Ckemsùn d'Antioche, Ed. P. Paris, t. II, p. 105 et
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Robert de Flandre pâlit de colère :
« Boémond, dit4I, Tois, l'échelle est prête !
« Tu monteras le premier, puis qu'on te donne la ville. )» •—
« Sire, c'est mauvaise parole, dit Boémond :
« Par ma foi, je n'y monterais pour cette tour pleine d'or,
« Car bientôt vous me verriez retomber tout d'un trait, y»
Pendant ce temps, le Turc, debout sur le rempart, se désespère et croit à chaque instant entendre les pas d'une ronde.
« Ah ! par le nom de Dieu, s'écrie-t-il, les Francs sont bien lâches I <( Ils sont preux et hardis tant que le jeu leur est favorable, « Et quand il va mal, ils ne valent pas un gant. »
Du fond du fossé, les chrétiens regardaient la hauteur effrayante de la muraille, le fragile chemin qu'il faudrait gravir pour atteindre les créneaux : nul ne s'avançait et le temps s'écoulait. Robert de Flandre pleurait de rage; Godefroi, qui était resté à la tête du détacbement, attendait avec impatience et ne pouvait se rendre compte de ce retard. Enfin il voit accourir Robert, qui lui annonce la fatale hésitation des chrétiens.
ce Comte, s'écrie-t-il aussitôt, laissez*moi : je vais y » aller. » — « Je ne le ferai pas, cousin, répond Robert, il » vous faut rester ici, de peur que les païens ne sortent pour » assaillir l'armée. » — a Robert, reprend Godefroi, montez (( le premier, ou laissez-moi monter. » Robert n'en attend pas davantage, il retourne au pied du rempart, se recommande à Dieu, fait le signe de la croix, jette son écu derrière lui, s^sit l'échelle à deux mains et met le pied sur le premier échelon. Mais Foucard l'orphelin, chevalier de Flandre, l'embrasse par les flancs et l'arrête. Le comte résiste, se débarrasse de l'étreinte de Foucard et gravit deux échelons.
«( Sire comte, s'écrie alors Torphelin, pour Dieu ne me chragrinez
tt Plus vaillant homme que vous ne peut tenir une terre, [pas!
(( Et ce serait grand dommage si vous mouriez ici :
a Car vous avez, beau sire, grands fiefs à maintenir,
« Vous avez femme et enfants ; Dieu vous en laisse jouir !
« Mais moi, s'il m'arrive de périr, quel en serait le dommage?
« Laissez-moi monter le premier, de par le Saint-Esprit.
« Si je meurs qu'importe? c'est pour servir Dieu! [moi! »
« Il y a dans l'armée maint chevalier meilleur et plus aimé que
Le comte, vaincu par les instances des barons, cède en soupirant : Foucard s'élance, tout en murmurant une prière, et atteint heureusement les remparts, où le suivent bientôt seâ compagnons rassurés par son exemple.
Nous ne craignons pas d'affirmer que cette admirable scène, quelle qu'en soit du reste la valeur historique, n'aurait jamais été imaginée par un trouvère du xm* siècle. Dans ce second âge de l'épopée française, l'idéal a tué la vérité, le héros a effacé l'homme.
Les barons de la Chanson d'Aniioche et de celle de Jéru^ sakm sont presque aussi avides que braves et n'estiment pas moins une bonne prise qu'un beau coup d'épée. Les trouvères ne manquent jamais de dire après chaque combat, combien de bœufs, d'ânes et de chameaux sont restés entre les mains des vainqueurs, et nous verrons, dans la Chanson des Chétifs, les clercs de l'évèque de Forois étonnés et même quelque peu irrités de ce qu'il s'engage, en leur nom, à ne rien accepter des dépouilles trouvées dans le repaire du serpent Sathanas.
Les barons, habitués à une indépendance sans limites, sont fiers, querelleurs et grossiers ; mais leur rudesse loyale ignore ces raffinements du point d'honneur qu'inventera, plus tard, une chevalerie en décadence; ils savent reconnaître leurs fautes, ils ne reculent point, quand ils ont tort, devant une humiliation volontaire. Tancrède insulte et attaque
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Baudouin, mais il vient pieds nus et en chemise lui en demander pardon : Robert de Normandie s'emporte contre Godefroi de Bouillon, que Tarmée a élu pour son champion dans le duel proposé à Kerbogâ, avant la bataille d'Antio-* che; mais son orgueil tombe devant la modestie sublime de Godefroi, il s'humilie devant lui et jure de le suivre partout où il le conduira.
Les romans de la Fable-Ronde mirent à la mode la chevalerie galante; cette révolution dans la poésie était la suite d'une révolution dans les mœurs, mais on ne saurait rien trouver de pareil dans les premières chansons du cycle de la croisade. Les femmes y paraissent à peine dans deux ou trois épisodes. Le plus souvent, leur rôle se borne à panser les blessés et à porter de l'eau pour désaltérer les combattants. Elles ne sont guère que les infirmières et les vivan* dières de l'armée, quand elles ne se mêlent point à la lutte d'une manière plus active, en lançant des pierres aux Sarrasins.
La courtoisie que déploieront les chevaliers du xni'' siècle, même en combattant contre les Musulmans, est aussi inconnue aux barons du xu*" que les raffinements de la galanterie. Les chefs tuent leurs prisonniers, les soldats déterrent et mangent les cadavres des Sarrasins, et le trouvère n'a pas un mot d'étonnement ou d'indignation contre cette barbarie, qui est celle de son siècle.
L'enthousiasme chrétien de la croisade contraste avec la foi plus mystique, plus savante, dont les romans du Sainte Graal seront l'expression au commencement du xni® siècle.
Chez les premiers croisés, le sentiment religieux est aussi vif, aussi profond, mais il a quelque chose de plus actif, déplus ouvert, de plus familier. Quand Renaud Porquet aura à choisir entre l'apostasie ou les tortures, il choisira sans hésiter la mort, ou quelque chose de plus cruel encore pour un
chevalier, rinaetion foreée, le repos delacadaciié imposé à sa jeunesse par un suppliée qui ne lui laissera qu'une vie sans force et sans gloire. Quand l'évèque du Puy offrira aux barons de porter la sainte Lance à la tète de TarméCy tous refuseront cet honneur. Ce n'est pas qu'ils doutent des vertus de la lance miraculeuse, mais le chevalier ne connaît que l'épée, il laisse les reliques aux clercs. . Le plus bel acte de foi à ses yeux, c'est de pourfendre un Sarrasin, comme le faisait Godefroi de Bouillon. Avant tout, il veut com« battre, pour Dieu, mais aussi pour la gloire et pour le butin, et si une relique le gêne, il abandonnera la relique. Aussi l'évèque du Puy rappelle-t-il souvent aux croisés qu'ils ne doivent qu'à Dieu leurs victoires ; car ils ont la confiance présomptueuse de l'homme qui sent sa force et qui, pour réussir, ne compte que sur lui-même.
Le respect pour les choses saintes n'empêche pas les chevaliers de hasarder parfois une plaisanterie, non pas railleuse et mordante, comme celle des fabliaux, mais libre et souriante de ce sourire qui ne cache pas d'arrière-pensée. Quand les croisés sortent d'Antioche pour livrer bataille à Kerbogâ, Enguerrand de Saint-Pol s'avance *à la tête des Français, couvert d'un haubert et d'un casque polis et fourbis avec une coquetterie toute guerrière. L'évèque du Puy s'apprête à l'asperger d'eau bénite comme ses compagnons.
Quant Engerrans le vit, si ii prist à crier :
« Sire, laisies vosre aiguë, ne vos calt* à ruer*,
« Né me moillies men elme, car moult le pus amer,
« Anqui le vaurai bel a Sarrasins raostrer. »
Li evesques s'en rit, quant issi Tôt parler.
« Amis, dist-il à lui, cil qui tout puet salver,
i. Calt, du. verbe ealoir ou chal/oir (calere), importer, i. Ruer (ruere), jeter.
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(( Il garîscë Ion cors de mort et d'afoler I
a Ëncor quides-tu bien de l'ester^ eschaper. »
(i2,558, fo 104 verso.)
Voilà les barons du xii® siècle, tels qu'on les entrevoit dans rhistoire de ce temps et tels qu'on les trpuve dans les. chansons de gestes. Malheureusement les trouvères, qui étaient des conteurs plutôt que des poëtes, n'ont pas su recomposer avec ces traits épars de véritables caractères. Leurs personnages se ressemblent tous, comme leurs récits de batailles, et c'est à peine si sur ce fond uniforme se détachent quelques figures plus nettes et plus vigoureusement esquissées. La plus noble, celle qui représente le mieux l'idéal du chevalier chrétien au xn* siècle, c'est sans contredit celle de Godefroi de Bouillon.
Le Tasse avait senti que Godefroi était le héros de la croisade; son nom était le seul qu'il eût cité au début de son poëme, ses exploits devraient y tenir la première place ; et pourtant, comme Énée, ce héros de la Jérusalem délivrée, inspire moins d'intérêt que la plupart des personnages qui l'entourent. Sa majesté est froide, sa prudence a quelque chose de monotone, et si, au conseil, il l'emporte par la sagesse, sur le champ de bataille il est éclipsé par la brillante valeur de Tancrède ou de Renaud. Ce n'est pas là le Godefroi de la Chanson d'Antioche et surtout de celle de Jérusalem.
n est le plus sage, mais il est aussi le plus brave. Nul ne pénètre aussi avant dans les rangs ennemis, nul ne manie avec plus de vigueur cette redoutable épée qui pourfendait d'un seul coup cheval et cavalier. Sa valeur a tout l'éclat, tout l'emportement, tout l'enthousiasme des passions guerrières qui animaient son siècle. Au PQnt-4e-Fer^ il lutterai
i. £stor, combat, mêlée (ali. Sturm)^
seul contre trente cavaliers; à la bataille d'Antioche, perdu avec Hungier rAUemand au milieu des fuyards, enveloppé, couvert de blessures, il tiendra tète à toute une armée ; à Jérusalem, il ira sous une grêle de flèches et de pierres frapper de sa lance la porte de la tour David et défier les infidèles par cette héroïque bravade. Il ne répondra pas, comme le Godefroi de la Jérusalem délivrée, aux ambassadeurs musulmans : a Ne crois pas, cependant, qu'avides de com- » bats nous fuyions et nous redoutions la paix; nous ne n dédaignons pas l'amitié de ton roi, nous ne rejetons pas » son alliance. » Qu'ils viennent lui apporter la guerre ou les offres les plus séduisantes, il les menacera avec cette fierté un peu fanfaronne qui allait bien à ces chercheurs d'aventures, de ne s'arrêter qu'après avoir conquis l'Asie, renversé à la Mecque l'idole de Mahomet et chargé de fers le Soudan de Perse, le suzerain des émirs musulmans.
Toutefois, ce qui fait l'originalité du caractère de Gk)defroi, c'est moins le courage, commun à tous les barons, que d'autres qualités moins éclatantes, mais plus sympathiques, plus rares de son temps, et qui sont à la valeur bouillante et téméraire ce que la grâce est à la beauté.
C'est sa modestie plus touchante dans cet homme si fier, si brave et si fort. Seul, la nuit, il renverse quinze musulmans et l'armée n'apprend ce prodigieux exploit qu'en découvrant le lendemain les traces du combat. Intraitable devant un ennemi, il s'humilie devant Robert de Normandie, * il veut lui céder l'honneur d'être le champion de l'armée chrétienne contre l'émir Kerbogâ : il refusera plus tard le trône de Jérusalem jusqu'à ce que Dieu lui-même l'y appelle.
C'est sa délicatesse, qui rougit pour un frère d'armes d'une l&cbeté dont il a pitié. « Seigneurs, dit-il, aux barons qui
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entourent Etienne de Blois, revenant tout pâle et tout tremblant d'une reconnaissance :
« Seigneurs, laissez-le tranquille,
» Le comte est malade, je le vois pâlir.
» Qu'il se fasse porter à Liserdette (Alexandrette)
» C'est un château bien fortiGé : il y peut rester en sûreté :
» Et qu'il s'en revienne vers nous, s'il peut guérir. )»
(Traduit de la Chanson d'Anïiockej t. II, p. 83.)
C'est sa francbise et sa générosité même envers un Sarrasin. Quoi de plus chevaleresque que son duel avec l'émir Marbrin [Emir-Ibrahim ?) prisonnier à Jérusalem? Il ne peut, ni ne veut le renvoyer libre sans échange; c'est un ennemi de Dieu ; il a insulté le nom de Jésus-Christ ; sa tête est dévouée à la mort : et cependant il estime son courage et veut lui laisser unQ chance de salut, au péril de sa propre vie.
« Païen, dit-il, por çou que oïant moi aves Jhesu blasmé {{blas-
» Ne te lairoîe vivre, tant qu'il fust avespré, \phémé),
» Por trestot l'or del mont, si t'ai coilli en hé ^ !
» Mais grant avantage ai endroit toi esgardé,
» Que tant t'atenderai qu'aras a moi josté,
D Et de ton brant d'acier après grant coup doné.
» Si tu me pues ocire^ moult aras bien erré,
» Quitement t'en iras et tôt à salveté :
» Et se tu ne m'ocis ne m'aies afolé,
» Un seul colp tedonrai de mon brant acéré '. »
(12,558 f« 178 verso.)
Qodefroi reçoit un coup de lance sans s'ébranler.
c( Par mon cief, dit-ii tranquillement, bien m'aves assené ; » Or férés l'autre coup, puis avères jué. »