‹ Le curé de campagneChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Suite de l'histoire d'un eutant gâté.

M. de Yalpareijas se retira plein de trouble , après avoir obtenu toutefois l'assurance que l'un de ses domestiques pourrait venir prendre d'heure en heure des nouvelles du pauvre malade.

Quand le comte fut de retour dans son hôtel, il fut contraint de se mettre au lit. Les émotions qu'il avait éprouvées, la

crainte terrible qui l'agitait encore, avaient

épuisé ses forces et déterminé un violent accès de la fièvre dont il souffrait depuis longtemps.

Heureusement le marquis était alors à l'hôtel , Christophe le fit appeler , et pour la première fois, il épancha ses douleurs dans le cœur paternel. M. de Baknasèrez frémit au récit de cette catastrophe , et son âme se remplit de funestes appréhensions en rapprochant l'affaiblissement toujours croissant de son fils de l'état d'exaltation continuelle de la comtesse.

« Hélas ! murmura le bon père en faisant un triste retour sur lui-même , c'est moi qui ai cherché cette influence de fer pour l'imposer aux destinées de cette douce créature ; c'est à moi d'en détourner les effets et je le ferai; car îa comtesse est altière et impérieuse, elle gâte son enfant par excès de tendresse, mais elle aime son mari. Lors-

qu'elle apprendra que l'inflexibilité de son caractère compromet eette chère existence, elle changera de manières et de conduite. »

Le marquis, pâle d'émotion et de douleur, se rendit chez sa belle-fille, qui le reçut avec la politesse affectueuse qu'elle se faisait un devoir de lui témoigner en toute occasion. Mais son maintien froid et compassé annonçait suffisamment qu'elle s'attendait à une discussion sérieuse et qu'elle était disposée à la soutenir.

« Camille, dit le vieillard sans toucher de ses lèvres le front que la comtesse lui présentait , selon l'usage , il se passe ici et ailleurs des choses bien tristes ; il m'est pénible d'avoir à vous dire qu'il faut en attribuer la cause à votre aveugle tendresse pour un enfant dont l'avenir s'annonce sous de bien fâcheux auspices.

— Je sais déjà de quoi il s'agit, répondit la comtesse en souriant avec amertume. On fait

grand bruit d'une étourderie de Carlos, que je suis loin d'approuver et pour laquelle je l'ai déjà grondé , quoiqu'avee moins de sévérité peut-être qu'on ne l'aurait désiré , car il est juste de convenir qu'on a peu d'indulgence pour les fautes de ce pauvre enfant,

— Ma chère Camille, reprit le marquis en faisant d'inutiles efforts pour conserver son sang-froid, savez-vous que cette faute

— Oui, continua l'imprudente mère, je sais qu'il est question d'un domestique soupçonné injustement et auquel le généreux aveu de Carlos a fait rendre ks bonnes grâces de mon mari, je sais aussi qu'il y a une glace cassée dont le prix est assez élevé , et qu'il en résulte une dépense pour la maison. Mais, grâce au ciel, ma fortune particulière, quoique peu considérable, est en état de faire face à un semblable malheur , et

je suis très-disposée à faire ce sacrifice. Trop heureuse si je puis, à ce prix, acheter un peu de tranquillité pour moi et pour mon fils.

— Madame , s'écria le marquis dont F indignation ne put se contenir davantage, je ne relèverai pas tout ce que votre proposition a d'inconvenant par elle-même et d'offensant pour moi. Je me bornerai à vous instruire des faits que vous ignorez encore et de leur déplorable suite. La faute, puisque vous appelez ainsi la mauvaise action de ce coupable enfant, n'a pas eu pour seul résultat d'exposer un honnête homme à des soupçons flétrissants et de faire peser sur un malheureux ouvrier une responsabilité chimérique. Le commissionnaire était un bon et vertueux jeune homme qui avait depuis huit années prélevé d faibles sommes sur son strict nécessaire , qui s'était condamné aux privations les plus dures afin d'amasser de

quoi rendre un peu d'aisance a sa famille indigente. Ce précieux et respectable pécule a été loyalement sacrilié pour réparer une faute dont l'indigne auteur se cachait. Mais cette perte, dont l'importance n'est rien à vos yeux, a entraîné la ruine des plus nobles, des plus saintes espérances ! Le malheureux qui en avait fait le but de son existence n'a pu y survivre; au moment où je parle il s'éteint dans un hôpital, loin delà famille qu'il chérissait et que sa mort va plonger dans le désespoir.... Attendez, Madame, continua le vieillard que la comtesse

avait interrompu par des cris d'effroi

attendez, je n'ai pas tout dit. Yous connaissez le cœur de mon fils : ce cœur si bon , si sensible , si dévoué et, le dirai-je, si mal apprécié! Comment pensez-vous qu'une àme aussi compatissante pour les malkeurs d'autrui ait pu supporter un tel coup?... » Camille , qui s'était affaissée dans un fau-

teuil en donnant un libre cours à ses larmes, bondit aussitôt comme si elle eût été frappée par derrière.

« Mon mari ï s'éeria-t-elle, je veux voir mon mari ! . . . »

La comtesse écarta violemment le vieillard, qui essayait de la retenir, et on entendit dans le vestibule le bruit de sa course rapide. Le marquis la suivit avec toute la vitesse que lui avaient laissée les années , mais il ne put arriver que quelques minutes après elle dans l'appartement du comte, où il trouva Camille à demi évanouie près du lit de Christophe, qui s'efforçait, malgré sa faiblesse, de porter secours à sa femme.

L'explication qui eut lieu entre les deux époux fut mêlée de larmes et d'angoisses. Camille, écrasée de douleur au récit de l'affreuse catastrophe dont la cause première était sa coupable faiblesse pour les égarements de son fils, accablée d'inquiétudes à

l'aspect de son mari malade , avait mesuré d'un seul regard toute l'étendue de ses fautes passées, et elle apportait dans son repentir le même entraînement nerveux qui l'avait poussée dans la fatale direction qu'elle déplorait trop tardivement peut-être.

Le domestique chargé d'apporter d'heure en heure des nouvelles du moribond , n'annonçait aucun changement. L'agonie se prolongeait, mais elle paraissait exempte de douleurs. La visite du comte avait répandu un baume consolateur dans cette âme expirante , et elle achevait de s'éteindre doucement, sans cause apparente de destruction. Le valet passa la nuit à l'hospice ; elle fut longue et cruelle pour la famille, qui attendait dans une indicible anxiété le terrible bulletin qui devait lui arriver avec l'aurore.

La bonne sœur avait eu raison : les effets du bonheur sont salutaires et produisent de

merveilleuses eures. Dans le milieu de la nuit une erise favorable s'était déclarée ; le médecin qui , d'après les désirs de M. de Valpareijas, s'était établi près du malade, l'avait secondée avec habileté, et depuis quelques heures il en était résulté un mieux sensible.

Une messe d'actions de grâce , à laquelle assista toute la famille inquiète , sans en excepter Christophe, qui s'y fit pour ainsi dire porter, fut célébrée le matin même à la chapelle de l'hospice, et les plus ferventes prières furent adressées au ciel pour la guérison du malade. Elles furent exaucées, l'heureux Chariot revint à la vie pour se voir comblé des bienfaits de M. de Balmasèrcz et de ses enfants.

Christophe, qui appréciait mieux que personne les vertus de ce bon fils , de ce frère tendre et dévoué, voulait l'attacher à sa

personne, comme serviteur de confiance.

Mais l'ambition de Chariot était aussi modeste que son dévouement : les libéralités de la noble famille l'avaient rendu riche, dans ce sens qu'elles avaient dépassé de beaucoup tous ses rêves de fortune. Il brûlait du désir de revoir ses parents et ses montagnes , et il partit bientôt avec le regret de voir dépenser tant d'argent pour la place que Christophe lui avait fait retenir a la diligence, mais avec la consolation de faire plus rapidement le chemin qui le séparait de sa cl i ère famille.

>~ous ne nous appesantirons pas sur ce qui nous reste à dire du triste résultat de ces longues peines. La sauté de Christophe était gravement compromise; depuis le funeste accident, son fâcheux état ne fit qu'empirer. Vainement Camiile, qui persévérait noblement dans son nouveau plan de conduite , entourait-elle son cher malade de

tous les soins de la tendresse la plus dévouée; Christophe s'affaiblissait de jour en jour. On lui cachait avec soin les nouvelles fautes de l'incorrigible enfant , qu'aucune punition ne pouvait réduire, parce qu'il comptait sur l'amour maternel qui palliait instinctivement tous ses torts. Mais le malheureux père avec cette finesse d'observation naturelle aux malades, devinait tout ce qu'on s'efforçait de dissimuler , et les inquiétudes que lui inspirait l'avenir de Carlos empoisonnaient ses derniers instants, en même temps qu'elles contribuaient à précipiter la douloureuse péripétie que chacun prévoyait aussi bien que lui-même. Au bout de six mois de souffrances, Christophe mourut en laissant à sa famille désolée le souvenir de ses vertus, au monde l'exemple de sa sainte résignation pour les volontés de la Providence, et à son fds le regret indélébile , quoique mal compris pour

le moment, d'avoir abrégé par son inconduite prématurée les jours d'un tel père !

« Vous voyez , dit le marquis en achevant ce récit souvent interrompu par les exclamations de surprise et de chagrin de l'abbé Knap , vous voyez que la comtesse Camille ne peut continuer plus longtemps une éducation si mal commencée et qui a porté des résultats si fatals à la tranquillité de toute une famille. 11 fallait avant tout dépayser cet enfant volontaire et fantasque ; lui oter l'idée de son importance et le soumettre à un régime régulier , à une surveillance incessante, à une domination qui lui semblât respectable et qui fût inflexible pour ses défauts. C'est sur vous que j'ai compté, mon ami, pour cette importante mission , vous seul pouvez assainir cette jeune àme que la lèpre du vice infectait déjà ; la douce

tranquillité de ces belles campagnes fera naître le calme dans cet esprit ardent et impétueux ; vos sages préceptes et l'exemple de vos vertus feront le reste.... Maintenant, mon ami, ajouta le vieillard sans attendre la réponse de l'ecclésiastique , allons nous mettre à table , car votre gouvernante nous a déjà montré deux fois sa figure inquiète, et je serais fâché de laisser refroidir les bonnes choses quelle nous a préparées. »

Le sentiment d'appréhension et de regret qui avait agité l'abbé Knap à la première ouverture des propositions ou plutôt des sollicitations du marquis de Balmasèrez avait fait place à un chagrin réel et à des inquiétudes profondes, depuis la connaissance qu'il avait acquise du caractère indompté de son futur disciple. Mais plus sa répugnance était vive, plus sa générosité s'opposait à ce qu'il laissât voir à son bien-

faite ur la crainte qui le dominait. L'excellent homme fit son sacrifice en secret , sans songer à faire valoir sa douloureuse résignation aux vœux de celui qui pouvait réclamer le plus complet dévouement comme un droit acquis. Il appela toute l'énergie de son courage, toute l'abnégation de son àme chrétienne pour dissimuler sa peine et pour faire avec sa sérénité ordinaire les honneurs de sa maison. Le marquis était trop occupé de retenir pendant le repas son petit-fils dans les bornes de la discrétion, et Pedro Martorès trop absorbé dans la conversation du lieutenant Schunck, pour remarquer le trouble de l'ecclésiastique. Lysbeth seule, malgré les préoccupations extraordinaires de ce repas improvisé, découvrit aisément les nuages qui s'amassaient sur le front ordinairement si paisible de son bon maître , et les soupirs qui s'échappaient -{ la dérobée du sein de l'ecclésiastique

trouvaient un écho dans le vieux cœur qui lui était tout dévoué.

« Seigneur Dieu î pensait la respectable fille en accomplissant avec exactitude les moindres devoirs de son service , il est arrivé quelque chose , bien sur. Cet autechrist de soldat nous a porté malheur; qui sait où cela s'arrêtera maintenant? »

Quand la nuit fut arrivée , le lieutenant s'empara de Pedro Martorès, qu'il n'avait pas quitté de la journée , et partit avec lui pour Sarralbe, afin de l'installer provisoirement dans une auberge où il pouvait trouver un asile convenable. Puis on entendit bientôt le galop de plusieurs chevaux qui arrivaient de la poste voisine , et qui furent attelés en un clin d'oeil à la berline de voyage qui était restée devant la porte du presbytère , où elle était depuis le matin l'objet de la curiosité de tous les habitants de Blies-Brucken. Le marquis embrassa l'abbé Knap,

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qui fat obligé d'employer un eertain degré de violence, pour retenir l'enfant pendant que son grand-père montait dans sa voiture.

Dès que la chaise de poste eut disparu dans des tourbillons de poussière , l'enfant , qui d'abord était resté muet de surprise , se mit à pousser des hurlements épouvantables et à se débattre entre les mains de l'ecclésiastique, auquel il porta des coups de pieds avec une telle furie , qu'il le força bien vite a lâcher prise. Une fois en liberté, l'enfant prit sa course avec la rapidité de 'éclair , pour rejoindre la voiture. Mais, parmi les spectateurs de cette scène pénible , il y avait plus d'un jeune garçon en état de disputer de vitesse avec de meilleurs coureurs que le petit Carlos. Le curé fit un signe, et quatre ou cinq jeunes gens se précipitèrent sur les pas du fugitif et l'eurent bientôt atteint. Mais l'enfant opiniâtre fit

une résistance désespérée; il fallut remporter et lui lier les membres avec des mouchoirs pour l'empêcher de se blesser lui-même en essayant de frapper les autres. On le conduisit ainsi dans la chambre qui lui était destinée au presbytère , et comme la première idée de Carlos, dès que ses bras et ses jambes furent libres de leurs entraves, fut de courir à la fenêtre , qui malheureusement n'était point garnie de barreaux , le curé fut obligé de le garder à vue avec l'assistance d'un robuste paysan, jusqu'à ce que Pedro Martorès , qu'on avait été quérir en bâte , fut arrivé. La présence de cet homme sembla calmer l'effervescence de l'enfant; il fit trêve à ses cris et à ses tentatives d'évasion ; mais son entrevue avec Martorès ne laissa pas que d'être orageuse , et l'abbé Knap , en se retirant avec le paysan qui lui avait prêté main forte , entendit des vociférations et des trépignements qui troublaient

d'une manière étrange , la tranquillité autre fois si respectée du presbytère.

Quand le curé fut arrivé dans le jardin , il y trouva la gouvernante , qui s'occupait à ôter les mauvaises herbes qui croissaient dans les plates-bandes. Tous deux se regardèrent tristement et en silence.

« Ah! M. le curé, M. le curé, dit la vieille fille en laissant tomber de découragement ses bras amaigris, Dieu s'est retiré de nous ; notre paix est perdue î Que va-t-il arriver maintenant ?

— Il faut prendre courage , Lysbeth , répondit le digne pasteur d'une voix altérée et avec un air d'abattement qui démentait ses paroles. Dieu envoie des épreuves à ceux qu'il aime , il faut les accepter avec respect pour en triompher ensuite avec énergie. »

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