chapitre via a
L'as:
A l'époque où nous avons laisse notre histoire , il y avait a Paris , an eoin de la rue du Temple et du boulevard , un commissionnaire qu'on appelait Chariot , et dont le vrai nom était Carlo Ludajo. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années , natif de la vallée de Mancilla , en Savoie. Chariot avait de pauvres et bons parents au pays ,
qui l'aimaient tendrement, mais qui n'avaient pu le nourrir. La misère l'avait fait émigrer, comme les oiseaux voyageurs qui , à peine sortis du nid paternel , quittent le pays où ils ne trouvent plus de subsistance , pour gagner des contrées plus hospitalières. Mais les oiseaux partent en famille , avec la prescience instinctive qu'ils retrouveront le nid qu'ils abandonnent momentanément , tandis que Chariot , après avoir embrassé en pleurant sa mère désolée et son père malade , était parti tout seul avec un morceau de pain noir pour toutes provisions de route , sans argent, sans autres vêtements que les haillons qui le couvraient, mais plein de confiance dans les secours du Seigneur, qui n'abandonne pas les orphelins et qui inspire aux bonnes âmes la pensée de secourir les enfants qui souffrent pour gagner du pain h. leurs parents. Chariot avait une de ces bonnes et intéressantes figures qui respirent la candeur et
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l'honnêteté; cliaque jour il trouvait largement à vivre sur la longue route qui conduisait à Paris, et le soir personne ne lui refusait un gîte sur la paille des étables. Souvent même le petit montagnard, qui annonçait une force et une activité au-dessus de son âge , recevait des propositions de travail qui auraient séduit tout autre que lui. Chariot refusait , non qu'il craignît la fatigue; mais il ne s'agissait pas pour le laborieux enfant de gagner seulement de quoi vivre;» il avait une mission cà remplir , celle d'aider sa famille , de suppléer au travail de son père, qu'une maladie chronique tenait alité ; et ce n'était qu'à Paris qu'il pouvait trouver ces ressources extraordinaires qu'on s'indique traditionnellement dans les pauvres chaumières de la Savoie.
Alors la hideuse industrie qui spécule sur le dénuement comme sur le luxe n'avait point encore eu l'idée de coloniser cette nuée de
malheureux enfants qui s'abattent chaque année sur Paris , de temps immémorial , comme les sauterelles affamées de l'ancienne Egypte. Il y avait seulement des maîtres ou chefs de bande que s'indiquaient mutuellement les petits Savoyards, a leur arrivée dans la capitale , et chez lesquels ils trouvaient , moyennant la plus légère rétribution, une pâture grossière et un abri tout aussi misérable. Chaque enfant avait ainsi son pécule, qui grossissait tous les jours; il le déposait ordinairement entre les mains du patron , qui le conservait fidèlement et qui se chargeait de le faire passer annuellement aux familles dans lesquelles cet argent répandait un peu d'aisance. Et comme le Savoyard vit à Paris en dehors de la civilisation qui corrompt jusqu'aux masses laborieuses , jamais il ne serait venu à l'idée du petit montagnard , que le gain par fois considérable d'une journée pourrait lui procurer une
nourriture plus délicate, un coucher moins dur. L'habitude des privations se perpétue chez eux et se maintient parfaitement intégrale devant des économies dont l'importance pourrait fournir une semaine de plaisir aux élégants convives du café de Paris.
Chariot, qui était leste et actif, exécutait avec tant de verve les danses de son pays , qu'il était devenu le favori des promeneurs du boulevard de Gand et des Champs-Elysées. Aussi les bénéfices de ses journées surpassaient-ils ceux de ses compagnons ; puis il se procura un singe dont l'éducation dépassa toutes les merveilles du fameux Jean-Bonhomme et de ses successeurs, et dont les prouesses , connues de tout Paris , rétablirent dans la pauvre chaumière de Mancilla le calme et la joie qui ne s'en éloignèrent plus à partir de cette époque. . Plus tard . quand Chariot fut devenu un homme , il acheta des crochets et s'établit
commissionnaire. Le mode de déménagement par les voitures n'étant pas répandu alors comme à présent , ce métier avait une importance qu'il a perdue depuis longtemps. Chariot , avantageusement connu dans son quartier, avait inspiré de la confiance; sa civière ou ses crochets chômaient rarement ; aux époques des termes il prenait quelques aides, et il entreprenait des déménagements à forfait , en garantissant sur sa responsabilité 'le bon état des meubles dont il se chargeait.
Malgré les envois fréquents que Chariot faisait a ses parents , il avait trouvé les moyens d'économiser une somme qui dépassait mille francs. C'était le fruit de huit années entières de privations réellement héroïques ; car le bon jeune liommc , pour obtetenir ce résultat , se contentait , nonobstant ses fatigues , de la nourriture la plus frugale ; jamais, lorsque la sueur ruisselait sur ses
membres fatigués, Chariot n'eût eu l'idée de prendre un verre de vin, à moins qu'il ne lui fût accordé, en nature, comme un témoignage surérogatoire de la satisfaction de ses pratiques.
Le jeune Savoyard, en se livrant à cette parcimonie scrupuleuse , n'était point mu par une sordide pensée d'avarice. Il avait une sœur plus jeune que lui de trois années , et dont on disait des merveilles au pays. Chariot songeait à son établissement , c'était pour elle qu'il avait amassé sou sur sou depuis son arrivée à Paris ; il avait fixé sa dot a douze cents livres , qui étaient une fortune a Mancilla , et qui pouvaient lui permettre d'épouser le meilleur parti de toute la contrée. Il ne manquait plus que quelques louis pour que cette somme fût complète ; Chariot , qui venait d'entreprendre à ses risques et périls , un déménagement considérable , celui d'une manufacture de glaces ,
pensait avec délices qu'à la morte saison prochaine , il pourrait enfin réaliser le rêve de sa vie , qui était de pouvoir retourner, ne fût-ce que pendant un mois , dans ses chères montagnes , embrasser ses parents bienaimés, et remettre lui-même à sa sœur la petite fortune qu'il avait si péniblement acquise pour elle , lorsqu'un malheur imprévu vint soudainement renverser tout l'édifice de ce bonheur respectable a tant de titres.
Chariot traversait la rue de Vendôme, portant sur sa civière une grande glace d'une seule pièce , dont le poli était , suivant l'usage , exposé aux regards pour qu'il fût mieux préservé de tout accident ; une sorte de balustrade posée à plat, le garantissait, d'ailleurs, des chocs qui pouvaient survenir.
Il faudrait , disait le jeune commissionnaire , qu'il tombât des pierres du ciel, pour que la glaee courût quelque danger.
C'est ce qui arriva. Un fragment de grès
noirâtre, du poids d'une livre ou deux, descendit d'aplomp sur l'énorme glace , qu'il brisa en mille éclats. Le projectile, lancé par une puissance inconnue , tomba perpendiculairement comme s'il descendait des nuages. La civière était alors devant deux hôtels , dont l'un était celui du comte de Valpereijas. Les commissionnaires, anéantis de surprise et de chagrin, firent une enquête minutieuse, de laquelle il résulta que cette pierre n'avait pu tomber ni d'un toit , ni d'une fenêtre ; et le commissaire devant qui elle fut portée , déclara que ce fragment lui paraissait être un véritable aérolithe (1).
Chariot se fit expliquer la signification de ce mot , et ce qu'il comprit de l'explication assez incomplète que lui donna le
(1) Sorte de concrétion pierreuse, plus pesante que le silex et sur l'origine de laquelle la science n'a pas de donnée certaine. Elle semble formée dans les régions supérieures de l'air , d'où elle tire son nom.
fonctionnaire , qui n'était pas un savant du premier ordre , fut qu'une pierre était tombée du ciel , par un prodige inouï , tout exprès pour briser la glace qu'il portait.
L'enfant de la Savoie , en conservant les mœurs et les habitudes de son pays , n'avait eu garde de permettre que la fréquentation de ses confrères du crochet altérât en rien les principes religieux qu'il gardait précieusement au fond de son cœur. L'explication du commissaire de police fut un coup de foudre qui acheva de l'abattre. Etre ruiné par l'effet de la malveillance ou d'un hasard malheureux lui semblait déjà une épreuve bien pénible à supporter ; mais se voir frappé en quelque sorte par la main de Dieu même , au moment où il touchait à un bonheur si longtemps désiré , c'était plus que le cœur du pauvre Chariot n'en pouvait supporter sans se briser.
Il laissa sur le bureau du commissaire,
la pierre fatale qui l'avait écrasé, lui et ses espérances , et il se rendit à la manufacture avec les éclats de sa glace. L'arrangement qui le liait avec cette administration était précis : il avait déposé à la caisse , avant d'entreprendre cet important déménagement, comme caution et garantie de ses soins , une inscription de rentes sur l'Etat , qui représentait une somme de mille francs ; le prix de la glace était coté à quinze cents francs ; mais les administrateurs , en considération de la cause du désastre qui frappait le commissionnaire , voulurent bien l'abaisser au prix de fabrication , et comme Chariot déclara qu'il n'avait à sa disposition qu'une somme de cent cinquante francs , insuffisante pour atteindre, avec l'inscription de rentes, la quotité de ce prix réduit , l'administration se montra généreuse au point de passer ce déficit au compte des pertes et bénéfices. Chariot se retira donc chez lui entièrement
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libéré, mais complètement dépouillé des économies auxquelles était attaché le bonheur de sa sœur chérie et qui dataient de huit années. Le candide et pieux Savoyard, que cette infortune atteignait dans ce qu'il avait de plus cher au monde, interrogea sa conscience, et, quoiqu'elle eût toute la pureté que comporte la fragilité humaine , il reconnut la justice de la punition céleste et se courba sans murmurer sous la main qui le ehcàtiait. Mais quel que fût l'énergie morale et l'abnégation religieuse du jeune commissionnaire , le coup qui le frappait avait pénétré jusqu'aux sources de son existence, et sa santé en était profondément ébranlée. Chariot, atteint d'une fièvre bilieuse, résultat du saisissement qu'il avait éprouvé , fut contraint de suspendre ses travaux et d'entrer h l'hospice. Huit jours après, l'un des commissionnaires du coin, qui était allé le voir, racontait à ses camarades, en secouant la
tête d'une manière tristement significative , que si le pauvre Chariot ne parvenait pas à surmonter le chagrin qui le minait , c'était un homme perdu.
Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette lamentable catastrophe ; le comte de Yalpareijas, qui avait été passer un mois à la campagne pour essayer d'y raffermir sa santé toujours chancelante, revint chez lui. Christophe , qui avait quelque notion des sciences exactes , et qui avait un cabinet d'histoire naturelle , dont les collections étaient de quelque importance , s'occupa bien vite à classer quelques objets qu'il s'était procurés dans son voyage, et il s'aperçut avec autant de surprise que de chagrin qu'un assez grand nombre de fragments manquaient à sa galerie minéralogique. Comme parmi ces objets il y en avait quelques-uns dont la valeur vénale était considérable, le comte fit appeler le domestique chargé de maintenir
la propreté dans le cabinet , et lui déclara dans un accès de mauvaise humeur assez légitime, qu'il le rendait responsable des pertes qu'il avait faites.
Le domestique n'était pas assez ancien dans la maison pour que sa probité put être , dans une semblable circonstance, à l'abri de tout soupçon. Il était permis et même naturel de supposer que les objets manquant à la collection avaient été soustraits pour être vendus ; car l'un d'eux , qui était un aéroîitbe d'une grosseur remarquable , avait été acquis par le comte au prix de deux mille francs.
Le valet, désolé des soupçons qui planaient sur lui, exigea que tous les domestiques fussent interrogés , et que des perquisitions fussent faites ; mais ni l'un ni l'autre de ces moyens n'amena de résultats, et 31. de Valpareijas, dont la modération habituelle répugnait à un acte de rigueur , se borna à
congédier le domestique comme coupable de négligence dans son service. Mais F indulgence du comte ne pouvait mettre cet homme à l'abri des mauvais propos qui s'étaient répandus sur son compte et qui allaient entacher son avenir. Celui-ci , fort de son innocence , demanda une enquête judiciaire, et il prit le parti de faire lui-même sa déposition chez le commissaire de police , qui se transporta aussitôt, chez M. de Yalpareijas avec l'aérolithe qu'il avait conservé et qu'il avait déjà cherché à vendre au profit du malheureux commissionnaire , dont il ignorait, du reste, la triste position.
Le comte et son domestique reconnurent aisément l'aérolithe, mais il restait alors à expliquer le malheur qui était arrivé au commissionnaire et la disparition des autres fragments de minéralogie.
Le commissaire, avec la sagacité naturelle aux personnes de sa profession, demanda
s'il n'y avait pas un enfant dans la maison , et, sur la réponse affirmative qu'il obtint, il voulut avoir un entretien particulier avec le petit Carlos.
L'enfant avait alors neuf à dix ans; il comprenait parfaitement la gravité qui s'atta'che au caractère d'un officier de police ; il ne connaissait qu'imparfaitement l'autorité de la justice, mais ce qu'il en savait exagérait à ses yeux l'importance du magistrat qui l'interrogeait , et , malgré son assurance habituelle , il arriva tout tremblant devant le commissaire.
La conversation du fonctionnaire et de l'enfant fut beaucoup plus longue que chacun ne s'y attendait ; mais aussi les résultats furent tout autres qu'on ne l'espérait. Le commissaire déclara que le domestique était déchargé des soupçons qui avaient injustement pesé sur lui, et qu'il n'y avait plus ni vol ni délit , dans le fait de la disparition
des fragments dont il s'agissait; mais il demanda un entretien particulier à M. de Valpareijas, tandis que l'enfant s'éloignait d'un air boudeur et eonfns.
Le magistrat fit d'abord connaître au comte l'accident dont le commissionnaire Chariot avait été la victime , et qu'on avait attribué jusque-là au hasard. Puis il s'excusa d'être contraint d'accomplir un pénible devoir en lui déclarant que ce malheur était le fait du petit Carlos, qui, poussant à un coupable excès l'étourderie naturelle à son âge , s'était fait un jeu cruel de lancer la pierre qu'il avait à la main sur la glace qui passait alors sous les croisées de l'hôtel, afin de jouir de la surprise des commissionnaires. Le magistrat termina sa confidence en engageant le comte a réparer au plus vite les résultats de ce malheur et à restituer à Chariot la somme qu'il avait été tenu de payer à la manufacture. Puis , il l'exhorta sérieusement à
réprimer d'une manière énergique et sévère les dispositions dangereuses qu'annonçait le caractère de son fils.
Ce récit remplit le cœur de M. de Yalpareijas d'une douleur profonde ; il se sentit défaillir à l'idée de voir ce fils , en qui reposaient autrefois toutes ses espérances , s'engager ainsi dans la voie du mal et donner une preuve si incontestable d'une perversité précoce. Toutefois il comprit que son premier devoir l'appelait près de la malheureuse victime de cette horrible faute , et , remettant ce qui concernait sa répression au résultat d'une mûre délibération de famille , il se munit d'une somme considérable et se rendit dans l'humble demeure de Chariot, dont l'adresse lui avait été donnée par le commissaire. Les habitants de cette maison lui apprirent que le pauvre jeune homme était depuis plusieurs semaines à l'hôpital, où sa position inspirait des craintes sérieu-
ses. Le comte, bourrelé d'inquiétudes, y courut en hâte ; chaque moment d'attente ajoutait une nouvelle angoisse a l'horreur de ses appréhensions. Malheureusement ce n'était ni le jour ni l'heure où les visites étaient permises : il fallait demander une autorisation spéciale au directeur , qui n'était point alors dans l'établissement, et qui ne se trouvait nulle part. Enfin l'un des chefs de service, touché de la douleur de M. de Yalpareijas, prit sur lui de l'introduire dans la salle où se trouvait le lit du malade.
Quel spectacle pour un cœur tel que celui de l'excellent homme ! Chariot , le regard fixe, les traits livides et contractés par l'approche de la mort , était étendu sans mouvement sur son lit de douleur ; la veille il avait reçu les saints sacrements; et ses dernières pensées, avant de quitter leur périssable enveloppe, erraient tristement dans la chaumière paternelle , où sa présence ne de-
vait plus répandre, comme il l'avait si longtemps espéré , l'aisanee et l'allégresse. Malgré l'état de faiblesse qui absorbait l'intelligence du moribond, il parut faire quelque attention aux gémissements du comte ; mais il ne comprit rien aux expressions incohérentes que lui dictait son trouble. La sœur de charité qui soignait le pauvre malade et qui lisait près de son lit les prières des agonisants , connaissait mieux les moyens d'entrer en communication avec ses facultés presque éteintes. Elle s'informa du motif qui amenait M. de Yalpareijas. et elle se chargea d'en instruire Chariot. Le malade ne pouvait plus parler ; mais un léger mouvement de la main que la sœur pressait dans la sienne lui annonça qu'elle était comprise , et un éclair de bonheur sembla illuminer un instant le regerd éteint du malheureux.
« > 'est-il donc plus d'espoir , dit le comte en suffoquant de sanglots?
— Tout espoir vient d'en haut, dit la bonne sœur avec une voix si douée que M. de Valpareijas crut qu'elle lui arrivait des eieux. C'est le Seigneur qui donne et qui reprend la vie.... Qui sait quels effets l'influence du bonheur peut exercer sur une organisation qui s'éteignait dans îe désespoir ï
— Oh ! que Dieu vous entende î ma sœur, s'écria le comte dans l'élan de son émotion, et ma vie ne sera pas assez longue pour lui en témoigner ma reconnaissance. »