand on écrit à un confrère, on met en haut de la lettre une invocation « Jésus, Marie, Joseph », ou toute autre sentence mystique, et cette lettre ne se termine que par l'expression du plus tendre amour <( dans les sacrés cœurs de Jésus et de Marie ».

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Peu de temps après mon arrivée à Pkherande, je reçus la visite de l'un de ces parfaits du sacerdoce.

C'était vénérable et discrète perscmne, M. Courtial, curé de Murols. Une grosse tête, un large buste, un long corps, tel était Tensemble du confrère. De cette masse de chair vivante s'échappait une voix mielleuse, façonnée aux entretiens mystiques, qui eût été enviée de tous ceux qui, sur le théâtre, ont à faire parler ce bon M. Tartufe, De plus, l'homme posait. C'était bien le curé de Murols qui venait chez moi, et nullement M- Courtial. Disons mieux, si M, Courtial pouvait exister pendant quelques heures du jour, c était quand il était absolument, rigoureusement seul, dans son presbytère hermétiquement fermé, pour que M. Courtial, tremblant comme le lièvre d'être connu ce qu'il pouvait être, fût bien assuré de n'être ni vu ni entendu.

Il me prodigua les compliments et les caresses. 11 en voulait évidemment à mon fromage. Puis il en vint à son thème arrangé à l'avance.

— très -cher confrère, nous avons bien besoin de prêtres pieux et réguliers. Le bien est si difficile à faire ! L'homme ennemi sème continuellement l'ivraie dans le champ du père de famille. Il n'y a qu'une piété exemplaire, que la

sainteté qui puisse ramener les peuples. Oui, mon bien-aimé confrère, nous devrions tous être des saints.

Cela était passablement récité, et un homme moins retors que moi dans la diagnostique cléricale y eût été pris.

— Je crains beaucoup, monsieur le curé, lui répondis-je, que vous vous fassiez une fausse notion des moyens de procurer le bien dans une paroisse.

Mon ton simple mais ferme Tétonna.

— Que voulez-vous dire, cher confrère?

— Je veux dire ceci : qu'on pourrait être un prêtre pieux et régulier, à la façon dont vous le comprenez, et ne jamais faire de bien dans une paroisse.

— Mais, cher confrère, vous m'étonnez.

— Comment cela?

— Mais au séminaire a-t-on voulu faire autre chose de nous que des prêtres pieux? Notre saint évêque a-t-il d'aulre pensée que de voir dans chaque église un prêtre édifijint et plein de zèle? Dans les retraites que nous prêchent de vénérés pères, nous^ demande-t-on autre chose que d'être pieux et bien pieux, à l'exemple des saints?

— Nous ne nous entendrons guère sur cela, répliquai-je. C'est précisément cette prétention

de ramener les peuples par les moyens que mettent d'ordinaire en pratique les prêtres appelés pieux, que je crois mauvaise.

— Vous ne parlez pas sérieusement, cher monsieur le curé ?

— Très-sérieusement, au contraire. Je souffre comme d'une erreur radicale dans le clergé, qu'on s'obstine à penser qu'en mettant à la tête d'une paroisse un jeune prêtre appelé pieux, régulier, édifiant, prenez le nom que vous voudrez, on aura tout fait pour le renouvellement dans le bien de cette paroisse.

— Mais, monsieur le curé, vous penseriez donc qu'il vaudrait mieux y mettre un prêtre indifférent aux choses de Dieu, sans zèle pour ses devoirs ?

— Oh ! je ne dis rien de cela ; et pour vous faire comprendre ma pensée, je m'explique sur le malentendu qui est entre nous deux.

Voici ce que je pense.

Je ne repousse pas ce prêtre parce qu'il est pieux, zélé, etc. Seulement la manière dont veulent réaliser le bien presque tous ceux que l'on honore de ce titre, et je suppose encore que ce soient des hommes loyaux et convaincus, et non pas des habiles, pour lesquels la piété extérieure est un masque, cette manière me semble radicalement impuissante.

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— Monsieur, vous coodamnez les meilleurs prêtres et toute TËglise !

Cette parole fut dite d'un ton qui m*eût fait rire, si je n'eusse pas vu que mon homme se sentait un peu deviné. De te fabula narratur. Je savais que sa paroisse allait horriblement maf^ qu'il était détesté de l^ous, excepté de ses dévotes, pour son esprit ijaquisitorial, son fanatisme, son intolérance. Je l'avais placé sur des charbons ardents. C'était le taureau pris par les cornes. Je venais de démolir toute la belle homélie qu'il avait préparée pour jouer son rôle en arrivant au presbytère de Picherande. Je voyais, malgré son plan de grande réserve, percer son dépit. Chacune de ses phrases avait rendu son amer déplaisir. J'avais été d'abord son « très-cher confrère », puis son « cher confrère », puis « cher monsieur le curé », puis « monsieur le curé », enfin a monsieur » tout court. Comme j'ai dans le cœur une sainte et profonde horreur des cafards, et que, sans jugement téméraire, j'étais sûrement renseigné sur oehii-ci, je tenais à ce qu'il comprît que dans le clergé tous né sont pas dupes du beau rôle joué par des saints de cette sorte.

Dès qu'il eut lâché sa belle exclamation :

— Oh ! permettez, lui dis-je. Je ne vous autorise pas à me dire que je condamne TÉgUse et les

jDBilleucs prêtres. Seulement j'affinne, ce que je crois UB fait démouitré par rexpérience, que les prêtres les plus capables de faire un bien solide et durable, au sein de oos pa^mlations, ne sont pas ceux qui répondent à Yotre programme, ie croîs que ces pieux auxquels vous faites allusion ne font rieyi de solide dans les paroisses; qu'ils amènent Jes peuples à confondre beaucoup dre pratiques ^ixiérieures avec la substance même de la religion; que Texagération qu'ils font du culte, dans ses parties aecessoires, laisse oublier le vrai culte, Tadoration an esprit et en vérité ; que leur ensejgnemeiit uayisUque glisse sur les âmes et ne prodmt quua christianisme artificiel ; je crois que^ dans notre Auvergne surtout^ où sont vivaces eneore les coutumes du vieux paganisme, ce que les prêtres appelés pieux aiment taat, les dévotions font un mal réel au catholicisme; que Tidée de ne pas détruire les «uperstitioais de peur qu'en? i^ortant des âmes elles n'emportent la foi est une idée fausse, parce que c'est une défiance de Ja valeur intrinsèque de la fei qui, de tout temps, a rejeté cet impur mélange, et n'a brillé pure dansl'Église qu'à la condition d'être la plus baute^ spiritualisation des instincts religieux dans l'humanité.

Voilà bien des siècles, rontinuai-je, que le sysr

tème qui vous paraît si beau a son application dans notre France. II n'a attaqué l'âme humaine chez nous qu'à la surface. Cette religion de petites pratiques dévotes qu'il a établie a fondu, comme cire, devant les premières paroles de la Réforme au seizième siècle : il a fallu les bûchers, les dragonnades, la corruption par l'argent et par les honneurs pour arrêter l'invasion de cette réforme. Votre système, après le siècle, si religieux en apparence, mais uniquement formaliste, de Louis XIV, n'a pas empêché l'incrédulité du dix-huitième siècle de faire des progrès immenses, et d'amener le déisme philosophique jusque dans nos hameaux. Et, à l'heure présente, grâce à la continuation de ce système, si l'on en excepte quelques pauvres femmes, nous voyons l'homme n'avoir aucune foi dans le prêtre ni dans son ministère.

Si tels sont les faits, et il serait difficile de les nier, je suis, plus que vous ne pensez, l'ami sérieux de l'Église, en désirant qu'mi système opposé au vôtre soit adopté.

Mon homme était un peu interloqué ; mais comme c'était la suffisance même, il ne voulut pas se tenir pour battu, il me répliqua :

— Vous ne m'avez pas convaincu, monsieur.

Le bien, au moins vous le reconnaîtrez, s'est conservé dans l'Église. Et c'est grâce aux prêlrès

pieux. Sans eux, il n*y aurait plus de catholicisme en France.

Je lui empruntai alors ses formules.

— Mon très-cher confrère, avec une autre méthode nous aurions aujourd'hui une religion sérieuse, un véritable christianisme. Et c'est là l'objet de mes regrets profonds.

— Ne croyez pas cela. L'incrédulité eût été plus puissante encore. Ce sont de beaux rêves, voyez -vous, tenons-nous-en à l'opinion de nos respectables chefs. C'est une voie si sûre que celle du respect et de l'obéissance !

— Vous changez la chose en plaisanterie, cher confrère. Croyez-vous, par hasard, que je sois moins respectueux que vous pour nos chefs parce que je ne vois pas aboutir la méthode qu'ils semblent préférer? Je n'attaque ni leurs vertus, quand ils en ont, ni leurs intentions, que je crois trèsbonnes. Seulement, .une expérience de trois siècles prouve que leur procédé réussit mal, voilà tout.

Vous êtes d'aimables gens, réellement, de vous donner le rôle de la soumission et du respect, et de supposer que ceux qui pensent y voir clair sont en état d'insubordination vis-à-vis de leurs chefs. Cela est bon à dire à des enfants. Quelques esprits naïfs s'y laissent prendre. Nous n'acceptons pas cette espèce de flétrissure; et nous trou-

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vom peu modestes ceux qui veulent nous Fînfliger.

Je vous avoue qrre, pour mai part, je ne sufe pas d^fcumeur à la subir. Je tiens à ne pas me classer parmi les mystiques ; je dis cela bien haut. Je n'en ai pas moins la prétention de travailler au bien avec la même ardeur qu'eutî-nrêmes. Jfous différons de moyens, voilà to;ut.

£es hommes de la méthode ratïonneffe, j'emploie ce mot pour mettre notre système en opposition avec la méthode mystique, sont les enfants soumis de l'Église. Ils croient mieux voir le procédé qui mène au bien que leurs collègues appelés les pieux. Ce n'est pas une attaque contre leur vertu, quand ils ont de la vertli, c'^est un simple blâme de leur système.

Je vois, cher monsieur le curé, que, comme beaucoup d'autres^, tous faites cette confusion. Je vous demande pardon d^avoir cherché à vous éclairer sur cela. Mais, franchement, nous trouvons singuliers les hommes qui se donnent le privilège de faire seuls le bien. K' est temps qu'on voie clair sur ce chapitre. Je suis bien décidé, dans le pays, à ne jamais accepter le rôle d'infériorité auquel nos confrères les parfaits voudraient nous réduire. Lorsqu'il est patent que beaucoup d'eux n'arrivent qu"à faire détester la religion dans les paroisses.

il serait par trop naïf de leur décerner des lanriers. Je ne veux pas, cher monsieur, pousser Fabnégation jusque-là.

JaTaîs, on le voit, mené' assez rudement le très-cher confrère. Mais il m'avait provoqué. Je dois le dire maintenant : c'est une des prétentions intolérables de cette petite secte pharisaïque de se couronner d'une auréole. J'étais jeune, ardent, sûr de moi-même, sachant très-bien où j'allais dans la méthode que j'appliquais chaque jour avec succès. Je voulus rabattre un peu la gloriole de ces hommes qui ont à mes yeux la double honte ■de leurs insuccès et de leur hypocrisie.

On comprend que j'amenai peu à peu la conversation avec le confrère sur des questions moins brûlantes. Je donnais l'hospitaUté. Je dus être aimable chez moi. Je renvoyai mon homme peutêtre content de mon affabilité, mais furieux de mes paroles. Il ne s'était jamais vu si bien deviné.

Je sus bientôt qu'il avait fait grand bruit de notre entretien. J'étais à ses yeux un homme perdu. L'Eglise était bien en danger avec des prêtres imbus d'idées aussi perversives des bonnes doctrines que les miennes. Il chercha à monter une cabale contre moi parmi mes autres confrères. Avais-je été imprudent? Peut-être, mais lors même qye je ne l'eusse pas mis à sa place,

nous étions l'un et l'autre à des points trop extrêmes, pour que je n'eusse pas trouvé toujours en lui un antagoniste implacable.

Ma mère, en allant et en venant dans le presbytère, avait eu quelques bribes de ce colloque. Elle me dit le soir :

— Vous vous ferez bien des ennemis !

— mère, tant pis ! répliquai-je. Je ne serai jamais l'esclave de ces hypocrites.

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