‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 14 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA SOCIÉTÉ DE LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XIl' SIÈCLE d'aPRÈS LA CHANSON d'aNTIOCHE ET CELLE DE JÉRUSALEM.

M. Léon Gautier dans son livre sur les Epopées françaises a résumé en quelques lignes d'une remarquable précision les caractères qui distinguent les poèmes de la première époque, de celle qu'il nomme l'époque héroïque et qui finit avec la première moitié du xii*" siècle.

n On y trouve, dit-il, le sentiment militaire et non la ga- » lanterie, la guerre et non la femme; le surnaturel et non )> le merveilleux, la légende et non la fable. »

Les deux premiers poëmes du cycle de la croisade portent la marque de cette famille héroïque. Les caractères de la chevalerie y sont les mêmes que dans Gartn le Loherain, dans Baoul de Cambrai, et dans les vieilles Chansons de Charlemagne. Ce sont bien là les barons du xn* siècle, ces hommes de fer, nés pour l'action et pour la lutte, belle et robuste

l'occident chrétien. 85

race, parce qu'ils sont rompus dès Fenfance à tous les axer* cices du corps, parce qu'ils vivent au grand air, parce qu'ils ne connaissent d'autres occupations que la chasse ou la guerre; race intrépide, parce qu'un sang riche et ardent coule dans leurs veines : celui qui se sent fort est toujours brave.

Aussi avec quel accent de triomphe, la chanson guerrière les suit à travers la bataille, comptant leurs coups d'épée, énumérant les ennemis qu'ils renversent, partageant lem'S dangers, pleurant leur mort, mais comme on pleure celle du soldat et du martyr !

Chacun aura son tour, Godefroi de Bouillon, Boémond et Tancrède, Robert de Normandie, Robert de Flandre, Hugues et Enguerrand de Saint-Pol, Thomas de Marie, Baudouin au cler vis, Harpin de Bourges, Richard de Caumont, les héros de l'histoire, et les héros de la légende.

n est vrai que ces éternels récits de combats qui se retrouvent presque textuellement dans tous les poèmes du xii* siècle, ces héros qui se provoquent dans les mêmes termes, adressent au ciel les mêmes prières, se choquent et se renversent, d'après une sorte de programme commun à tous les trouvères de la même époque, finissent par devenir un peu monotones ! Mais qu'importe? Le goût de la variété naît sur* tout de la satiété; et la poésie chevaleresque n'avait pas en* core eu le temps de fatiguer la patience de ses auditeurs. Du reste comment les barons n'auraient-ils pas écouté avec complaisance ces récits belliqueux? C'était l'image de leur vie où les combats succédaient aux combats et les coups de lance aux coups de lance. Ces lieux communs de l'épopée guerrière c'était une sorte de refrain que les auditeurs se plaisaient à reconnaître, comme on aime à saisir dans un chant que l'on entend pour la première fois, quelques mesures d'un air populaire. Ces esprits naïfs ne se lassaient pas plus des éter-*

86 CHANSONS D'àNTIOCHB ET DE JÉRUSALEM.

nelles répétitions des trouvères, que Tenfant ne se lasse de la clianson monotone qui le berce pendant des années.

Le chevalier du xn* siècle ne craint ni le danger, ni la mort ; mais n'allez pas chercher chez ces rudes batailleurs, je ne sais quelle bravoure pompeuse et prétendue chevaleresque que mettront à la mode les poèmes du xm" et du XIV* siècle. Ils savent prendre tous leurs avantages ; ils savent reculer au besoin. Ils affrontent gaîment la mort en plein soleil, en rase campagne ; mais quand le péril les attend dans Tombre, sans éclat, enveloppé de vagues et mystérieuses terreurs, la chair et le sang reprennent leurs droits; le baron hésite comme un simple mortel : les malveillants diraient qu'il a peur.

La nuit de la prise d'Antioche, Boémond d'accord avec l'émir qui doit lui livrer une des tours, a été prévenir Godefroi. Suivi de dix-sept cents hommes qui ignorent le but de l'expédition, le duc quitte le camp et se dirige vers la tour des Trois-Sœurs, située, dit la chanson, à l'occident de la ville. Le gros de la troupe s'arrête dans un petit vallon, les chefs seuls s'avancent jusqu'au rempart. Le Turc les attendait avec une lanterne qu'il avait eu soin de couvrir du côté de la ville, et dont il dirigeait la lumière vers les fossés : l'échelle était prête, et au pied de la tour était encore étendu le cadavre mutilé de la femme du traître, qui venait de la précipiter du haut des créneaux pour l'empêcher de révâer le complot.

« Gentil duc de Sicile, dit Dacîen', tu tardes trop. )> Il est plus de minuit : l'aube est presque levée. » Si les Païens m'aperçoivent, j'aurai la tête coupée, » Et demain votre armée sera livrée au martyre.... » Les Francs sont mauvaise race et s'effraient de peu! ' »

1. C'est le nom que porte dans la Chanson d'Antioche le Pyrrhus on FirouK des historiens latins, le Beni-zerrad de Guillaume de Tyr et dea chroniqueurs musulmans.

Page 1