Brant acéré^ épée d'acier
L'épée deMarbrin est aussi impaissante que sa lance.
DistliroisGodefrois : « Vo giu {jeu) aves fine » Or ferrai io le mien : io vos ai renvié ^ ; » Ja vengerai Jhesu, c'oîant moi as blasmé I »
Et d'un seul coup il pourfend Témir et son cheval. Dieu n'avait pas voulu sauver l'infidèle, il exécutait le jugement de Dieu. C'était pourtant ce même homme, impassible dans une pareille lutte, qui allait, disaient ses serviteurs, passant de longues heures dans les églises, s'enquérant des tableaux et des statues, et contemplant ces pieuses images avec une curiosité na!ve, un vague instinct de lldéal, qui s'alliait dans cette nature élevée à tant d'énergie, à tant d'activité et d'esprit pratique.
Ce qui achève de donner au caractère de Godefroi une singulière grandeur, c'est la résignation avec* laquelle il accepte le trône de Jérusalem, dangereux honneur qui ne lui promettait qu'un exil éternel et peut-être le martyre.
Ahi, s'écrie-t-il, en recevant la couronne, Jérusalem sainte cités
Por vos recevrai mort, tels est ma destinée, [loée,
Se DameDex n*en pense et sa vertus nomée !..,.
Et iou vos recevrai par itel desirrée
Que Dex me doinst victore vers lagent désertée
£t contre els garandir la terre et la contrée I
Que Jérusalem soit à grant honor gardée I
(12558, r> 167 recto.)
Il y avait là les éléments d'un grand caractère épique, et les trouvères l'avaient senti : l'art manqua pour rassembler ces fragments et faire d'une ébauche un tableau achevé; mais quelle admirable figure un vrai poète eût tirée de ce marbre à peine dégrossi I
1. Renvier, répondre à une invitation ou à une provocation {reinvitare}.
l'occident chrétien^ 95
Si les chevaliers figurent au premier rang dans lespoëmes de la croisade, les trouvères n'ont pas oublié les clercs, cette milice spirituelle qui devient au besoin une véritable armée. L'évèque du Puy, et après lui Tévèque de Mautran (Marto* rano) sera tout à la fois le Nestor et leCalchas de la croisade, comme Godefroi en est TAgamemnon et rÂchiUe. A la bataille d'Antioche, au siège de Jérusalem, les prêtres et les moines endossent le haubert et paient de leur personne; le témoignage des historiens est ici d'accord avec celui de la légende; mais ce qui nous parait plus digne de remarque et ce que nous ne retrouvons dans aucun des poèmes contenir porains, c'est le rôle attribué dans^ le cycle de la croisade aux serfs, aux ribauds, aux Tafurs, cette classe oubliée d'wdinaire ou dédaignée par les trouvères.
Nous avons déjà montré comment ce rôle grandissait peu à peu avec les années, comment le roi des Tafurs, un aven-* turier sans nom, finissait par s'élever jusqu'aux proportions héroïques de Godefroi et de Tancrède. Nous ajouterons seulement que cette tradition se poursuit dans les branches plus récentes et que le trouvère flamand publié par M. de Reiffenberg, le dernier des successeurs de Richard le Pèlerin, réclame pour les villes de sa patrie, Gand, Liège, Lille, Tournai, l'honneur d'avoir fourni à la croisade ce contingent d'esprits indomptables et de bras invincibles.
Dans cette foule confuse deux figures se détachent, à la fois grotesques et puissantes : l'une est anonyme, c'est le peuple incamé dans sa grossièreté et dans sa force brutale : c'est le roi des Tafurs. L'autre a quelque chose de plus per* sonnel; ce n'est pas un symbole, c'est un homme : c'est peutêtre de tous les héros de la croisade, celui dont le caractère
90 CHANSONS D'ANTIOCHë ET DE JÉRUSALEM*
est le plus nettement tracé, c'est Pierre TErmite, TAdhémar des vilains comme le roi Tafur est leur Godefroi.
Pierre l'Ermite est un de ces hommes extraordinaires qui semblent n'avoir de génie que pour une tâche et pour un jour. Sortis tout à coup de la foule, ils se dévouent à une idée, la font triompher, puis retombent dans la nuit, laissant comme une trace de lumière entre l'obscurité qui a caché le commencement de leur vie et celle qui en couvre la fin.
Les premiers chroniqueurs de la croisade, se contentent comme Robert de Saint-Remy, de ^rappeler avec une certaine ironie, sa réputation de sainteté, ou comme Guibert de Nogent de décrire minutieusement sa personne et son costume, sans rien nous apprendre sur sa vie, sinon qu'il avait été ermite (quondam eremita). Cependant Guibert semble faire allusion à l'obscurité de sa naissance, quand il lui reproche d'avoir essayé de déserter à Antioche, et de n'avoir pu supporter la famine, comme s'il eût été habitué jusqu'alors à vivre dans l'abondance. « Ce n'était pourtant, s'écriet*il, ni tes vœux monastiques, ni ta naissance qui t'avaient rien appris de semblable. »
(Nil taie monasticus ordo, nil tua te genitura docet !)
Albert d'Aix (liv. I, ch. ii. Ed. Bongars) et Guillaume de l'yr (liv. I, cb. Lx, Id.) le font naître soit à Amiens, soit dans le diocèse d'Amiens, et nous apprennent qu'il était prêtre. Guillaume ajoute qu'il était Ermite de nom comme de fait : « Re et nomine cognominabatur heremita. »
Orderic Vital et la chronique des comtes d'Anjou le nomment Pierre d'Achères (de Acheris, Achiriensis). Une chronique allemande, celle de Dodequin abbé de Saint Dysibode * , d'accord avec Vincent de Beauvais, le fait sortir d'un couvent d'Espagne, ce qui signifie sans doute que comme tant d'au-
1. Pistoritts. CoUectiott des écrivains de l'histoire geimanique, 1. 1, p. 663.
l'occident chrétien. '^ »7
ires hommes du nord, n avait visité les sanctuaires fameux de l'Espagne chrétienne.
Une histoire des ducs de Brabant transforme Termite picard, en un chevalier aussi bon clerc que brave bomme
d'armes, et n'ayant de commun avec le Pierre l'Ermite des
chroniqueurs de la croisade, que sa laideur traditionnelle* Enfin des traditions plus récentes recueillies par André Thevet {Pourtraicts des hommes illustres)^ et par le P. d'Oultreman [Vie de Pierre l'Ermite, 1 vol. in-18, 1645) et empruntées à des autorités douteuses ^ font de Pierre l'Ermite un gentilhomme originaire de la Marche, descendant des comtes d'Auvergne, marié à une dame de Roussy, et tige d'une famille du nom del'Hermite, qui compte parmi ses membres le fameux compère de Louis XI.
Après le désastre de Civetot et quand les débris de son armée se sont réunis à celle des barons, le silence se fait de nouveau autour de son nom : c'est à peine si nous le voyons reparaître dans deux ou trois épisodes de la croisade où il ne joue pas toujours un rôle honorable. Nous savons seulement qu'il revint en Europe, et qu'il mourut le
8 juillet lli5 au monastère de Neufmoustier dont il était le
fondateur.
La légende poétique est aussi avare que l'histoire de détails
biographiques sur le prédicateur de la croisade. Pour elle, la
vie de Pierre l'Ermite commence avec la guerre sainte et tout
son passé tient en un vers :
Il fu nés en Ermine et si ot sa maison,
i. Le P. d'Oultremaa cite entre autres Nicolas de Campis, dit Boargogae^ roi d'armes de Philippe II d'Espagne, auteur d'une vie manuscrite de Pierre l'Ermite; don Âlonso Gomez de Minchaca, auteur d'une histoire de la croisade intitulée : Fechos heroicos de la cdvalleria europeana en la conquista de Hierusalen (commencement du xiy« siècle), et un manuscrit très-ancien conservé par le seigneur de Béthisart et contenant la généalogie de Pierre l'Ermite et de ses descendants.
98 CHANSONS B'ANTiOCHfi ET DE JÉRUSALEM.
dit la Chanson d'Aniioche.
En Hermine fui nés et si ai ma maison ^ répète la Chanson de Jérusalem. (12,558, f 176 verso.)
Qu'est-ce donc que cette Hermine? Faut-il voir dans cette leçon une simple erreur du copiste, soigneusement reproduite par tous les manuscrits, et lire comme M. Paulin Paris, Amiens ou Amtnois? Faut-il croire que les trouvères ont eu la bizarre idée de faijre naître Pierre l'Ermite en Arménie (Hermine, Ërmine, Erménie dans le français du xn" siècle ) ? Ce mot ne désignerait-il pas plutôt le territoire d'Hermies, petit bourg situé à Test de Bapaume, sur la limite du diocèse d'Arras et de celui d'Amiens ? Nous n'avons aucun moyen de vérifier ces diverses hypothèses.
Quelle que soit la patrie et l'origine de Pierre l'Ermite, les chroniqueurs et les trouvères sont d'accord sur un point, c'est que noble ou vilain, il appartient au peuple par son. extérieur grossier, par sa pauvreté, par le caractère même de son éloquence faite pour entraîner les multitudes : mais là s'arrêtent les ressemblances entre la légende et l'histoire.
Le véritable Pierre l'Ermite, celui que ses compagnons appelaient Petit-Pierre (coucoupiétre), est chétif, maigre, chauve, épuisé par les jeûnes et par les fatigues. L'âme a dévoré le corps : il n'a rien de l'homme de guerre ; il reste volontiers en arrière les jours de bataille ; il semble que l'indiscipline de. ses soldats et la funeste issue de sa première expédition aient ébranlé sa confiance ; il se traîne obscurément à la suite des barons, il ne croit plus à son
i. M. Hippeaa dans son édition de la Conquête de Jénadem, page 255, V. 6899, transforme ainsi ce vers : Si fui nés à Amiens et si ai ma maison .* mais cette leçon ne se trouve dans aucun manuscrit.
L*OCCIDEÎIT CHRÉTIEN. . 99
œuvre et un jour viendra où il essaiera de fuir avant d'avoir atteint Jérusalem. Rien de pareil dans les chansons de gestes. Pierre TErmite est un géant pour la taille et pour le
courage :
Moult estoit li hermites grans et gros et quarrés :
Le barbe ot longe et dure; les greaons grans et lés ^ ;
Et la teste locue*, lescevels enmellés;
Quar il avait .1. an que il ne tu lavés. (12,558, î^ 176.)
C'est ainsi que nous le retrouvons de Constantinople à Jérusalem, marchant an milieu des ribauds ses compa* gnons, monté sur son âne que les trouvères se gardent d'oublier, et armé de son bourdon qui lui sert au besoin de massue. Le peuple qui Ta suivi et qui se reconnaît en lui, ne se souvient plus de ses malheurs, ni 4,e ses fautes. La légende le vengera des médisances des clercs dont raccent railleur ou la charité aigre-douce, trahissent une jalousie mal dissimulée contre cet irrégulier de la milice sacrée. Rusé comme un paysan, aussi éloquent qu'Adhémar luimême, aussi brave que le plus brave des chevaliers, c'est l'idéal spirituel du vilain, comme le roi des Tafurs en est l'idéal laïque.
La Chanson (TAntioche, toujours plus historique, se contente de passer sous silence ses mésaventures à Antioche, et d'attribuer à lui seul la découverte de la sainte Lance ; mais dans la Chanson de Jérusalem, Petit-Pierre n'est plus . seulement le prédicateur inspiré, l'orateur et le conseiller des Tafurs; c'est un dompteur de monstres, un héros à demi plaisant, à demi sérieux, qui prend sa place parmi les