CHAPITRE VI
Un loup dans la bergerie.
Un jour, dans l'une de mes excursions parisiennes extra mur os , je marchais à petits pas le long d'une haie d'aubépine en fleur, respirant à pleins poumons les émanations embaumées d'une prairie voisine et le parfum des acacias qui s'épanouissaient un peu plus loin , dans un beau parc dont la haie formait la clôture d'enceinte. C'était le soir ,
un beau soir frais et doré du mois de juin; la nature ne sommeillait pas encore , mais elle commençait à se recueillir dans ce calme plein de vie et de mouvement qui précède le morne silence des nuits. Mes pensées , naguère agitées et instinctivement perplexes , comme celles qu'inspirent ce combat continuel , ce travail incessant qu'on appelle la vie de Paris , s'imprégnaient peu à peu de la quiétude balsamique dont j'étais environné, et qu'il me semblait respirer avec l'air pur de la campagne.
Deux paysans marchaient devant moi ; leur allure pesante indiquait la fatigue d'une journée laborieuse.
« iNous voici trois ici , pensais-je dans mon orgueil de moraliste ; nous voici trois créatures de Dieu, jouissant, par les mêmes organes, des mêmes trésors delà création. Mais ces trésors, si doux pour ma nature d'élite, se prodiguent en pure perte aux
sens racornis de mes deux compagnons de route ; leur intelligence abrutie ne se met point en rapport avec les exquises délices de cette belle soirée. »
Presqu'au même instant les deux hommes parlèrent entre eux , comme pour répondre à mon observation, et la sagesse abrupte de leurs paroles confondit le dédain de ma pensée.
« In beau soir, dit l'un d'eux, c'est la paye du bon Dieu pour une journée de pauvres gens.
— Oui , répondit l'autre , ce serait dommage de mourir aujourd'hui.
— Oh î oh ! fis-je , à part moi , en embrassant par la pensée le sens profond et le haut enseignement que renfermaient ces paroles, voici une philosophie naïve qui en dit plus en quelques mots que les moralités prétentieuses d'un gros livre. «
Je mesurai mon pas sur celui des deux
prolétaires, et je devins tout oreilles; jamais, il faut le dire , mon attention ne fut mieux récompensée.
« Tu parles de mourir, reprit le premier des deux interlocuteurs. C'est la fin de la chose, et tu n'as pas encore commencé.
— Tiens, dit l'autre, il est drôle avec sa chose! je suis en train après elle depuis trente-cinq ans, et j'en ai quatre de plus que lui.
— Tu ne m'entends pas , mon vieux. La chose... c'est la chose de mourir. On ne commence pas ça en venant au monde , ou bien a un Age plutôt qu'à un autre. Quelquefois ça vous prend tout de suite , par accident, tel que mort subite ou maladie imprévue. Il ne faut pas parler des exceptions; car dans l'ordre établi par le bon Dieu, chacun est là pour faire son temps : une soixantaine d'années, plus ou moins.
— Eh bien ! alors , quand la mort comînence-t-clle sa chose?
— Elle commence quand elle vous prend par un bout. Je vais t 'expliquer cela. Comment l'homme vit-il sur la terre ? il ne vit point comme un arbre , par lui-même et de lui-même. Il vit aussi par ses affections, parce que c'est un être doué de raison ; il n'a point de racines qui l'attachent à la terre , mais il a des liens qui l'y retiennent tout aussi fortement ; c'est son entourage , sa famille, ses amis, sa fortune, ses habitudes. Quand tu veux abattre un arbre , qu'est-ce que tu fais? Tu coupes les racines les unes après les autres. Lorsqu'elles sont coupées, tout est dit : l'arbre sèche et il meurt. Il en est de même pour nous. Nos racines, c'est tout ce que nous aimons au monde , soit les personnes, soit les choses. Du moment où l'une de ces affections vient à nous manquer, c'est un coup de hache dans notre
existence Un parent vient à mourir, pan! voilà une racine de moins ; un ami vous trahit , crac î voilà une autre racine qui part ! Et les habitudes donc î En voici des racines et qui tiennent encore plus ferme que les autres. Quand on a vendu la petite maison et le jardinet où mon pauvre père m'avait élevé , moi et mes frères , il m'a semblé qu'on m'était quelque chose du cœur, et j'aurais volontiers donné ma part de succession pour que la maisonnette restât au moins dans la famille. L'année dernière, quand on a coupé le grand bois où la hache n'était pas entrée depuis vingt ans, et où j'allais goûter sur l'herbe tous les dimanches avec ma famille... ma famille d'autrefois, continua le paysan en passant la main sur ses yeux , eh bien ! tous ces coups de cognée-là me résonnaient dans Fàme, et chaque arbre qui tombait faisait un vide dans ma vie. Mais ce fut bien autre chose quand ma pauvre femme. ...
— Bah ! dit l'autre en lui secouant fortement la main, j'ai compris ton raisonnement. Parlons d'autre chose. »
Voilà, j'espère, une pensée qui ferait honneur à un membre de l'institut ; elle est grave, juste, féconde, et je n'ai rien à y ajouter pour la faire arriver nettement aux intelligences développées. Le souvenir m'en est toujours resté et me revient dans ce moment à propos de notre histoire, avec laquelle cette pensée se lie tout naturellement.
Six années s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés en dernier lieu. Ce laps de temps , si fertile en importantes modifications dans nos grandes villes, s'était écoulé sans apporter aucun changement dans l'existence paisible et monotone de l'abbé Knap. Toutes les racines morales qui l'attachaient au monde étaient demeurées intactes : ses parents se faisaient vieux , mais ils étaient robustes et pouvaient
fournir une longue carrière; mademoiselle Lysbeth avait aussi dépassé la soixantaine, mais elle avait conservé toute son activité; et comme son maître fermait prudemment les yeux sur ses petits défauts , il en résultait de la part de celle-ci un redoublement de soin qui faisait dire aux anciens du village que jamais l'abbé Schunck, de respectable mémoire , n'avait été choyé dans son ménage comme l'était le curé actuel. Mais il faut dire aussi que l'abbé Schunck aimait qu'on se tînt dans le respect devant lui , et qu'il exprimait son mécontentement à mademoiselle Lysbeth lorsqu'il arrivait quelque irrégularité dans le service de la maison ; tandis que l'abbé Knap , quoiqu'il fût le plus grand savant de la contrée et qu'on le respectât comme un saint dans le pays, avait une douceur d'enfant qui répandait un charme inexprimable sur les relations de son intimité. Mais comme les sacrifices humains re-
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çoivent tôt ou tard leur salaire , sa déférence pour les lubies de la vieille femme avait fait naître en elle un dévouement qui approchait du fanatisme.
Non-seulement l'abbé Knap était heureux par les affections du sang et de l'amitié . par la tranquillité de son intérieur et le calme de son âme ; mais tout ce qui l'environnait lui rappelait, sans aucune modification pénible, les méditations de son enfance. Les sites qu'il aimait n'avaient point varié leur aspect , les ombrages étaient les mêmes ; les flots paisibles de l'Àlbe avaient la même limpidité, et Francis, devenu un homme dans la maturité de l'âge, un grave ecclésiastique, éprouvait le même charme qu'autrefois à venir contempler, sur le penchant de la montagne, le spectacle du soleil couchant.
La campagne a cet avantage sur les villes , que le cours des années n'y laisse aucune trace désagréable aux jeux. La nature est
animée crime existence robuste qui résiste à la main du temps et qui n'en souffre aucun ravage ; les chênes séculaires ont un genre de beauté qui vaut bien la grâce des jeunes peupliers, et les ruines de la foret se déguisent mieux sous la verdure que la caducité des constructions humaines ne saurait le faire sous la truelle qui les recrépit.
Les seuls événements qui étaient venus rompre la monotonie des jours qui s'étaient succédé depuis 1" avènement du curé étaient, d'une part , l'arrivée d'un nouvel ermite (c'était un émigré saxon, un vieillard morose , dont les capacités étaient des plus médiocres et dont la taciturnité remarquable rappelait celle des anciens Chartreux; ; d'une autre part , était survenu , depuis deux ans , dans le village , le lieutenant Pierre Schunck, orné de la croix d'honneur , d'une jambe de bois , et de neuf cents livres de pension.
Le militaire émérite , qui était tombé
comme une bombe dans le village natal, où il venait achever sa carrière en véritable Cincinnatus , avait des habitudes soldatesques et tapageuses qui troublèrent jusqu'à un certain point la quiétude de la localité.
L'invalide , en sa qualité d'officier décoré et de rentier, jouissait dans le village d'une considération particulière , et le souvenir de son vénérable frère contribuait à lui concilier tous les respects. Il faut ajouter que le lieutenant, quoique âgé de soixante-trois ans, avait conservé une légèreté de caractère et une humeur joviale qui en faisaient le favori de toute la jeunesse de l'endroit. Cette influence opposait un certain contre-poids à celle du curé, et elle n'était pas sans inconvénients pour les mœurs d'une certaine partie de la population. Pierre Schunck, qui passait sa vie dans une complète oisiveté et qui n'était pas homme à faire la moindre attention aux beautés de la nature, imposait son désœu-
vrement aux travailleurs qu'il détournait de leur ouvrage. Il avait d'ailleurs contracté dans les camps des habitudes dont il lui eût été difficile de se défaire à son âge, et l'idée ne lui en était même pas venue. Il jurait avec tant de profusion , que chacune de ses paroles était ordinairement accompagnée d'une expression interjectionnelle qu'il tirait du vocabulaire des casernes. Quoique les boissons spiritueuses n'eussent qu un médiocre attrait pour le vieux soldat , il passait une bonne partie de ses journées dans une auberge à moitié chemin de Blies-Brucken et de Sarralbe , où il avait , comme il le disait facétieusement , établi son quartier général. L'invalide était le boute-en-train de toutes les fêtes et le fauteur de toutes les disputes ; il présidait à tous les repas de noces et de baptême qui avaient lieu dans les villages du canton ; il donnait des leçons d'escrime aux jeunes garçons, tenait des propos légers aux
filles , et faisait en un mot dans le villase
l'office du ménétrier dans une danse; il avait apporté dans ces campagnes paisibles une animation qui en dénaturait le caractère.
L'abbé Knap avait accueilli le lieutenant Scliunck avec une bienveillance particulière en souvenir de son bienfaiteur , dont il lui rappelait les traits vénéré-. Mais il n'avait pas tardé h comprendre tout ce que la présence de cet homme dans sa paroisse pouvait avoir de dangereux pour de bons villageois qui ne connaissaient rien des vices du monde et qui n'en seraient que plus facilement séduits par les tentations d'un mauvais exemple.
Le jeune curé pouvait , il est vrai , prévenir le mal dès le principe en usant de son influence puissante pour préserver ses ouailles de cette fréquentation périlleuse. Mais il fallait pour cela mettre le militaire
à l'index et fulminer contre lui une sorte d'excommunication morale. Une pareille rigueur contre le frère de l'abbé Schunck répugnait au caractère doux et conciliant du jeune prêtre. Il eut recours à un moyen plus difficile , mais qui était plus en rapport avec ses goûts et avec l'esprit de cette religion de paix et de miséricorde dont il était l'apôtre fervent : il entreprit la conversion du soldat.
Le digne curé ne se dissimulait pas l'immense difficulté d'une entreprise dont les résultats n'en devaient pas moins rester obscurs ; mais il s'agissait d'assainir une àme qui menaçait de corrompre toutes celles qui se trouvaient en contact avec la sienne ; il fallait ramener une brebis égarée , et l'exemple du Rédempteur était là pour soutenir les efforts du jeune pasteur.
Attaquer de front les opinions du mili-
taire ou plutôt sa profonde indifférence en matière de religion et les vices qui en étaient le résultat , c'était s'exposer à un échec certain. L'abbé Kuap, qui en avait la conviction profonde , était , en fait de controverse religieuse , un praticien trop expéri- * mente pour livrer le combat sans avoir pris tous ses avantages. Il entoura le soldat d'un imperceptible réseau de combinaisons savamment élaborées , il creusa sous ses pas mille embûches inévitables et déploya contre ce vulgaire antagoniste de la foi toutes les ressources de sa charité et mille fois plus de talent qu'il n'en aurait fallu à un intrigant des grandes villes pour faire réussir quelque ruse coupable bien ourdie.
Les notables de la paroisse, les anciens de l'Église . qui comprenaient aussi bien que le curé lui-même tout ce que l'arrivée du lieutenant à Blies-Brucken avait de malheureux pour le village , ne virent pas sans une
grande surprise et sans un mécontentement secret l'abbé Knap admettre un pareil homme dans sa société la plus intime et sanctionner, en apparence, par son exemple, le penchant qu'éprouvaient les jeunes garçons à rechercher la compagnie de l'invalide.
En effet , le jeune ecclésiastique accueillait le vieux militaire avec une bonté qui tenait de l'empressement et même du respect; il écoutait avec une imperturbable attention et avec un intérêt marqué les innombrables histoires de bataille que racontait le lieutenant. Pierre Schunck avait une assez haute idée de son importance personnelle ; il aimait à parler des faits d'armes qui le relevaient à ses propres yeux , et il avait la faiblesse commune a toutes les personnes d'un esprit médiocre et d'une éducation négligée : il ne se plaisait qu'aux conversations où il était question de lui ; et réglant ses actions sur le
même principe, il ne se mêlait dune partie qu'autant qu'il en était le héros.
Ce fut par ce faible que l'attaqua l'abbé Knap; il flatta, sans affectation, avec une adresse infinie ïégotisme du militaire et réussit sans peine , non-seulement à s'insinuer dans ses bonnes grâces , mais à rendre sa société nécessaire, indispensable au soldat invalide. Le premier résultat de ce dévouement fut d'arracher pendant une certaine partie de la journée le lieutenant à la fréquentation du cabaret et des jeunes gens de Blies-Brucken. Car Pierre Schunck aimait à tenir son rang tout comme un autre , et il était beaucoup plus flatté de l'attention de l'abbé Knap que de la curiosité admirative des pauvres paysans qui avaient provisoirement formé son auditoire.
Comme le soldat était loin d'être un méchant homme et qu'il ne manquait point de quelque intelligence, il se sentit amené peu
à peu à une condescendance respectueuse pour le jeune curé. D'abord cette condescendance ne fut qu'une sorte de gratitude instinctive ; puis l'esprit fin et délié de l'abbé Knap réussit à intéresser le militaire émérite . et lorsque parfois il se lassait de parler de lui, il trouvait dans la conversation attrayante de l'ecclésiastique une distraction qu'il recherchait tous hj< jours davantage. Insensiblement le partage de la parole devint plus équitable, et dès ce moment la supériorité de l'ecclésiastique exerça son influence. Mais les progrès en étaient si lents , qu'il fallait toute la perspicacité de l'abbé Knap pour les apprécier, toute sa patience pour ne pas se rebuter des obstacles que lui présentaient la rudesse et la légèreté invétérées du lieutenant.
La vénération que le digne curé professait pour la mémoire de l'abbé Schunck était 1 égide qu'opposait adroitement l'ecclé-
siastiquc aux propos irrévérencieux que le vétéran se sentait toujours prêt à laisser échapper contre la religion. Car Pierre Sclmnck , qui avait beaucoup aimé son frère, se sentait honoré de l'estime profonde qui s'attachait a son souvenir; il sentait qu'une partie de cet honneur rejaillissait naturellement sur sa famille , dont il était Tunique représentant , et il s'efforçait de s'en montrer digne en accueillant avec une gravité inusitée les louanges qui s'adressaient à la mémoire de son frère.
Au moment où l'abbé Knap allait essayer ses premières tentatives sur l'esprit irréligieux de son prosélyte , un incident inattendu vint ajouter de nouvelles complications aux difficultés de cette entreprise. Cet incident n'était rien moins que l'arrivée à Blies-Brucken du marquis de Balmasèrez , qui était accompagné d'un enfant de huit à neuf ans que les domestiques appelaient
M. le comte , et d'un personnage de condition mixte qui semblait être un intendant ou un agent d'affaires.
Cet homme était vêtu proprement , mais sans élégance , et , sous ce rapport , il était inférieur aux deux domestiques du marquis , dont le costume de voyage annonçait une recherche étudiée. Sa physionomie était expressive, mais commune. La coupe de sjs traits et son teint cuivré indiquaient suffisamment une origine espagnole. Quant à son âge , il n'était pas facile d'en faire l'appréciation exacte d'après les indices extérieurs , car les membres de l'étranger avaient cette souplesse et cette apparence de vigueur qui caractérisent la jeunesse ; mais ses cheveux grisonnants et l'habitude de ses traits semblaient le résultat de fatigues déjà anciennes. L'inconnu pouvait avoir de trente à quarante ans, sans qu'il fût possible de supposer que son âge s'approchât plutôt de
la première que de la seconde de ces périodes d'années.
Ce qui contribuait à donner a cet homme l'apparence d'nne vieillesse prématui c'est qu'il était manchot presque jusqu'à l'épaule. Sa condition, ainsi qu'on a déjà
pu l'entrevoir . était une énigme aussi bien que son âge ; car . bien que son extérieur et le respect qu'il témoignait au marquis indiquassent un rang tout à fait subalterne, il n'en était pas moins le compagnon de route d'un noble seigneur espagnol, a^sis côte à cote près de lui: et lorsque M. de Balmasèrez fut descendu de voiture, il prit familièrement le bras de cet homme comme s'il eût été de la même condition apparente que la sienne.
L'abbé Knap . qui sortait de l'eulise au moment où la chaise de poste s'arrêtait devant le presbytère, eut tout le temps d'exa-
miner les nouveaux-venus avant d'être arrivé jusqu'à eux ; il reconnut facilement le marquis , quoique de longues années se fussent écoulées depuis son départ pour Paris , et que depuis ce temps , l'homme mûr eût fait place au vieillard à cheveux blancs. Mais la mémoire de l'ecclésiastique ne retrouvait dans les traits de son compagnon aucun souvenir du jeune homme qui avait été son camarade d'étude , Christophe de Balmasèrez ; et cependant l'enfant qui les précédait en gamhadant avec la vivacité de son âge , était le portrait vivant du marquis.
Tandis que le jeune curé s'avançait avec autant d'empressement que la gravité de son caractère lui permettait d'en mettre , le lieutenant Schunck , qui , en sa qualité d'homme complètement désœuvré , se trouvait toujours en première ligne parmi les témoins des événements qui pouvaient survenir à
Blies-Brucken , s'élança sur îe chemin du marquis, et, après lui avoir cordialement secoué la main, il prit le manchot à bras-lecorps et lui donna une vive accolade.
Lorsque l'abbé Knap eut reçu les premiers embrassements du vieux seigneur , quelques mots suffirent au marquis pour mettre l'ecclésiastique au courant de ce qu'il était si curieux d'apprendre.
« Mon cher curé, dit le vieillard, je vous présente mon petit Carlos , l'unique héritier de mon nom et de ma fortune ; car depuis quatre mois , mon fils , mon pauvre Christophe.... »
Le marquis de Balmasèrez semblait ne pouvoir se résoudre a en dire davantage; mais le tremblement de sa main et la pénible émotion qui se peignait sur sa figure vénérable remplirent aisément cette lacune, et les yeux de l'ecclésiastique se mouillèrent de larmes.
« Moi, ajouta le lieutenant Schunck , d'une voix de stentor, et avec autant d'aisance que s'il se fût trouvé dans la compagnie de ses simples compatriotes de Blies- Brucken , je vous présente le petit Pedro. . . . Pedro , quoi !
— Martorès , dit l'étranger en s'inclinant devant le curé.
— Pedro Martorès , qui a pris de la taille et des années depuis son expédition dans les montagnes de Yalpareijas. Seulement il paraîtrait que son bras, que nous espérions conserver, a pris un congé définitif après notre départ.
— Tiens! dit l'enfant en battant des mains, ce n'est donc pas vrai que Pedro est venu au monde comme cela.
— Pas plus , reprit le vieux militaire en ouvrant , sous sa moustache grise , une bouche large comme un four, qu'il n'est vrai
Gl
que j'ai, moi, une jambe de bois de naissance , comme le croit toute la marmaille de Blies-Brucken. «
SJ