CHAPITRE V
Le nouveau curé.
C'était fête le 24 juin 1825 , et fête carillonnée, dans le village de Blies-Brucken. Ce jour-là, l'église du hameau allait recevoir son nouveau curé. Car Francis Knap avait raison quand il supposait que quinze années ajoutées au fardeau qui pesait déjà sur la tête du respectable abbé Schunck apporteraient de graves modifications dans son exis-
tence. Le bon curé était parvenu jusqu'à l'âge de soixante-neuf ans sans être éprouvé par aucune des infirmités qu'entraîne ordinairement la vieillesse. Le digne homme avait jusque-là conservé l'usage de toutes ses facultés, et il s'en servait alors, comme il l'avait fait pendant les belles années de son âge mùr , pour la plus grande prospérité de son cher village. Mais depuis l'hiver de 1823 ses paroissiens remarquaient avec anxiété que le vieillard perdait graduellement la netteté de son intelligence et celle de ses sens. Sa mémoire l'abandonnait en chaire; plusieurs fois il avait été contraint d'interrompre son prône , et ces signes évidents d'une triste caducité avaient fait sangloter l'assistance, qui le considérait comme un père. L'excellent homme continuait cependant à remplir avec une admirable ponctualité et avec la même charité tous les devoirs de son ministère; mais son zèle* survivait à la nature
qui s'éteignait en lui. L'abbé Schunek s'endormait au chevet des malades qu'il venait visiter ou secourir; le discernement, qui doublait autrefois l'utilité de ses aumônes, avait fait place à une sorte de prodigalité dont les excès ne profitaient pas même aux pauvres qui en étaient l'objet, car ils ne pouvaient plus être secourus aux mêmes époques. Enfin le moment arriva où les notables de la localité durent aviser au moyen de remplacer le curé . qui n'existait plus de fait.
3Iais ici de graves obstacles se présentèrent. Demanderait-on officiellement à l'évècbé un successeur pour l'abbé Schunek , devenu hors d'état d'exercer les fonctions ecclésiastiques? Dans ce cas. le vénérable prêtre devait quitter le presbytère, et ses ressources alors se borneraient a une modique pension, insuffisante pour mettre à l'abri du besoin les jours qu'il lui restait a compter
sur la terre. Et mademoiselle Lysbeth , sa fidèle servante, que deviendrait- elle? car il ne faut pas croire que la gouvernante du curé de Blies-Brucken fut dans une condition obscure et sans importance. La vieille et respectable fille avait activement secondé son maître dans le bien qu'il avait fait ; elle avait eu pendant trente années et plus sa part d'influence dans les délibérations charitables qui se tenaient à huis-elos dans le presbytère, et le plus souvent elle était la puissance executive qui menait à bonne fin les projets que l'ecclésiastique avait arrêtés dans sa prudence. Elle servait d'intermédiaire entre l'indigence et la main qui secourait. Son influence arrêtait parfois les abus avant qu'ils n'arrivassent à l'oreille de l'abbé Schunck , qui , dans l'occasion , savait s'armer d'une inflexible sévérité. Enfin mademoiselle Lysbeth, pour n'être, au fond, qu'une simple servante , n'en était pas moins
considérée par les notables et par le village tout entier comme une sorte de fonctionnaire dont l'avenir intéressait la communauté.
C'étaient donc deux difficultés pour une, et les notables de Blies-Brueken , en désespoir de cause , avaient décidé le reste des habitants à faire tous les dimancbes une demilieue pour aller entendre la messe à Sarralbe. Mais cet expédient, qui allait assimiler le village à la condition des plus pauvres annexes du pays , était non-seulement un crève-cœur pour Famour-propre de la paroisse , mais il entraînait avec lui une foule d'inconvénients assez graves, et ne parait qu'incomplètement à la pénurie de secours spirituels dont le bameau souffrait depuis longtemps. Tl fallait d'abord que la population de Blies-Brucken s'astreignît chaque semaine à un voyage qui devait durer la plus grande partie de la journée , car il ne venait pas a l'idée des bons et religieux habitants
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de cette contrée qu'on put se dispenser, sous aucun prétexte , d'assister aux vêpres , et , comme le curé de Sarralbe allait nécessairement prendre son repas au sortir de la grand'messe , il en résultait naturellement un intervalle assez long entre l'office du matin et celui du soir. Ceux de Blies- Brucken (comme on les appelait à Sarralbe) se réunissaient pendant ce temps sur la petite place du marcbé. Ils formaient une masse compacte de trois cents individus , en y comprenant les enfants en bas âge. Les ménagères s'asseyaient sur une espèce de talus qui régnait sur les trois faces du marché , et partageaient à leurs familles les provisions qu'on avait apportées , tandis que les hommes , réunis en un seul groupe au milieu de la place , mangeaient un morceau en causant gravement entre eux des affaires du pays.
Outre le dérangement général qu'occasionnait ce voyage hebdomadaire , on avait
à déplorer d'abord l'absence du bon vieux curé . qui ne pouvait plus quitter sa chambre et partager les consolations spirituelles de ses paroissiens ; puis on était privé des messes quotidiennes que le curé disait chaque jour au lever du soleil . et comme le nasteur ne pouvait plus, ainsi qu'il le faisait autrefois, consoler les affligés . soutenir les consciences ébranlées , secourir les malades ou les indigents et administrer au besoin le saint viatique aux moribonds . il en résultait pour la paroisse un malaise qui allait jusqu'au découragement.
Pendant que les choses étaient dans ce triste état à Bli es-Bru cke-i . le jeune Francis Knap achevait au séminaire de Metz Tune des plus brillantes carrières scolastiques dont cet établissement eût été témoin depuis longtemps.
Francis , confié aux soins de l'abbé Lopez de Yego , le gouverneur du fils du marquis
de Balmasèrez, avait fait, sous la direction de ce maître érudit et dévoué, de rapides progrès. A l'époque de la Restauration , le marquis recouvra, comme il l'espérait, la plus grande partie de ses biens , et rien ne s'opposait à ce qu'il retournât dans son pays. Mais il savait que ses vassaux nourrissaient des préventions défavorables contre lui , et , quoique le pays fût pacifié , il craignait pour son fils , bien plutôt que pour lui-même , l'effet de ces baines secrètes et invétérées que les montagnards des Asturies se transmettent de générations en générations comme les Corses. Le sang des guérillas qui avaient péri dans le château de Valpareijas , criait vengeance contre le châtelain, auquel on attribuait leur massacre. Le marquis aimait la France , qui lui avait donné pendant quatre années un si paisible asile ; il prit le parti d'y rester , et , sur sa demande, le gouvernement espagnol s'em-
pressa de lui confier un poste honorable près de son ambassadeur à la cour de France.
M. de Balmasèrez , en quittant sa retraite au haras de Sarralbe, voulait emmener avec lui Francis Knap. Le petit paysan , qui avait pris en peu de temps les manières d'un enfant modeste et bien élevé, était devenu l'ami intime du jeune Christophe, le fils du marquis , quoiqu'il fût cependant l'élève de prédilection de l'abbé Lopez. Le marquis lui-même lui vouait un intérêt sincère, et Francis était une des nécessités de la famille dont il faisait partie intégrante. Mais Francis avait une vocation qui l'appelait impérieusement ; il avait posé un but a son existence; aucune considération, ni celle de l'amour-propre , ni celle d'une légitime ambition, ni celle même dune amitié qui lui était bien chère , ne pouvait l'en détourner. Francis exprima le désir inébranlable d'entrer au petit séminaire de Metz, où il fut
aisément admis comme boursier après l'examen qui fut fait de sa capacité et sur les recommandations du marquis. 31. de Balmasèrez pourvut libéralement à tous les besoins que son jeune ami pouvait éprouver jusqu'à ce qu'il fût ordonné prêtre, et ce ne fut plus qu'à de rares intervalles qu'on eut à Blies-Brucken des nouvelles du séminariste. Les bienfaits du marquis s'étaient étendus jusque sur la famille de Francis, et l'abbé Scbunck était chargé de veiller à ce que des secours convenables suppléassent à l'insuffisance de leur travail, jusqu'à ce que leur fils pût y subvenir lui-même comme il l'entendrait.
On savait dans le pays que Francis était un jeune homme de la plus belle espérance qui pouvait prétendre à un vicariat dans l'une des meilleures paroisses de Metz. On ne pouvait donc penser à demander sa nomination a la cure d'un pauvre village.
D'ailleurs le jeune séminariste eût-il poussé l'abnégation de lui-même jusqu'à se contenter de cet humble emploi , les embarras de la commune restaient les mêmes; car l'abbé Knap ne pouvait arriver a Blies- Brucken qu'en qualité de successeur du vieux curé , et la place était bien assez modique par elle-même sans qu'on songeât à en partager les émoluments entre le pasteur titulaire et le desservant de droit , qui , tous deux , seraient alors condamnés à une misère profonde.
Francis Knap avait jusqu'à un certain point la conscience de sa capacité et une élévation de caractère qui rendait encore plus frappante l'humilité chrétienne que professait le jeune prêtre. Mais il avait conservé cet esprit contemplatif, cette imagination rêveuse , ce cœur simple et candide qui avaient entouré son enfance de si dévoués protecteurs. Malgré ses succès et la faveur dont il
jouissait près des dignitaires du diocèse, malgré les justes motifs qu'il avait de supposer qu'une position brillante l'attendait à sa sortie du séminaire, Francis n'aspirait qu'au moment de retourner dans ses chères campagnes de la Lorraine allemande ; or dans les dix principales bourgades de cette contrée , il y avait encore des places qui pouvaient sembler enviables même pour tout autre qu'un coryphée du grand séminaire de Metz.
Cependant l'abbé Knap n'avait fait connaître à personne le but plus que modeste de son ambition , et ses supérieurs euxmêmes le considéraient comme devant nécessairement faire partie du clergé de la ville ; mais comme les vues de l'évèché sur les jeunes séminaristes restent toujours un mystère pour eux comme pour tout le monde , Francis craignait que la bienveillance dont l'honorait le prélat ne mit obstacle à ses plus chers désirs ; il attendait avec impatience
l'occasion de faire connaître les sentiments qui l'animaient , lorsquaprès un dîner où l'abbé Knap avait eu l'honneur de figurer à l'évèché, Sa Grandeur le prit à part et lui fit entendre qu'elle était disposée à lui donner un témoignage particulier de l'intérêt qu'il lui inspirait en lui laissant le choix de deux vicariats qui seraient libres bientôt à Metz , par suite de l'avancement des titulaires.
Le jeune abbé garda pendant quelques instants le silence pour se recueillir dans l'énergie de sa résolution. Puis il demanda au vénérable prélat la permission de lui ouvrir son cœur, et il lui fit connaître avec de simples et touchants détails l'origine de sa vocation, le but et l'unique désir de toute son existence.
Ce ne fut pas sans de graves difficultés que lévèque consentit à enfouir dans une campagne l'un des talents les plus remarquables du jeune clergé, lorsque les paroisses de la
capitale du diocèse, éprouvaient un besoin pressant de remplir convenablement les cadres de leur personnel. La modestie de l'abbé Knap fut si persévérante , qu'elle triompha des répugnances du prélat. Mais ici un obstacle , analogue à celui dont souffraient les notables de Blies-Brucken, vint paralyser la bonne volonté de l'évèque de Metz. La cure de Blies-Brucken, bien quelle ne fût point remplie par le fait , n'était point vacante , administrativement parlant .
Le dévouement et l'humilité de Francis parèrent à cet inconvénient, de telle sorte qu'en se sacrifiant lui-même il trouva moyen de satisfaire aux besoins de la paroisse aussi bien qu'à ceux du vieux pasteur , et de garantir leurs mutuels intérêts. Car que fallaitil à la commune? un directeur spirituel qui suppléât aux fonctions de l'abbé Schunck , devenu hors d'état de les remplir , sans grever la fabrique d'une dépense surérogatoire
qu'elle ne pouvait s'imposer. Que fallait-il à l'abbé Scbunek? un suppléant de fait qui ne touebàt point aux petites ressources dont le vieillard ne pouvait distraire la moindre parcelle sans se réduire a la plus complète indigence. Que fallait-il enfin à l'abbé Knap? l'autorisation d'exercer les fonctions ecclésiastiques dans l'église de Blies-Brucken , un asile pour abriter sa tête , et du pain pour soutenir son existence matérielle . en attendant que le bon vieillard eût achevé paisiblement la sienne au milieu d'une population remplie d'une si tendre sollicitude pour ses cheveux blancs.
Francis Knap avait trouvé tout cela en donnant ( malgré sa grande jeunesse et l'heureuse aptitude qui pouvait si facilement lui ouvrir une brillante carrière" l'exemple de l'humilité chrétienne et de l'abnégation de soi-même poussées jusqu'aux dernières limites du possible.
Depuis la mort du saint ermite qui avait guidé les premiers pas de Francis dans la carrière ecclésiastique , la cellule du cénobite était demeurée vacante ; les morts n'avaient plus leur gardien solitaire, et la petite chapelle était privée de son desservant. Plusieurs habitants séculiers de la contrée , qui se sentaient quelque vocation pour la vie ascétique, demandèrent la triste faveur de finir leurs jours dans cette mélancolique retraite ; mais aucun d'eux ne réunit les suffrages de l'autorité ecclésiastique , qui avait droit de présentation , et de la municipalité de Sarralbe, qui nommait à ces fonctions exceptionnelles et quasi laïques, comme propriétaire de l'ermitage et de ses dépendances. Ce fut cette humble place que demanda Francis Knap , l'un des premiers sujets du séminaire de Metz, aussitôt qu'il eut reçu l'ordination. « Allez , mon fils , lui dit l'évèque en lui remettant ses lettres de présentation pour
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l'autorité administrative ; j'espérais faire de vous un de mes collaborateurs , un dignitaire de l'Église. Mais Dieu, dont le rovaume n'est pas de ce monde, vous appelle à lui par une voie plus rude et qu'il faut sanctifier par de pénibles sacrifices. Puissiez-vous y trouver la paix et le bonheur qui sont le résultat d'une conscience pure et d'une existence bien remplie ! »
Quel ne fut pas l'étonnement des campagnes de Sarralbe, lorsque le maire de ce bourg apprit officiellement à ses administrés que le nouvel ermite était un très-jeune homme , un ecclésiastique de choix qui avait refusé pour cette retraite une belle position à la ville , Francis Knap , enfant de Blies-Brucken ! Quelles ne furent pas la joie et la reconnaissance des habitants de Blies-Brucken en voyant leurs embarras et leurs appréhensions filiales terminés par le dévouement sublime de cet enfant qu'ils
avaient dédaigné ou blâmé dans sa première jeunesse, puis honoré de loin comme un homme destiné à de grandes choses! Ce jeune prêtre, que ses compatriotes portaient d'avance à l'épiscopat, lorsqu'ils apprenaient de temps en temps ses nouveaux succès , cet homme dont l'orgueil communal ( si l'on veut bien nous passer cette expression) faisait déjà un prince de l'Eglise, venait consacrer son existence au soin d'un simple hameau, et , afin d'arriver à ce modeste but , il acceptait , pour un temps indéterminé et qui pouvait être long , les privations de la vie solitaire.
Car Francis Knap savait quelles obligations lui imposait son séjour dans la cellule de l'anachorète. Il fallait conserver aux yeux des populations les habitudes extérieures et le régime sévère qui frappaient les bons villageois de ce pays autant que les mérites réels de l'homme. L'ermite, sans sa
barbe et sans sa robe , n'aurait plus été l'ermite ; le capuchon , la ceinture de corde et les sandales formaient un ensemble respectable dont aucune partie ne pouvait être oubliée , sans altérer d'autant le respect qui s'attachait au costume aussi bien qu'à celui qui le portait. Un cénobite qui eut couché dans un lit , quelque mauvais qu'il fût, ou mangé sur une table comme les plus pauvres paysans de la montrée, eût porté, par cela même, un préjudice notable à la vénération traditionnelle qu'on vouait a l'homme détaché de toutes les choses du monde, et qui, semblable au passager dont le pied touche l'esquif qui va le porter en pleine mer , ne tient plus à la terre que par la faible portion de terrain que couvre encore son autre pied.
Le jeune prêtre avait a conserver, pour les transmettre à son successeur, la haute influence qu'exerçait dans le pays le caractère de l'ermite ; il avait à faire oublier , à force
d'austérités , sa jeunesse qui formait un contraste bizarre avec la gravité de sa profession, et d'avance il s'était résigné à l'observation rigoureuse du régime extérieur et intime des solitaires qui l'avaient précédé sur la montagne.
Pendant près de deux ans, le pieux et rigide anachorète fut , dans ces humbles et cependant éminentes fonctions , l'exemple et l'édification de la contrée. L'activité prodigieuse de Francis suffisait aux innombrables soins de ses deux emplois : il était présent à la fois sur la montagne, où on réclamait à ehaqae instant son ministère , et dans le village, où il remplissait, à la haute satisfaction des habitants , tous les devoirs que l'abbé Schunck s'était imposés pendant l'exercice de ses fonctions. Il trouvait encore le temps d'instruire les enfants du pays et de faire tous les jours une longue visite au vénérable curé, dont les facultés presque éteintes se
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ranimaient parfois jusqu'à suffire à l'expression de sa reconnaissance pour le généreux soutien de sa vieillesse.
L'abbé Schunck ne se souvenait guère que d'une ehose , e'est de l'espèce de prédiction que lui avait faite un jour Francis Knap sur l'époque présumée où devait finir son existence. Il était dans sa soixante-onzième année, et il s'était frappé de l'idée qu'il ne devait point aller au delà. Quand on parlait devant lui d'un avenir de quelques années, sa réponse, tout embrouillée qu'elle était dans les divagations de l'enfance , laissait toujours percer cette idée fixe. Et, soit qu'elle exerçât quelque influence sur sa santé, qui s'affaiblissait de plus en plus , soit basard ou l'effet d'une volonté providentielle , le bon vieillard s'éteignit la veille du soixante-douzième anniversaire de sa naissance.
Ce fut un spectacle imposant pour le pays, que la pompe inusitée qui se déploya pour
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les obsèques de cet homme si simple pendant sa carrière. Tout le clergé de la contrée, en costume sacerdotal , se rendit aux funérailles de l'abbé Schunck; tout ce qui tenait un rang, soit par la fortune, soit par les emplois dans une circonscription de plusieurs lieues . voulut donner à la mémoire du digne curé un dernier témoignage de vénération; les populations d'un grand nombre de hameaux se joignirent dans le cortège aux har bâtants de Blies-Brucken et de Sarratfje; quand cette foule considérable et qui formait la plus grande agglomération d'individus qu'on eut vue de mémoire d'homme dans le pays, quand cette foule fut arrivée sur la montagne , elle en couvrit non-seulement le sommet, mais le versant tout entier, au point que cet endroit pittoresque (pour nous servir d'une expression consacrée depuis dans le pays) semblait alors une montagne vivante , dont l'aspect silencieux et imposant
donnait une idée de la seène finale de la vallée de Josapliat.
Pour la dernière fois , l'ermite , qui était désormais curé de Blies-Brucken , voulut remplir ses humbles fonctions de fossoyeur. Mai? quand le solitaire eut fait glisser dans la fosse les restes vénérés du digne prêtre, alors Francis Knap laissa retomber sur ses épaules le capuchon qui lui couvrait la tète. Il essuya les larmes dont sa figure était inondée , et , la main appuyée sur la bêche qui allait accomplir les derniers offices que les vivants rendent aux morts , le pied posé sur la terre blanchâtre qui était sortie de la fosse pour y rentrer bientôt , Francis Knap éleva la voix pour rendre hommage aux vertus de l'abbé Schunck. Les paroles du jeune prêtre furent nobles sans emphase , incisives et touchantes sans nulle préoccupation d'effets oratoires. Le sentiment qui le dominait se communiqua, non-seulement à cet auditoire d'élite,
susceptible d'apprécier l'élévation de ses pensées , mais aux masses profondes qui remplissaient la vallée; et longtemps avant que Francis Knap eût terminé son discours , les soupirs de cette foule émue se réunissaient dans un long sanglot qui formait une sorte d'accompagnement funèbre à la parole mélodieuse du prêtre.
Le souvenir de cette chaleureuse allocution s'est perpétué dans le pays, et tous les ecclésiastiques qui assistaient à cette lugubre cérémonie convinrent, en se communiquant les silencieux témoignages de leur admiration , que l'abbé Knap promettait un digne successeur au vertueux prêtre qu'ils pleuraient tous.
« Quel dommage, disaient quelques-uns des dignitaires laïcs de la contrée, en se retirant le cœur tout rempli des impressions de ce discours remarquable ; quel dommage qu'un aussi beau talent soit destiné à s'é-
tioler dans un pays perdu tel que Biies- Brueken. »
Les esprits plus réfléchis n'étaient point tout à fait de cet avis.
« Heureux , disaient-ils , le sage qui , jeune encore , cherche la solitude pour y vivre en paix devant Dieu avec les hommes et avec lui-même ! Heureux le village dont les hahitants vivront sous la direction d'un pareil homme ! Le berger, dont la surveillance pouvait suffire à un vaste troupeau, laissera-t-il égarer une seule des rares brebis qui lui sont confiées?... ■
Huit jours après cette grande cérémonie , toute la population de Blies-Brucken était sur pied; les notables avaient revêtu leurs habits de grandes fêtes; le maire et l'adjoint avaient ceint l'écharpe blanche, insigne officiel de leurs fonctions; les jeunes filles étaient habillées de blanc, et les garçons
avaient des fleurs sur leurs chapeaux. Il s'agissait de faire les honneurs du preshytère au nouveau curé , qui arrivait en compagnie du curé de Sarralbe , chez lequel il demeurait provisoirement depuis une semaine.
Quand l'abbé Knap eut mis le pied sur le territoire de la commune , les garçons déchargèrent quelques boîtes d'artifice qu'on s'était procurées pour cette grande occasion ; plusieurs carabines , h moitié rongées par la rouille , firent aussi leur office , et le reste de la population mit consciencieusement à contribution tous les moyens naturels et autres de faire le plus de bruit possible. Puis les jeunes filles jetèrent des fleurs, et le maire débita solennellement une harangue qui avait été longtemps élaborée au conseil municipal.
Tandis que le cortège se rendait en céré-
monie au presbytère, chaque ménagère, debout sur le seuil de sa porte, faisait au curé sa plus gracieuse révérence , en lui présentant ses plus jeunes enfants. Chacun avait le sourire sur la bouche, la joie était clans tous les cœurs. Une seule personne faisait par sa morne tristesse un contraste affligeant à l'allégresse générale , c'était l'ancienne gouvernante de l'abbé Schunck. La respectable fille, vêtue de deuil, attendait à la porte du presbytère le nouveau curé pour lui en remettre les clefs. Le conseil municipal avait pourvu , autant que possible, au sort de mademoiselle Lysbeth, qui allait retourner dans sa famille, où elle devait trouver un abri pauvre , mais suffisant pour ses vieux jours. La gouvernante, comme on voit , ne tombait pas tout à fait dans le dénuement en cessant ses importantes fonctions. Mais quelle différence entre la vie passée et l'avenir qui s'ouvrait pour elle!
Qui pourrait dire si les larmes , qui sillonnaient lentement les joues ridées de la vieille fille , ne prenaient point leur souree dans les chagrins personnels de mademoiselle Lysbeth , aussi bien que dans ses regrets pour le bon maître qu'elle avait perdu! Qui pourrait dire si mademoiselle Lysbetli ne pleurait pas avec une égale amertume la maison qu'elle avait considérée pendant si longtemps comme sa propriété , et le vide que la mort avait creusé dans son àme?
Quoi qu'il en soit, la plus dure moitié de cette amère douleur ne devait pas tarder à disparaître: car lorsque Lysbeth eut demandé , d'une voix qu'elle s'efforçait vainement d'affermir, si M. le curé n'avait pas besoin de ses services, en attendant que sa gouvernante fût arrivée , ou que sa propre famille fût installée dans la maison curiale :
« Mes bons parents , lui dit-il , ne veulent
point quitter la chaumière où ils ont passé tant de paisibles années. J'aurai soin qu'ils y vivent heureux et à l'abri du besoin. Mais quant à la gouvernante , ma bonne Lysbeth , si vous consentez a me donner les soins que vous avez prodigués si longtemps au digne abbé Schunck (que Dieu bénisse sa mémoire) , je serai heureux de les recevoir. »
La respectable matrone , malgré la dignité de son chagrin . ne put retenir un cri de surprise et de joie. Elle fit une profonde révérence en signe d'hommage-lige cà son nouveau maître ; puis elle mit la clef de la maison dans sa poche et tourna les talons assez prestement pour son âge , afin d'aller donner un coup d'œil au dîner, qui était préparé dans le jardin aux frais des notables, qui s'étaient cérémonieusement invités chez M. le curé.
Le repas fut joyeux; l'abbé Knap avait
l'esprit vif et orné , et les habitudes austères qu'il avait contractées pendant son séjour à l'ermitage n'avaient pas éteint cette douce gaieté qui est le partage des consciences pures. L'aménité de son caractère se montra, dans cette circonstance, sous un jour plus favorable qu'on ne pouvait l'apercevoir sous la robe de l'ermite, et ceux des habitants qu'avait intimidés la haute réputation de sainteté du frère Francis, se sentirent tout rassurés par la bienveillance aimable et prévenante du jeune curé.
C'est ainsi que fut inauguré l'avènement de Francis Knap à la cure de Biies-Brucken et que fut réalisé ce rêve de quinze années, commencé et terminé sous les ombrages mélancoliques de l'ermitage. Ce fut ainsi que s'accomplirent les projets d'un pauvre enfant, secondés de tant defforts et d'une si grande énergie de volonté, qu'ils avaient failli dépasser le but; et c'est ainsi
que tout dessein fortement arrêté doit arriver, sous la protection de la Providence , au résultat qui est le fruit moral et la récompense exemplaire d'un travail persévérant.