‹ Le curé de campagneChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'Instituteur (hns l'embarras.

Le curé de Blies-Brucken était , sous tous les rapports , an digue et respectable ecclésiastique ; il s'acquittait de ses fonctions pastorales avec un zèle et un dévouement qui lui avaient concilié les respects et l'affection , non-seulement de ses paroissiens , mais de tous les habitants de la contrée. Cependant ce bon prêtre , l'uu des hommes les plus ver-

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tueux et les plus simples de cœur que nous ayons connus, n'était pas exempt, comme nous l'avons déjà vu , de quelques-unes des faiblesses inhérentes à la condition humaine. Lorsque le curé avait consciencieusement consacré la plus grande partie de la journée cà l'accomplissement des devoirs quelquefois pénibles de son état , lorsqu'il avait terminé ses offices , réglé les petits détails de la fabrique, reçu quelques pénitents au confessionnal, visité ses malades, secouru quelques familles besoigneuses, écrit ou appris de mémoire un fragment du prune du dimanche, il aimait, l'excellent homme, à passer une soirée tranquille à l'ombre de sa vigne, en parcourant quelques livres édifiants, mais dont la lecture ne demandait aucun effort d'imagination. Ou bien il passait en revue les lîeursde sou jardinet, qu'il cultivait luimême ; il examinait avec sa vieille gouvernante les progrès de ses petites plantations;

il comptait les rares abricots que lui avaient laissés les dernières gelées du printemps, en émondant avec la serpette, qu'il portait toujours sur lui , les brandies parasites d'un pommier nain , ou en redressant la tige d'un arbuste incliné par l'orage de la veille.

Le bon curé avait été obligé de modifier quelques-unes de ses habitudes pour vaquer convenablement aux soins de l'éducation qu'il avait entreprise , car sa charité fervente et son excellent cœur ne lui avaient point permis de faire les choses à demi. Francis Knap avait été recueilli au presbytère , dont il était devenu l'hote et le commensal. L'enfant rendait au ménage de l'ecclésiastique tous les petits services qu'on pouvait raisonnablement attendre de son âge et de sa constitution débile : il aidait mademoiselle L\ sbeth , la gouvernante , dans les travaux de peu d'importance; il faisait les commissions dans le village et lieux circonvoisins ,

et il servait la messe de M. le euré. En échange de ces faibles services , Francis jouissait des droits et prérogatives d'un enfant de la maison. Le curé avait fait venir de Sarreguemines une grammaire française, un rudiment et quelques livres classiques à l'usage des commençants. Il s'était enfoncé avec Francis dans les dédales de la syntaxe et dans les profondeurs de Y Epi tome.

Mais l'enfant apprenait avec une facilité désespérante qui imposait au curé l'obligation de préparer à chaque instant une leçon nouvelle ; et celui-ci ne voyait pas sans un secret , mais vif dépit , ses doux loisirs du soir transformés en études qui , toutes secondaires qu'elles étaient , n'en exigeaient pas moins de sa part une attention sérieuse et soutenue.

Le curé n'était pas homme à regretter le bienfait qui ouvrait à un enfant, réellement doué de dispositions extraordinaires, la

profession ecclésiastique pour laquelle son disciple semblait avoir une vocation déterminée; mais il sentait qu'il avait pris un fardeau qui devenait tous les jours plus pesant, et comme il ne se dissimulait pas l'insuffisance de son instruction rouiliée par le défaut d'exercice, il ne voyait pas sans quelque inquiétude approcher le moment où l'élève en saurait en latin à peu près autant que le maître.

Ce moment s'avançait à grands pas , et le curé avait déjà confié ses embarras à l'ermite, qui les partageait sans pouvoir y trouver un remède , lorsque le cligne ecclésiastique reçut un soir une visite encore plus extraordinaire que ne l'avait été dans son temps celle du vieux cénobite.

Le curé était dans son jardin, occupé sérieusement à découvrir le véritable sens d'une phrase latine qu'il devait faire expliquer le lendemain à Francis, lorsque mademoiselle

Lysbeth se présenta d'un air d'importance, l'un des coins de son tablier blanc retroussé pour en cacher quelques parties dont la propreté n'était pas irréprochable , et annonça le marquis don Balmasèrez, qui la suivait à une petite distance.

« Un marquis ! exclama involontairement le curé. Un marquis à Blies-Bracken î D'où peut-il venir , bon Dieu! Il faut qu'il se soit égaré de sa route. »

La présence dans ces simples contrées d'un personnage aussi élevé dans la hiérarchie sociale était, en effet, un événement qui ne s'était point offert depuis que le préfet de la Moselle, comte de l'empire, avait passé à Sarralbe dans l'une de ses tournées administratives. La population de tout le canton s'était alors précipitée sur le passage de sa calèche pour contempler l'effet extraordinaire d'un équipage de poste a quatre chevaux, précédé d'un courrier, et pour

apercevoir, ne fût-ce qu'un instant , la ligure que pouvait avoir un comte. L'un des notables de Blies-Brucken , qui avait eu l'insigne honneur d'être admis en sa présence en sa qualité de garde champêtre du haras de Castel, racontait depuis, dans les veillées de l'hiver , que monseigneur le préfet avait un habit brodé en argent dont le prix valait une métairie , et que sa ligure n'offrait pas une grande différence avec celle d'une personne naturell , sauf le ruban rouge qui entourait son cou , et qui supportait une belle croix blanche surmontée d'une couronne d'or véritable.

Le personnage que Lysbcth avait introduit , sous le titre pompeux du marquis don Balmasèrez , était un homme de belle prestance, qui paraissait avoir de quarante-cinq à cinquante ans , dont les traits réguliers et le teint basanné indiquaient , aussi bien que son nom , l'origine espagnole. Sa phvsiono-

mie offrait ce caractère de douceur et de fierté qui décèle un homme de haut rang et d'habitudes modestes ; il se découvrit en s'approchant de l'ecclésiastique et le salua respectueusement .

« Excusez-moi, M. le curé, lui dit-il d'une voix qui n'avait presque aucun indice de l'accent méridional , si je trouble un instant votre solitude.... Vous avez un frère qui sert dans l'armée française.

— Pierre Schunck , répondit le curé en s'inclinant à son tour.

— Sous-lieutenant au 23e léger?

— Lieutenant depuis la prise de Sarragosse.

■ — Je suis prisonnier de guerre , continua le marquis , résidant dans le département de la Moselle sur parole , et je suis venu me fixer dans le canton de Sarralbe avec mon fils et son vénérable instituteur , l'abbé Lopez de

Vego , qui m'a élevé moi-même , et qui fait en quelque sorte partie de ma famille.

— Tous habitez Sarralbe, M. le marquis?

— J'ai fixé ma résidence au haras de Castel , à une demi-lieue de là. C'est un vaste bâtiment dont la métairie est exploitée par un paysan calviniste qui est, je crois, le plus riche cultivateur de la contrée. Les appartements sont , pour la plupart , inhabités , et j'en ai fait meubler un pour mon usage. Nous sommes voisins , Monsieur , comme vous le voyez ; mais ceci n'est pas tout à fait un hasard. Je voulais être à proximité de votre village ; car il existe entre nous un lien.

— Un lien, M. le marquis! fit le curé tout surpris.

— Un lien sacré. Votre frère, le brave sergent...

— Lieutenant.

62 LE CCRÉ

— Le lieutenant Sebunek m'a sauvé la vie.

— Et j'aime mieux, s'écria le curé , eette bonne action-là que toutes ses prouesses qui ont coûté la vie à plus d'une créature de Dieu. Pauvre cher frère, continua le curé en prenant à la hâte une prise de tabac pour dissimuler son émotion, c'était le bênoni de la famille, un peu mauvaise tète, un peu tapageur, comme tous les soldats de ce tempsci , mais honnête homme , au fond , et brave comme son épée.

— Je lui dois, comme je vous disais, la vie et la faculté d'avoir pu passer en France sous la dénomination de prisonnier de guerre, mais en réalité comme simple réfugié, car je suis libre sur parole; j'ai pu emporter les diamants de ma famille , qui sont d'une valeur considérable, et sur lesquels j'ai emprunté une somme dont le revenu est plus que suffisant pour me faire vivre ici dans une large aisance, en atten-

dant que je puisse retourner en Espagne, où mes Mens sont respectés par les deux partis , grâce à mon -heureux subterfuge. Je mènerai ici la vie d'un simple gentilhomme campagnard ; mais , bien que la prudence me fasse un devoir de ne point écorner le capital de ma petite rente et de restreindre mes dépenses au strict nécessaire, j'aurai toujours les moyens de faire un peu de bien, et je compte sur vous, M. le curé, pour éclairer ma charité Quant à vous, mon respectable voisin , continua le marquis en offrant la main à l'ecclésiastique , je vous demande votre amitié en échange de la mienne , et si je puis faire quelque chose qui vous soit utile ou agréable , disposez de moi comme de vous-même. »

Pendant que don Balmanèrez faisait ces offres chaleureuses , le front du bon curé se rembrunissait , et , malgré lui , sa physionomie prenait l'expression de l'inquiétude.

Le digne homme était convaincu que son ardente charité pouvait suffire à tous les besoins de ses paroissiens ; il voyait avec une appréhension instinctive le luxe d'une grande maison prêt à répandre ses indiscrètes prodigalités au milieu d'une population laborieuse et sage qu'il pouvait pervertir en lui créant des' goûts et des distractions inconnus jusqu'à présent. L'abbé Schunck, qui tenait singulièrement à la dignité de sa position dans son village natal , n'était peutêtre pas satisfait non plus de voir son importance éclipsée par celle de son noble voisin ; mais cette considération ne pouvait être que secondaire, et l'excellent prêtre ne se l'avouait probablement pas à lui-même, car il était toujours prêt à se sacrifier pour ses paroissiens , qu'il aimait comme ses enfants.

Le curé toussa deux ou trois fois et passa ses deux mains dans ses cheveux pour les ramener sur son front.

« M. le marquis, dit-il en serrant affectueusement la main que lui tendait don Balmasèrez , je ne puis que vous remercier de vos charitables dispositions pour ma paroisse et de votre bienveillance pour moimême. 3Iais je crois que votre superflu serait dangereux pour les habitants de Blies-Brucken. Sarralbe ne manque ni de fainéants , ni de pauvres dont l'avidité absorbera facilement vos largesses. Quant à mes paroissiens, je ne veux pas qu'ils s'habituent à compter sur d'autres ressources que sur celles d'un travail honnête, et de mon humble charité dans les cas extraordinaires. S'il arrivait dans l'une de mes familles quelque sinistre que mes petits moyens ne pussent point réparer, j'aurais alors recours à votre bienfaisance ; mais j'espère que cette occasion ne se présentera jamais... ; cependant, continua le curé avec quelque embarras, car il lui survenait une idée. .., j'aurais peut-être...

oui, j'aurais un motif presque personnel de profiter de votre bonne volonté.

— Parlez, M. le curé, s'écria le marquis, et croyez que vous me rendrez bien lieureux si vous m'offrez l'occasion inespérée de vous prouver tout mon dévouement.

— Oh! lit l'abbé Schunck, c'est une bagatelle!... c'est-à-dire non, j'ai tort de m'exprimer ainsi, car je sens que je ne pourrai point suffire à ma tache , et les résultats ne sont point dépourvus d'une certaine importance Mais ceci est toute une histoire, et

je vous la raconterai à notre première entrevue. Parlons de vous, M. le marquis, de mon frère , comment a-l-il pu trouver l'occasion de vous rendre le léger service dont vous m'avez parlé et pour lequel je prie Dieu de lui envoyer ses bénédictions?

— Je vous dirai bien volontiers les détails de cette circonstance , M. le curé; mais ce sera histoire pour histoire, car je vous

préviens que je ne sortirai pas d'ici avant d'apprendre ce qu'il m'importe beaucoup de savoir au sujet de l'embarras qui vous occupe. Pouvez-vous me consacrer quelques instants ?

— Ma soirée vous appartient, M. le marquis; mais puisque nous avons à causer de bonne amitié , permettez-moi de vous offrir

quelques fruits de mon petit verger

Francis , cria le curé au petit Rnap , qui arrosait un plan de tulipes dans un coin du jardin, veuillez dire àLysbeth de nous servir quelques rafraîchissements.

— Voilà un gentil enfant, reprit don BaLmasèrez; j'aime l'expression de cette petite figure mélancolique. C'est quelque jeune parent , sans doute?

— Un ami... et, tenez, c'est le héros de l'histoire que j'ai à vous raconter.

— En ce cas nous pouvons l'admettre dans notre double coniidence , car il s'ayit

aussi d'un en faut dans le récit que vous attendez de moi , et je suis bien aise que votre jeune ami apprenne ce qu'ont pu faire le courage et le dévouement d'un garçon de son âge pour le salut d'une famille entière. » Lorsque mademoiselle Lysbeth eut servi, sous un joli berceau d'acacias et de chèvrefeuilles , le laitage et les fruits qui composaient ordinairement la collation du soir de l'abbé Schunck , le marquis , tout en faisant honneur à ce simple repas, commença la narration suivante.

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