CHAPITRE IV
Histoire du sergent Schunck.
« Les armées de Napoléon venaient d'envahir l'Espagne. Les Asturies étaient en feu; le général en chef , qui avait éprouvé plusieurs échecs dans les escarmouches sans cesse renouvelées avec les guérillas emhusqués dans les montagnes , avait transporté le théâtre de la guerre dans les plaines qui environnent Oviédo. Mais tandis que les
troupes espagnoles se bornaient à prolonger dans leurs retranchements une résistance désastreuse pour les deux armées , la guerre de partisans continuait le cours de ses massacres partiels partout où les soldats français n'étaient pas assez nombreux pour écraser les bordes des paysans qui harcelaient nuit et jour les détachements en marche et leurs cantonnements fortifiés;
« La noblesse de mon pays se montrait en général mieux disposée pour les Français que le peuple, parce que l'ambition ou les craintes personnelles qui ne pouvaient agir sur les masses ; avaient décidé quelques familles puissantes à faire cause commune avec le roi Joseph , dans l'espoir d'obtenir de hautes dignités ou de préserver leurs domaines des désastres de l'invasion.
« Mais les événements trompèrent les prévisions de ces gentilshommes traîtres à la cause de leur patrie. La tactique de la dé-
fense espagnole dissémina les forces do Farinée française , en les promenant sur mille peints attaqués à la fois , et la vengeance des partisans fut terrible à ceux des seigneurs qui avaient , de gré ou de force , ouvert leurs châteaux aux ennemis du royaume.
« D horribles injustices furent commises, par forme de punitions nationales, envers plus d'un châtelain qui n'était coupable que d'avoir cédé à la force , sans hasarder une défense que l'immense supériorité du nombre rendait aussi extravagante que périlleuse.
« Je fus du nombre de ces malheureux hidalgos dont les domaines se trouvaient sur le passage de l'armée française. Mon château, construit, comme un nid d'aigle , sur un mamelon d'une des plus hautes montagnes des Asturies, commandait un défilé qui n'était pas sans importance , et qui pouvait être défendu par une poignée d'hommes.
Mais le nombre des troupes françaises qui s'étaient portées sur ce point ne pouvait laisser aux guérillas qui inquiétaient sans cesse l'avant-garde , l'espoir sérieux de s'opposer au passage du corps d'armée. Les Français traversèrent ces gorges dangereuses après avoir pris la précaution de faire marcher quelques compagnies de tirailleurs sur les flancs de la colonne , afin de déjouer tout projet d'embuscade. L'un de ces corps se présenta devant mon château. J'essayai vainement, à la tête d'une vingtaine de vassaux qui s'étaient réfugiés dans ma demeure, un simulacre de résistance. En un instant les portes furent forcées et le château fut occupé militairement pendant le passage de l'armée dans le défilé ; puis une garnison y fut laissée , comme dans tous les points culminants de la contrée , pour protéger la division dans le cas où une retraite deviendrait nécessaire. « C'est contre ces détachements isolés que se
réunissaient les efforts des paysans armés , dans le double but. d'affaiblir, par des pertes partielles, les ressoureesde l'ennemi et de lui fermer tout espoir de retour à travers ces passages dangereux où chaque buisson pouvait cacher la gueule dune escopette, où chaque anfractuosité de rochers servait de meurtrière à la carabine d'un montagnard.
La petite garnison du château de Yalpareijas (c'est ainsi qu'on nomme la demeure de mes ancêtres) s'attendait à être attaquée; mais les hommes qui la composaient étaient des soldats de choix , commandés par un intrépide vétéran des armées de la république , nommé Schunck , que sa mauvaise fortune avait maintenu dans un grade inférieur.
— Sa mauvaise fortune et son ignorance , interrompit l'ecclésiastique eu remuant la tète; car mon pauvre frère n'a jamais rien pu apprendre, et il n'aurait jamais été qu'un
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simple paysan , si la réquisition n'en eût fait un soldat , comme tant d'autres.
— Le métier des armes annoblit toutes les conditions, continua don Balmasèrez. Le chef du corps où servait votre frère , le beau et brave colonel d'Orsay , que je m'honore d'avoir connu personnellement, lui avait dit en lui frappant sur l'épaule : « Sergent Sehunck , maintiens ta position dans le château de Yalpareijas pendant trois jours, et , le quatrième, j'aurai une épaulette de souslieutenant à ton service. »
« Or le sergent Schunck avait la résolution bien arrêtée de conquérir le grade qui faisait, depuis dix années, l'objet de ses désirs, ou de s'ensevelir sous les ruines de Yalpareijas. Il avait confiance dans le courage éprouvé des huit braves qu'il commandait , dans la position du château et dans la situation de la contrée qui venait d'être balayée dans tous les sens par Tannée française. Mais il n'avait pas
mis en ligne de compte l'audace de? guérillas, qui égalait, pour le moins, eelle de vos soldats et dont la valeur ne se basait point sur l'ambition d'un grade, quelque légitime qu'elle fût , mais sur lardent amour de la patrie qui les rendait capables de tous les sacrifices.
— Bel et bon pour des Espagnols , à ce qu'il parait, dit le curé en achevant de vider sa jate de lait. Mais pour les hommes de mon pays, parlez-moi de l'intérêt personnel, ou, ce qui est la même chose sous un titre plus pompeux, du désir égoïste de la gloire. La gloire, voyez-vous, M. le marquis, comporte l'avancement et la fortune; je ne connais pas de mobile plus puissant sur le cœur des conquérants.
— 11 faut faire une grande différence entre l'esprit qui anime une armée agressive et l'enthousiasme qui décuple les forces et le courage des hommes que le désespoir a faits
soldats et qui se battent pour la défense de leurs foyers.
— C'est toujours l'intérêt personnel, répliqua l'ecclésiastique dans l'impitoyable simplicité de sa logique , l'intérêt personnel
qui prend ici le nom d'amour de la patrie
Mais je vous interromps , M. le marquis, je serai muet dorénavant.
— Quoi qu'il en soit , reprit en souriant don Balmasèrez , le château de Yalpareijas fut surpris pendant la nuit , quelques hommes déterminés avaient gravi le long des rochers à pic, qui en sont la principale défense ; d'épaisses ténèbres , en protégeant leur entreprise , la rendaient en même temps tellement périlleuse , que , sur neuf hommes qui l'avaient intrépidement risquée, cinq seulement parvinrent sur les remparts. Les autres , privés , comme ils l'étaient , sans doute , de tout moyen d'avancer ou de reculer dans cette redoutable ascension , usèrent
le reste de leur force à se cramponner aux aspérités du roc jusqu'au moment où le résultat de l'expédition fut assuré. On entendit alors le bruit qu'ils faisaient en tombant sur les pointes des rochers qui se hérissaient dans les profondeurs du précipice.
« Les guérillas qui avaient triomphé de cet affreux péril , montrèrent un instant leurs tètes a travers les hautes herbes des remparts, comme autant d'énormes reptiles cherchant une proie dans l'obscurité. Puis ils se glissèrent dans la première enceinte sans être aperçus par la sentinelle, dont la surveillance était naturellement dirigée sur le seul point qu'on jugeait accessible. Le malheureux factionnaire paya de sa vie l'inexpérience de ses compatriotes. 11 fut saisi, bâillonné et poignardé , sans qu'un seul cri put avertir la garnison du danger qui la menaçait. Ensuite les montagnards rampèrent sans bruit près de la poterne qui servait de corps de
garde. Chacun d'eux choisit son ennemi, et cinq coups d'escopette , partis à la fois , foudroyèrent cinq des soldats qui veillaient pour la sûreté commune; les deux autres, chargés de sommeil et de vin , furent égorgés presque sans résistance. Le sergent Schunck dut à sis galons la vie qu'il ne demandait pas; car les guérillas, ordinairement sans pitié pour les combattants vulgaires , ménageaient quelquefois les chefs pour en faire des otages ou des échanges.
« Les vainqueurs abandonnèrent les blessés et les mourants dans la poterne et passèrent dans les appartements du château. Je frémis en reconnaissant dans les traits irrités des guérillas plusieurs de mes propres vassaux et tenanciers.
« M. le marquis , me dit l'un deux en me lançant un effroyable regard de haine et de vengeance , vous avez trahi votre pays en recevant nos ennemis dans le château de
Yalparcijas, pour opprimer la contrée. Votre crime a mérité la mort, et vous la subirez
avant que le jour paraisse. Quant a ce qui concerne votre enfant, nous l'épargnerons . en considération de son âge . si vous livrez entre nos mains les diamants de feu la marquise et vos trésors. ■
■ Du moment nu j'avais entendu les coups de feu qui anéantissaient la faible garnison du château, j'avais mis en sûreté mon fil- el mes objets les plus précieux. Le vieux Martores, mon intendant, les avait déposés dans un souterrain situé a quelque distance du château, dans la montagne, et dont l'ouverture était a L'abri de toutes les recherches. Quant à moi, jetais resté, comme c'était mon devoir sous tous les rapports , pour faire faee aux assaillants. Mais privé du secours des soldats français, qui venaient de succomber tous, abandonné par mes gens, que ce hardi coup de main avait frappé- de
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terreur, je fus obligé de me rendre sans coup férir.
■ Ma réponse aux montagnards fut celle d'un noble castillan. Les remontrances, les prières et les imprécations n'auraient point changé mon sort; je m'y soumis avec une dignité silencieuse qui parut inspirer à ces farouches vainqueurs une sorte de respect. Leur chef suspendit l'instant fixé pour mon supplice, dans l'espérance de découvrir la retraite de mon fils et d'obtenir sa rançon de la tendresse paternelle. Deux guérillas furent chargés des perquisitions nécessaires , et préalablement les domestiques du château furent soumis à un rigoureux interrogatoire.
« Tous le subirent avec plus ou moins de courage, excepté le fds de l'intendant, Pedro Martorès, jeune garçon de douze ans, qui, soit par crainte personnelle, soit pour arracher son père aux horreurs de la torture,
déclara qu'il connaissait la retraite de l'enfant et qu'il la découvrirait si la vie du pauvre vieillard était garantie.
« Outrés de colère et de douleur , Martorès et moi nous accablâmes le traître de malédictions et de reproches. Mais les guérillas s'empressèrent de le soustraire à l'influence du regret et de la honte. Deux d'entre eux partirent pour aller s'emparer du précieux dépôt. Le sergent Schunck et moi , nous fûmes garrottés et renfermés dans la chapelle du château. Quant à Martorès et aux autres domestiques, on les entassa dans une cave dont la porte, garnie d'une énorme serrure, était à l'épreuve de toute tentative d'évasion'.
« Cependant le petit Martorès , animé d'une détermination qui paraissait au-dessus de son âge , avait conduit les guérillas dans une sorte de casemate , dont l'une des issues s'ouvrait sur les bords du précipice. Pedro, suivi de ses gardiens, s'engagea dans un
sentier dangereux qui conduisait à la retraite où avaient été déposés mon fils et mes trésors. Les guérillas marchaient déjà depuis près d'une heure , et le jeune garçon , qui les dirigeait au milieu de rochers presque inaccessihles , avait déclaré que le but de leur entreprise était tout près d'être atteint , lorsqu'ils entendirent au détour d'une gorge le retentissement d'un pas mesuré comme celui d'une sentinelle.
« Demonio! s'écria l'un des guérillas en s'arrètant tout court et en armant son eseopette ; les Français ont du monde ici !
— Je n'en sais rien, répondit l'enfant, qui paraissait vivement contrarié de ce contretemps ; mais il faut que nous marchions encore deux cents pas devant nous pour arriver au souterrain que nous cherchons.
— Par monseigneur saint Jacques! si tu nous as trahis , petit misérable , mon stylet fera connaissance avec tes côtes. Marche entre
nous deux, et, à la première apparence de danger, je t'enverrai eoueher dans le purgatoire.
— Seigneur Jésus! dit l'enfant au montagnard qui n'avait point encore parlé, votre compagnon est injuste. Comment veut-il que je puisse vous garantir des périls que nous trouvons sur notre chemin? Si nous rencontrons des Français, et qu'ils nous aperçoivent , ils tireront sur nous , rien n'est plus sur. Mais c'est bien assez d'avoir la chance de recevoir une balle , sans avoir à répondre devant vous-mêmes des dangers qui nous sont communs a tous trois.
— L'enfant a raison , dit le montagnard interpellé; d'ailleurs sa conduite réglera la nôtre , et , en tant que de raison , je le prends sous ma garde.
— Ne semons pas des paroles au vent , repartit le premier ; qui sait ce que nous pourrions récolter pour notre peine? Tournons
ce rocher , et , avec la protection de la sainte Vierge , nous éviterons peut-être ces damnés Français.
— Je vous dis qu'il faut marcher devant nous, s'écria le jeune garçon à voix basse et en frappant l'air de ses bras avec colère , ou vous nous mettrez entre deux feux ! Si les Français ont établi un poste dans ce défilé , croyez-vous donc qu'ils aient négligé la moitié de leurs avantages? »
« Les deux guérillas réfléchirent un instant ; ils examinèrent avec soin la position du terrain ; puis ils marchèrent devant eux , et ils entendirent bientôt au-dessus de leurs tètes les pas de la sentinelle qui se promenait sur le rocher, et qui, grâce au renfoncement du chemin pratiqué à sa base, ne pouvait pas les apercevoir.
« Ils n'avaient pas fait cinquante pas dans ce sentier tortueux et inégal , qu'ils aperçurent le feu d'un bivouac autour duquel
dormaient ou reposaient une vingtaine de soldats. L'un des guérillas, en retournant sur ses pas avec son compagnon , saisit un bras de l'enfant qui avait trébuché, et qui était tombé sur les pierres du chemin. Au moment où il le soulevait . le ravin fut illuminé subitement d'un tourbillon de flammes blanchâtres; une détonation semblable a un formidable craquement fit mugir l'écbo de la montagne, et les deux guérillas tombèrent, à coté de l'enfant, frappés d'une grêle de balles.
« Pedro se leva seul devant le détachement de soldats qui s'avançaient. L'un de ses bras pendait fracassé; c'était celui que tenait le montagnard au moment de la décharge.
L'enfant, dont la vue était peut-être meilleure que celle de ses surveillants, ou qui était mieux pénétré de l'instinct de sa conservation, avait entrevu l'éclat des armes qui se baissaient devant eux pour les coucher en
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de solennelles pensées , je m'étais agenouillé sur les dalles de la chapelle , les yeux tournés vers une image de la Yierge, à laquelle j'ai toujours eu une dévotion particulière.
« Soldat de malheur ! disait le servent Schunck en s'agitant dans ses liens , aurastu bien le cœur d'immoler comme deux moutons ce brave particulier et un sergent du 22e? Et dans quelle position, brigand! au pied de l'autel de notre doux Jésus , sous les yeux de la sainte Yierge , qui te regarde comme pour te reprocher ta lâcheté , damné coquin que tu es î »
« Le sergent, en risquant cette chaleureuse apostrophe comme son va-tout, espérait que la sainteté du lieu le couvrirait d'une protection momentanée. Mais le montagnard était de cette espèce d'hommes endurcis par le meurtre et par le pillage , qui n'empruntait à la politique de la défense espagnole
que le prétexte de commettre le crime avec impunité.
« Lorsque le sergent eut fini de parler, son farouche adversaire se tourna vers la madone.
« Tiens, dit-il au Français, en mettant la main sur un long poignard , tu vas voir le cas que je fais des madones peintes , et je vais te donner un avant-goût du sort qui t'attend. »
« Le scélérat coucha le stylet dans la paume de sa main droite et il s'apprêtait à le lancer contre la sainte image avec cette force et cette adresse que savent mettre les Espagnols dans ce genre d'attaque. Mais l'attentat qui menaçait l'objet de ma vénération m'enflamma de colère , et je me ruai sur lui pour empêcher autant qu'il était en moi cette horrible profanation.
« Vierge sainte , m'écriai-je , une exécrable main se lève pour frapper ton image.
Mais , à défaut de tout secours humain , ta divine intervention va susciter un miracle qui se placera comme un bouclier entre l'autel du Seigneur et le brigand qui le menace »
« 11 paraît que le sentiment d'exaltation qui s'était emparé de moi avait animé mes traits d'une expression en quelque sorte prophétique. Le sergent et le guérillas lui-même, fascinés par cette invocation foudroyante , examinaient le tableau comme s'ils s'attendaient à voir la madone se détacher de la toile et marcher vers le profanateur pour l'anéantir dans son impiété.
« Dans ce moment où l'imagination des deux hommes et la mienne elle-même se trouvaient exaltées jusqu'au merveilleux, l'image de la madone , comme pour répondre a mon apostrophe , s'agita visiblement ; puis un gémissement d'une douceur inouïe, mais qui semblait sortir d'une profondeur in-
commensurable , fit retentir les voûtes de la chapelle et l'écho en prolongea longtemps le son plaintif et surhumain.
« Le féroce montagnard frappé de stupeur , laissa tomber son arme ; ses yeux arrondis semblaient jaillir de leurs orbites; un frémissement eonvulsif agita ses membres. Puis , sans prononcer une parole , il recula en chancelant jusque vers la porte de la chapelle , l'ouvrit d'une main tremblante et sortit précipitamment.
« Le sergent Schunck , immobile et la bouche béante, s'était à peine aperçu de la retraite de notre ennemi. Sa mémoire cherchait à réunir quelques formules des prières de sa jeunesse , et il essayait de réciter en latin la simple et sublime invocation de VAve Maria.
Quant à moi , si quelque observateur plus exercé que le brave militaire eût examiné mes traits dans ce moment solennel , il eût
été bien étonné sans doute de voir succéder à l'inspiration qui enflammait mes regards un instant auparavant, l'expression d'une curiosité basée sur des motifs tout humains. Et cependant ce cri mystérieux avait agité mon cœur d'émotions mille fois plus violentes que celles dont le sergent et le montagnard avaient éprouvé l'influence.
« Le tableau de la madone s'ébranla tout entier a l'inexprimable étonnement de mon compagnon d'infortune ; il pivota sur luimême et laissa voir , sur le bord d'une niche , pratiquée dans l'épaisseur du mur , un enfant d'une dizaine d'années. C'était mon fds.
« Le majordome qui n'avait pu déposer l'enfant dans le souterrain , parce que les Espagnols qui étaient déjà maîtres du château pouvaient l'apercevoir, l'avait caché, ainsi que mes effets les pins précieux, dans cette niche dont l'existence n'était connue
que de nous deux ; mais il n'avait pu m'informer de ectte circonstance. Mon fils, effrayé par la menace du guérillas, avait poussé ce gémissement dont le résultat avait éloigné de nos tètes tout danger immédiat.
« Le jeune garçon s'élança résolument de sa cachette; il courut se suspendre à mon cou, et je reçus ses embrassements sans pouvoir les lui rendre , privé comme je l'étais de l'usage de mes mains.
« Lorsque le premier moment de ces doux épanchements fut passé , le sergent , qui en avait respecté la sainteté , nous lit entendre le langage de la raison , et quoiqu'il fût grotesquement travesti dans le style énergique des casernes , il n'en réveilla pas moins toute ma sollicitude. Rassuré sur le sort de mon fils , je voulais le replacer dans sa cachette ; mais l'enfant s'obstinait à rester avec nous pour partager mon sort , et bien que je fusse
en secret profondément ému de ce chaleureux dévouement , j'allais céder à mes inquiétudes paternelles et employer mon autorité pour contraindre le jeune audacieux à regagner son asile, lorsque le sergent crut devoir intervenir une seconde fois.
« Un moment, s'écria- t-il en s'approchant de nous. Il est nécessaire que nous remettions le petit ange dans sa niche et nous l'y remettrons ; mais il faut , au préalable , qu'il nous rende un service d'ami. Ce grand coquin d'Espagnol, en gagnant au large, nous a laissé son stylet ; c'est un cadeau qu'il ne faut pas négliger. Le faible enfant que voilà voudra bien le ramasser et couper la corde qui tient mes mains aux arrêts , à l'arrière-
garde Là ! doucement , sans m'entamer le
cuir A présent que je suis libre, continua le militaire en frottant vigoureusement l'une contre l'autre ses mains engourdies par la pression de la corde, je vais rendre
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moi-même a M. le marquis la circulation de ses facultés. Et maintenant que nos quatre bras ont repris l'activité de service , mon joli chérubin , nous allons prendre la liberté de vous réintégrer la jouissance de votre guérite, attendu que vous êtes un non-combattant et que vous gêneriez les mouvements de la troupe. »
« Lorsque l'enfant, moitié de gré moitié de force, eut été replacé dans sa cachette , nous tînmes conseil, le sergent et moi. Je voulais à tous risques sortir de la chapelle, dont la porte pouvait s'ouvrir en dedans au moyen de l'espagnolette qui retenait les deux battants. Mais mon brave compagnon , qui, en fait de péril , n'était pas à son apprentissage, se trouvait plus apte que moi à conduire la dangereuse entreprise de notre délivrance. Tl ne s agissait pour lui que de sauver sa vie ; c'était a ses veux une circonstance ordinaire , et son sang-froid n'en était pas plus altéré
que s'il eût été question d'une manœuvre un peu compliquée.
« Comment voulez-vous , me disait-il , en se frictionnant tranquillement les bras pour y rétablir la circulation du sang , comment voulez-vous que nous risquions une sortie avec une espèce de tranche-lard pour toute arme offensive et défensive? Il faudrait pour cela que notre peau fût à l'épreuve de la balle, et la mienne, quoiqu'un peu tannée, n'est pas de cette force-là. Je crois , sauf meilleur avis, qu'il faut attendre l'attaque de ces soldats de contrebande. Le combat corps à corps dans un espace aussi resserré que celui-ci nous laisse des chances , attendu que vous aurez le stylet dont vous vous servez probablement à ravir, et que je me charge, moi, de serrer vigoureusement le bouton à ces drôles. Croyez-moi, j'ai pris leur mesure : ils manient proprement l'escopette , comme mes pauvres soldats pourraient le
dire , s'ils n'avaient pas maintenant l'arme à gauche, mais s'il s'agit de gesticuler , il n'y en a pas un que je ne puisse me flatter de plier entre mes deux doigts pour l'attacher autour de mon cou en guise de cravate. »
« Pendant que nous discutions ensemble les moyens de faire face au péril qui nous environnait, le détachement dirigé par le petit Pedro s'avançait en toute hâte à travers les passages dangereux qui conduisaient au château. La marche des troupes était à chaque moment interrompue par des rochers qu'il fallait gravir et par des ravins que les soldats pesamment chargés ne franchissaient pas sans hésitation. Pedro, malgré sa faiblesse et les douleurs que lui causait sa blessure, guidait les soldats et les rassurait par son exemple; mais tous ces mouvements ne s'opéraient qu'avec une lenteur désespérante. L'enfant remarquait avec effroi qu'une teinte blanchâtre commençait à
faire pâlir les étoiles du côté de l'Orient , et il savait que les premières lueurs de l'aurore éclaireraient indubitablement le massacre de tous les habitants du château.
« Après des périls et des efforts inouïs , le détachement parvint enfin en vue du château. Tandis qu'une partie des soldats bloquaient son entrée principale en dissimulant toutefois leur présence par des quartiers de rochers qui se trouvaient çà et là sur la montagne , cinq hommes choisis parmi les plus intrépides , armés à la légère et munis de crampons pour se maintenir dans les anfractuosités du roc , tournaient le château et s'engageaient , a la suite de l'officier et de Pedro , sur la pente du précipice , pour gagner le souterrain et en forcer l'entrée au besoin. Mais ils n'y rencontrèrent aucun des montagnards, et se glissèrent silencieusement le long du rempart.
« Dans le château, les formes d'un seul
homme se dessinaient en noir sur le firmament qui commençait a s'éclaircir; il était posté sur le parapet qui dominait la porte d'entrée, et, par une imprudence toute semblable à celle qui avait causé la mort de la sentinelle qui l'avait précédé dans ce poste périlleux, son attention se trouvait absorbée tout entière par l'examen du sentier qui conduisait au château. L'officier s'avança seul et sans bruit, le pistolet a la main; il fit feu au moment où le factionnaire, mieux inspiré, se tournait du côté des fortifications, et le mit hors de combat.
« A l'instant même les soldats qui étaient restés près du souterrain , s'élancèrent pour soutenir leur officier ; mais aucun autre ennemi ne se présentait , et le château semblait totalement abandonné.
« Cependant le chef de l'expédition avait été frappé d'un incident qui lui semblait extraordinaire : c'est que le factionnaire en
tombant avait proféré une exclamation ou plutôt un jurement dans l'idiome des soldats français. Le détachement s'avança pour reconnaître les localités , et en même temps on examina le blessé.... Quel fut l'étonnement des soldats et de 1" officier en apercevant l'uniforme français et les traits bien connus du sergent Schunck !
« Saperlotte ! mon lieutenant , dit le brave militaire en se soulevant péniblement sur le coude, votre chien de pistolet Aient d'aboyer d'une manière qui ne fera pas grand honneur à son maître dans le régiment. Mais n'importe, je ne vous en veux pas; il était écrit que Pierre Schunck , du 22e léger , mourrait dans la peau d'un sergent. Et cependant j'avais tenu parole au colonel, car si les brigands de guérillas m'ont tué mon monde par surprise pendant la nuit, j'ai soigneusement rendu la pareille à tous ceux qui me sont tombés sous la main; partant
quitte. Et comme j'étais chargé de tenir contre les Espagnols et non contre les Français, qui viennent de faire, je ne sais pourquoi ni comment , cette seconde expédition , je n'en ai pas moins gagné légitimement Fépaulette.... C'est tout de même désagréable , eontinua-t-il d'une voix affaiblie , de prendre un congé définitif au moment de quitter la gamelle pour cause d'avancement.... Mais c'est égal, s'écria-t-il après un moment de silence causé par les convulsions qui s'emparaient de lui , vive l'Empereur , et en avant les anciens ! c'est la devise
du sergent Schunck , mort en expectative
de Fépaulette. »
« On ouvrit les portes du château afin que le reste du détachement vint renforcer le peloton qui avait suivi l'officier ; mais cette précaution était inutile. Les cadavres des trois guérillas qui étaient restés au château furent trouvés près de la chapelle : l'un
deux n'offrait les traces d'aucune blessure ; ses traits bouleversés , sou visage tout chargé d'une teinte bleuâtre et sa cravate fortement serrée autour de sa gorge indiquaient suffisamment les moyens expéditifs qui avaient amené sa mort.
« Quant à moi j'avais été atteint d'un coup de sabre , après avoir blessé les deux guérillas qui m'attaquèrent en même temps et que le sergent dépêcha en deux tours de main dès qu'il eut terrassé son premier adversaire. Mon fils étanebait ma blessure, qui heureusement n'avait aucune gravité , et j'avais déjà repris ma connaissance lorsque les Français pénétrèrent dans la chapelle où j'étais resté.
« On ne parvint pas à préserver le courageux Pedro d'une amputation qui parut nécessaire pour sauver ses jours, et je prie Dieu de vivre assez pour avoir les moyens de récompenser plus dignement que je n'ai pu
le faire jusqu'aujourd'hui le dévouement de ce brave enfant. Le sergent Sehunck, qui avait combattu vaillamment pour me sauver la vie , ne succomba point à sa blessure , et après un séjour de quelques semaines à l'ambulance, où on s'empressa de le porter, il reçut de son digne colonel l'épaulette tant souhaitée de sous-lieutenant au 22e régiment d'infanterie légère. »