‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 19 sur 76 · L'ORIENT MUSULMAN · texte numérisé non relu

L'ORIENT MUSULMAN

sur leurs boucliers, ils ornent leurs tentes de tapisseries qui retracent son histoire, et les trouvères, en gens bien informés, n'ont pas manqué de nous la transmettre.

Dex vaut eslre par force, et sa loi afremer;

Par le mont se quida faire Deu aorer :

Nostre sire ne! valt sofrir ne endurer.

A un fort vio s'ala .1. joîsdl enivrer ;

De la taverne issi : quant il s'en vaut aler,

En une place vit .1. fumier remuer,

Mahomes s'i couça, ne s'en pot trestorner :

Là l'estranglèrent porc, si com oî conter;

Por çou ne valt juus de car de porc goster :

Droit à Mieke le Osent à Salatré porter,

A un rice juu qui bien sot esleler * .

En l'aimant le Osent et mètre et seeler.

N'est à ciel, ne à terre, en l'air le font torner.

Encore le vont là Sarrasin revisder,

S'el servent et aorent et Persant et Escler. (12,558, î^ 17 1 verso.)

On voit à quelle respectable antiquité remontaient ces traditions si longtemps répandues en Europe sur le tombeau de Mahomet * soutenu entre ciel et terre par des aimants qui le maintenaient dans un équilibre aérien.

Quant à la fin honteuse et cruelle que la Chanson de Jérusalem attribue au prophète de la Mecque, un des historiens les plus savants du xn" siècle, Guibert de Nogent, la rapporte

1. Estekr sigaifie ordinairement briller comme une étoile {$tdla). — C'est également une forme du verbe asteler (esteler), de astele (estele)^ éclat, copeau (outtJa), dont le sens est briser, ou voler en éclats. Aucun de ces sens ne saurait s'appliquer à ce passage de la Chanson de Jérwalem, EsteUr signifie probablement ici, ou travailler le bois {astele), ou consulter les étoiles et par extension s'occuper de magie, comme espaulier signifiera plus loin deviner l'avenir au moyen d'une épaule de mouton.

2. C'était près de ce tombeau merveilleux que brûlaient nuit et jour deux candélabres souvent cités par les trouvères comme un cbef-d'œuvre, et que bien des fois les chevaliers chrétiens jurent d'aller ravir à la tombe de l'imposteur pour les consacrer au Saint-Sépulcre.

Le roman de Mahomet raconte assez longuement leur histoire. (Roman de Mahomet publié par M. Reinaud et M. Franscisque Michel, p. 79.)

ilO CHANSONS 0*ÂNTIÛCHK ET DR JÉRUSALEM.

également, avec quelques légères variantes, sans citer ses autorités.

Au lieu du sommeil de l'ivresse, ce fut, suivant lui, un accès d'épilepsie qui livra Mahomet sans défense à la voracité des porcs, bien dignes, ajoute-t-il, de se rassasier de la chair de celui qui avait ressuscité les impuretés des porcs d'Epicnre.

On comprend sans peine comment ces traditions injurieuses pour rislamisme se développèrent en Occident ; mais comment, après les croisades d'Espagne et de Palestine, sans cesse mêlés aux peuples mahométans, les chrétiens purent-ils se tromper aussi grossièrement sur les dogmes de leur religion, leur attribuer un culte idolâtre et retrouver chez eux toutes ces divinités du paganisme disparues depuis tant de siècles?

Cette erreur s'expliquerait difficilement, si l'état même dans lequel les Occidentaux avaient trouvé la religion musulmane en Asie n'eût pas été fait pour confirmer les préjugés qu'ils apportaient d'Europe.

Rien de plus confus que le mélange des races au xn** siècle dans l'Asie musulmane : rien de plus incohérent que les influences diverses qu'y subit la religion de Mahomet. D'un côté une population chrétienne nombreuse et mal soumise remplissait les villes d'Asie-Mineure, de Syrie, de Palestine, d'Arménie, des provinces de l'Euphrate, et conservait en face des mosquées musulmanes, ses. églises, le culte de ses saints, les cérémonies de sa religion. De l'autre, les Persans avaient embrassé l'islamisme, mais en y portant au lieu de la rigueur et du fanatisme monothéiste des Arabes, les caprices de leur imagination, leurs légendes fantastiques, le monde de bons et de mauvais génies qui peuplait le ciel de Zoroastre : l'ancien culte des mages avait même subsisté, malgré les persécutions, à côté de la foi nouvelle, et du

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mélange des deux religions était sortie Thérésie du Zendikisme que des Khalifes même avaient partagée. Puis venaient les tribus de Bédouins du désert de Syrie, à demi idolâtres ; les Ansariens du Liban qui mêlaient à des pratiques musulmanes le souvenir de l'ancien culte du soleil, le dieu de Baalbeck, le Mithra oriental ; les Ismaéliens qui commençaient à paraître en Syrie; les Druzes avec leur religion bizarre, mélange de christianisme, de mahométisme et d'idolâtrie; les Juifs avec les doctrines mystérieuses de la Cabale qui jouèrent un si grand rôle dans les philosophies de rOrient. Enfin, au milieu de cette confusion de sectes rivales, les gardiens, les défenseurs de la foi musulmane, le Soudan de Perse, les souverains de TAsie-Mineure, les émirs de Syrie, fils de la tribu de Seldjouk, appartenaient à une race idolâtre, convertie depuis un siècle à peu près, mais qui conservait, au sein même de l'islamisme, ses pratiques superstitieuses, comme elle gardait les habitudes de pillage et d'aventures qu'elle apportait de la haute Asie.

Est-il étonnant qu'au milieu de ce chaos, les dogmes de l'islamisme aient subi quelque altération, que les Juifs, les chrétiens, les idolâtres convertis au mahométisme aient confondu leur ancienne religion avec la nouvelle ?

Est-il impossible même que quelqu'un de ces Arabes à demi païens ou de ces Tartares grossiers ait eu la fantaisie de faire fondre une statue de Mahomet, à l'imitation des images chrétiennes ?

On sait que les princes Toulounides d'Egypte ornaient leurs palais de peintures et de statues. Il nous reste de nombreuses médailles frappées au xii* et au xiii* siècles par les émirs de la Perse, de la Mésopotamie, du Kharism, du Maravalnahr, et qui portent des figures humaines. M. Reinaud a prouvé dans un savant et ingénieux mémoire, que ces figures étaient celles des planètes à qui les Musulmans livrés

aux superstitions astrologiques avaient laissé leur nom, leur attributs, leur caMctère.

Jupiter y réparait avec sa majesté grave et sereine, Apollon avec sa blonde chevelure et sa tête couronnée de rayons. Mars, le dieu vainqueur, El-Kahir, avec le cimeterre qui est le signe de la guerre et de la force. A-t-on le droit de s'étonner que les chrétiens retrouvant en Orient le nom, la figure des divinités païennes devenues des emblèmes astrologiques, leur voyant jouer un si grand rôle dans la vie publique et privée des musulmans, aient pu confondre avec la religion de Mahomet les superstitions qu'elle tolérait, et regarder les Orientaux comme les adorateurs d'Apollon, de Jupiter et de tous les dieux du paganisme ?

Du reste, les trouvères n'ignoraient pas quelle place tenaient dans les croyances orientales l'astrologie et les sciences magiques ; le personnage de Calabre, dans la Chanson (fAniioche, celui de Lucabel {Malek-AdelT) dans le poëme de Jérusalem en sont une preuve : mais ces voyants de l'islamisme ne rappellent en rien les magiciens terribles et les sorcières infernales des mythologies du nord : ce sont plutôt des sages qui lisent dans les astres les secrets de l'avenir et qui doivent à leur intelligence supérieure plus de modération et une haine moins fanatique contre les chrétiens dont ils semblent reconnaître le bon droit*. On croirait presque que

1. Dans la Chanson de Jérusalem, le roi Corbadas dit à son frère en parlant de Jésus-Christ :

S*il fust sire des cias, ja ne fast si taés, Ne si vilainement ne traitiés, ne menés.

Frère, répond Lucabel :

Tels fa sa Yolentés ;

Or saciés à fiance que puis qne jo soi nés, Vi-jou de ses miracles en plnisors lins assés Et contrais {eontracti\ contrefaits) redréciés, avnlles raluméa : Et caitis et caitives fors de prison jetés ; Et en mains lias par foi garantis et tensés {tenti, soutenus),

(12,558, t* U» recto.)

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nos trouvères ont deviné l'influence qu'avaient dû exercer les superstitions judaïques et les mystères de la Cabale sur les croyances de l'Asie. Ils nous montrent les sages musulmans instruits dans ces sciences mystérieuses par des maîtres juifs, citant la Bible, invoquant l'autorité de Moïse, des prophètes, l'histoire du peuple hébreu, ou même celle du Nouveau-Testament. Les poètes d'Occident, s'ils avaient pu lire le Coran, auraient été bien étonnés de voir que Mahomet lui-même avait donné l'exemple de ces pieuses citations.

Si les trouvères se sont trompés plus d'une fois sur les dogmes de l'islamisme, on doit attendre une plus grande fidélité dans la description des cérémonies extérieures que les chrétiens avaient eu mille occasions d'observer en Orient. Nous avons cité plus haut celle du cortège de Mahomet qui reproduit avec ^ssez de vérité le tumulte des fêtes orientales. Les funérailles d'un jeune émir au siège d'Antioche, celles de Brohadas, le fils du Soudan, dans la Chanson des Chétifs, sont aussi exactement décrites, si on veut bien fermer les yeux sur quelques expressions trop chrétiennes pour une cérémonie musulmane :

De moult rice ongement fisent le cors (de Brohadas) laver En .1. diaspre^ à or TodI fait enbausemer Très devant Tervagan ont fait le cors porter

Les musulmans des chansons de gestes sont moins respectueux pour leurs propres divinités.

— Hé ! ÂpoUin, s'écrie le Soudan après la bataille d'Âscalpn,

Laissiés aler mes hommes par mauvaise ocoison I Tout vo corps fis d'or faire, n'i ot point de laiton : Or m'en avés rendu moult mauvais guerredon ; Et Mabon gonmelon {ou gomeUn?) retieng jou à félon, Qu'il ne le m'avoit dit, quant je fui en maison : Mais 80 puis repairier à ma sauvasion, Que jou ne soie ocis ne menés en prison, Tout vous ferai ardoir en .1. feu de carbon.

(12558, ^ 190 recto.)

i. Liatpre (jaspis), étoffe de couleurs variées.

Là péussies véir encensiers enbraser,

Candélabres et cierges, et lampes alumer :

Bels fu li luminaires à lor niêsse canter :

Et tant grans li offrande, nus nel poroit nonbrer:

Plus de VII mil bezans i véissies jeter.,»...

Très devant Ter?agan font le cors enterrer

Moult rice sépulture d'or et d'argent fonder.....

Enblastris la roine fist les caitis mander

Ki traient ascarues et c'on fait laborer,

Et sont mile et VII cent qu'ele a fait délivrer^

Al temple Salemon et conduire et guier,

Por l'arme son enfant qu'ele pot tant amer.

(l2oo8,fMl4 verso.)

Mais le plus curieux sinon le plus vrai de ces tableaux c'est celui de l'abjuration de Pierre l'Ermite, avant la bataille d'Ascalon.

Mahons fu aportés ens el tref l'amiral.

De l'or qui ireluist, des pieres de cristal,

Esclarcist tos li très del pavellon roial :

Devant lui sont espris plus de mil estaval ^

Dans Pieres l'enclina, mais il pensoit tôt al [autrement).

Après ont aporté .1. grant tor de métal.

Uns Sarrasins i estre* qui fait grant batestaM ;

Et Pieres le rencline, mais tôt ço tient à mal.

Souef reclainme Deu le Père Espirital,

Qu'il encor le délivre de le gent creminal.

Soudans li iist offrir .1. cor yvorial.

Et un ceptre d'or fîn, où il ot .1. coral.

Et une rice coupe qui fut faite à esmal

Pieron font confremer à le loi MariagaM, A reculons l'enmainent desci al portoraM,

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