‹ Le curé de campagneChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Compilations.

Ce ne fut pas sans de graves difficultés qu'on parvint à réduire la sauvage opiniâtreté du jeune comte de Balmasèrez. Pedro fut obligé d'opposer une lutte manuelle aux efforts insensés du petit audacieux , qui ne céda qu'à la force supérieure de son gardien , et il se passa quatre ou cinq jours avant que l'abbé Knap pût mettre en pratique sur

ce naturel abrupte et farouche , les théories qu'il avait imaginées et combinées pour son éducation. On comprend qu'elles étaient basées sur la douceur et la patience, qui faisaient le fond du caractère de l'ecclésiastique : leur résultat fut de familiariser l'enfant avec sa nouvelle position , et de la lui rendre agréable en peu de temps. Le petit Carlos se mit à battre la campagne , matin et soir , accompagné de Martorès , qui réglait de son mieux l'impétuosité de ces promenades à grande course , ou du lieutenant Schunck , qui était entré plus avant que tout le monde dans les bonnes grâces du jeune comte , à cause de ses manières brusques et turbulentes.

L'invalide, malgré son âge et sa jambe de bois, qui ne lui permettaient pas de partager , comme il l'aurait voulu peut-être , ]a prodigieuse instabilité de Carlos , était devenu son favori; de son côté, l'enfant, qui

trouvait dans le vieux soldat un compagnon toujours prêt à rire de ses folies les plus hasardées, ne se montrait pas en reste de complaisance : il écoutait avec une curiosité naïve les récits exagérés des périls que le lieutenant avait courus dans les combats , et il s'établit entre l'enfant et l'invalide une intimité réelle , une sorte d'affection instinctive basée sur le rapport de leurs goûts et de leurs caractères.

D'abord cet état de choses plut à Martorès et a l'abbé Knap, parce cpi'il contribuait plus que toute autre circonstance à acclimater Carlos. Mais le rapprochement de ces deux esprits irritables et légers entraîna des inconvénients qui renversèrent tous les plans de l'ecclésiastique, tant pour ce qui concernait la conversion du lieutenant, que pour l'éducation de l'enfant.

Outre le charme secret qne Pierre Schunck trouvait dans l'extrême mobilité physique

et dans l'humeur intraitable du petit Carlos, le vieux soldat se croyait dans l'obligation de montrer de la complaisance pour l'enfant , en raison de l'ancienne amitié qu'il vouait à son père , et il s'habitua peu à peu à l'idée de se regarder comme son instituteur naturel. En conséquence il ne se contenta plus de partager les distractions de son féal compagnon de promenade , il se mit à façonner consciencieusement cette jeune àme , et ne crut pas pouvoir trouver un meilleur modèle que son propre caractère.

Dès lors toutes les leçons de l'abbé Knap échouèrent naturellement contre le double obstacle que lui opposaient le peu d'aptitude de son disciple à tout ce qui concernait l'étude, et les dangereux exemples qu'il trouvait dans la fréquentation du lieutenant. L'ecclésiastique s'aperçut avec douleur de ce sur croit de difficultés dans les deux tâches qu'il s'était imposées; mais il n'en laissa

rien paraître , et il persévéra plus que jamais dans ses idées de conversion ; car l'invalide était la pierre angulaire qui formait a elle seule tout le système d'opposition que rencontrait le curé. Il fallait le gagner a la bonne cause, et Tordre était rétabli pour jamais à Blies-Brucken.

Au lieu de heurter le caractère impatient du soldat, l'abbé Knap continua de suivre son plan de persuasion et de douceur. Il ne chercha point à rompre l'intimité qui s'était établie entre Carlos et l'invalide; mais il s'efforça de neutraliser l'influence que les deux compagnons exerçaient réciproquement l'un sur l'autre , et il essaya de supplanter chacun d'eux dans la confiance qu'ils s'inspiraient mutuellement .

Ce projet , dont les résultats étaient si importants, demandait, pour arriver cà bonne fin, tout le patient dévouement de l'abbé Knap, toute l'adresse de son esprit fin et

délié; mais les difficultés qu'il avait à combattre, s'augmentèrent bientôt d'un obstacle sur lequel il n'avait pas compté : l'opinion publique en vint à se prononcer contre la longanimité du curé , dont elle ne pouvait deviner les pieux desseins et les charitables combinaisons.

La paisible et docile population de Blies- Brucken comptait ses fortes tètes et ses meneurs , comme toute autre agglomération d'individus. L'endroit avait , sous la forme de veillées , ses clubs et ses réunions où , sous prétexte de tiller du chanvre et de fumer de mauvais tabac cordé, les ménagères et les notables s'assemblaient pour causer des nouvelles de la contrée : ce fut dans l'un de ces conventicules , que les Pères Conscrits du lieu examinèrent d'abord avec une déférence respectueuse la conduite bizarre que tenait le curé h l'égard de l'invalide ; puis ils s'enhardirent jusqu'à la taxer de

coupable condescendance pour un homme qui était une cause de scandale dans le village, et dont l'exemple pernicieux était l'objet des soucis quotidiens de tous les pères de famille. Du jugement on en vint bientôt à l'expression, et mademoiselle Lysbeth , l'intermédiaire naturel de la population de Blies-Brucken avec son pasteur , apprit bientôt avec une douloureuse indignation le blâme qui s'attachait à la conduite de son digne maître .

Comme dans tous les gouvernements oligarchiques, la gouvernante, qui représentait le second pouvoir de l'État à Blies-Brucken , avait son droit de représentations; elle en usa d'abord avec de grands ménagements. Mais, l'urgence du péril augmentant de jour eu jour, sa retenue diminua en sens inverso, et les admonitions de la vieille fille finirent par devenir fatigantes et pénibles pour l'ecclésiastique. Toutefois la patience de l'abbé

Knap ne se démentit pas ; il savait combien ses efforts étaient mal compris , et il en gémissait intérieurement , car il aimait ces enfants ingrats auxquels il avait sacrifié sa tranquillité. Mais il accepta courageusement ce calice d'amertume, et persévéra devant Dieu dans ses intrépides résolutions. Il souffrait sans murmure toutes les lubies de son indocile disciple , et ne se plaignait pas davantage , quand l'étourderie du vieux soldat venait se jeter à la traverse de ses plans d'éducation ; il souriait avec mélancolie aux boutades inconsidérées de l'invalide , et quand celui-ci s'était suffisamment amusé des espiègleries souvent indiscrètes du jeune garçon , il revenait au curé ; car sa société exerçait sur lui un charme dont il ne se rendait pas compte T mais qui en faisait l'un des premiers besoins de sa vie.

Pendant ce temps , Martorès , qui semblait examiner d'un œil impassible cette lutte in-

cessante de l'ecclésiastique contre les obstacles qui s'opposaient au bien qu'il voulait faire , n'était point aussi indifférent qu'il le paraissait aux souffrances mystérieuses du digne curé. Cet homme, dont les sentiments étaient profondément empreints du caractère religieux qui animait à cette époque la généralité du peuple espagnol , éprouvait à l'égard du lieutenant Schunck une antipathie qui s'accroissait tous les jours davantage. Pedro en vint à une rupture ouverte avec l'invalide , et cette circonstance , qui proclamait hautement l'aversion d un honnête homme pour l'esprit inconsidéré de ce militaire intraitable, accrut encore le trouble dont souffrait le malheureux pasteur.

3Iartorès ne s'aperçut de ce fâcheux résultat que quand il ne fut plus temps d'y remédier ; son indignation contre celui qu'il considérait , à bon droit , comme un fléau pour la tranquillité de l'abbé Knap , s'étendit

jusqu'à l'enfant, qui partageait, quoique sans discernement , tous les torts de cet homme ; et comme il avait pour les vertus du digne ecclésiastique une vénération pleine de dévouement, il résolut de lui rendre la paix à tout prix. Il écrivit en conséquence au marquis de Balmasèrez , pour lui faire connaître la conduite de son fils et le supplice intolérable qu'elle imposait à l'abbé Knap ; mais cette démarche n'eut point le succès qu'en espérait Pedro. Le marquis répondit vaguement : l'indocilité de son petit-fils l'affligeait profondément ; mais il espérait que la persévérance de sou respectable ami viendrait à bout de ce caractère âpre et inflexible.

Près d'une année s'était écoulée depuis l'arrivée du petit Carlos au presbytère de Blies-Brucken , et aucun succès n'avait répondu aux soins infinis que le curé prenait pour son éducation. >'on-seulement le jeune comte était un sujet de trouble et de cala-

mité pour l'intérieur autrefois si paisible de l'ecclésiastique; mais il avait soulevé eontre lui Fanimadversion de tous les habitants. Il battait les garçons du village, quand ils refusaient de se conformer h ses caprices , il écrémait les pots de lait que les ménagères exposaient à l'air, dévastait les vergers, estropiait les chiens, et jetait le désordre dans les basses-cours. Des plaintes continuelles arrivaient aux oreilles du curé. Le respect contenait encore les murmures des pavsans offensés, mais il était déjà possible de prévoir l'époque où cette barrière tomberait devant le mécontentement général.

La longanimité de l'ecclésiastique, poussée dans ses derniers retranchements, céda enfin à ce torrent d'animosités, et il se disposait à écrire au marquis de Balmasèrez pour lui déclarer que l'éducation de son fils était une tache au-dessus de ses forces , dans ce sens que les fautes sans nombre dont cet enfant

se rendait coupable , compromettaient la dignité de son instituteur et sa position personnelle au milieu de ses paroissiens. L'abbé Knap s'apprêtait à formuler de son mieux cette difficile communication, lorsqu'en un seul jour il arriva dans le village deux événements qui changèrent la face des cboses. Le premier était une lettre du marquis à l'abbé Knap. M. de Balmasèrez lui apprenait sa ruine complète. Son mandataire en Espagne avait fait des placements ebaneeux , qui avaient insensiblement engagé tous ses capitaux et sa fortune entière. Des circonstances désastreuses étaient survenues, et tout venait d'être englouti en même temps. Le marquis ajoutait qu'il partait pour le Brésil, pour essayer d'y ressaisir quelques débris de sa fortune. En attendant, il avait assez de confiance dans le dévouement de l'abbé Knap et de Martorès , pour abandonner son petit-fils à leur cbarge , et il priait Dieu de

les récompenser de tout ce qu'ils voudraient bien faire pour ce pauvre enfant, s'il lui était refusé de pouvoir leur en témoigner sa gratitude avant de mourir.

Cette lettre , comme on le conçoit , modifia complètement les résolutions du généreux ecclésiastique. Dès ce moment , il se dévoua corps et àme à l'avenir de Carlos , quelque terribles que pussent être les inconvénients qui devaient résulter de ce sacrifice.

L'abbé Knap s'empressait de se rendre chez Martorès pour lui communiquer cette mauvaise nouvelle , lorsqu'il vit un groupe qui s'avançait dans la principale rue du village en grossissant à chaque pas. L'attroupement était si compacte, qu'il était impossible de distinguer ce qui se passait au centre. Mais la foule s'ouvrit devant le curé, qui s'était porté à sa rencontre pour interposer son ministère au besoin , et le pasteur

aperçut en palissant de surprise le corps inanimé de Pierre Schunck, porté sur une sorte de brancard qu'on avait fait à la hâte avec des branches d'arbres , et tout à côté de ce lugubre convoi, Pedro Martorès, les vêtements en désordre , souillé de sang et en état d'arrestation.

« Qu'est-il arrivé, bon Dieu! ■ s'écria l'ecclésiastique en joignant les mains î Vingt voix s'élevèrent pour répondre :

« Martorès a tué le lieutenant »

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