Chanson d*Antiochef t. I, iotroduction, p. xxxvi
2. Idem, t. I, p. 167, note. — Estanc vient de stagnarc et recréa de recréditas. Stancona est évidemment Iconium et Eregli, Héraclée,
LA CHANSON D'ANTIOGHE. 25
mans du cycle carlovingîen et du cycle d'Alexandre qtu n'existaient pas à la fin du xi*' siècle. Supposons que Richard, préoccupé surtout de chanter les beaux coups d'épée, ait négligé par calcul et non par ignorance de suivre la marche des croisés à travers l'Europe et l'Asie ; supposons qu'il ait regardé comme un hors-d'œuvre ces détails d'itinéraire qui lui auraient peut-être inspiré moins de dédain, s'il eût vraiment partagé les fatigues de l'expédition ; il n'en est pas moins impossible de trouver dans son poëme un vers ou un mot qui trahisse la présence de l'auteur à Nicée, à Dorylée pu à Antioche. Tous les épisodes où M. Paulin P^is a cru reconnaître la signature d'un témoin oculaire, se retrouvent presque textuellement dans les historiens, ou peuvent s'expliquer par des traditions locales qui se rapportent à des chevaliers de l'Artois, de la Flandre ou du Cambrésis, probablement compatriotes de Richard le Pèlerin. En effet, sa prédilection pour les héros du comté de Flandre, son dédain peu déguisé pour les hommes du Midi, ses informations précises sur les exploits des barons les plus populaires dans les provinces septentrionales, le désignent comme un homme du Nord.
L'histoire latine de la croisade, celle que nous appellerions volontiers l'histoire officielle, commence pour nous avec le récit d'un témoin oculaire dont il nous reste trois versions différentes. La plus ancienne parait être l'œuvre d'un clerc italien qui a gardé l'anonyme ^ ; c'est celle que Bongars a publiée sous le titre de : Gesta Francorum et altorum Bierosolymitanorum. La seconde, publiée par Duchesne, sous la forme de thèmes ou de bulletins destinés à être lus publiquement, et rééditée dans le tome III des Bistoriem occidentaux des croisades, d'après un manuscrit de la Biblio-
1. EiMÂM critviue» sur Us historiens de la première croisade, par M, Tbarot, Revue histmquey t. I^ p. 67 et sqq.
26 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
thèqae nationale, porte le nom de Petrm Tudebodus ou TYidebovis, qui semble devoir se traduire en langue vulgaire par Tudebœuf ou Tuebœuf .
La troisième, beaucoup plus récente, est une compilation du récit de Pierre Tuebœuf et de celui de Raoul de Gacn, l'historien de Tancrède.
L'histoire de ce clerc, qui assista aux principaux événements de la croisade et qui doit avoir rédigé son récit dans les premières années du xn' siècle, sous le règne de Baudouin P', a servi de base aux amplifications de Robert, abbé de Saint-Remy, de Baudry, évêque de D'ol, et de Guibert, abbé de Nogent. Aucun d'eux n'avait assisté à la guerre sainte et tous se contentent de remanier l'œuvre originale, de la traduire dans une langue moins barbare ou plus pré* tentieuse, sans citer le nom de l'auteur.
n n'en est pas de même de la chronique d'Albert d'Aix, une des principales sources où puisa plus tard Guillaume de Tyr. Albert d'Aix n^avait pas assisté à la croisade, mais il tenait, comme il le dit lui-même, ses renseignements de témoins oculaires : c'est un écrivain original, le plus sûr, le plus complet et le plus intéressant de tous les historiens contemporains de la guerre sainte. Chanoine d'Aix-la-Chapelle et non d'Aix-en-Provence, comme le croit M. Paulin Paris, il nous a transmis les informations les plus précises sur le pèlerinage de Pierre l'Ermite, sur l'itinéraire des croisés lorrains et allemands et sur les événements de la croisade qui intéressent les provinces rhénanes, la Flandre et le nord de la France. Sa chronique s'arrête brusquement en 1120 et oii a supposé que la mort de l'auteur avait laissé Tœuvre inachevée.
Les autres chroniques, celles de Raymond d'Agiles, de Foucher de Chartres, de> Raoul de Caen, n'offrent avec notre poème que des ressemblances inévitables çbe;^ deux auteurs
hk CHANSON b'ANTIOCHB. 27
gui traitent le même sujet ; mais les hasards du récit ne suffisent pas à expliquer la parenté tout à fait intime qu'on reconnaît au premier coup d'œil entre le texte de la Chanson d'Antioche, tel qu'il nous est parvenu, et ceux de l'anonyme de Bongars et d'Albert d'Aix.
La concordance avec Albert d'Aix commence au début même du poôme. Le récit du pèlerinage de Pierre l'Ermite à Jérusalem, de sa vision miraculeuse dans l'église du Sainte Sépulcre, de ses entretiens avec le patriarche Siméon se retrouvent presque mot pour mot dans le premier livre d'Albert d'Aix et dans le premier chant de la Chanson d'Antioche. Les deux textes ayant été publiés, nous croyons inutile de multiplier les citations; nous reproduisons cependant quelques lignes de ce passage, un des plus caractéristiques, un de ceux où il est impossible de méconnaître l'imitation poussée jusqu'à la traduction.
Chanson d'Antiocbe
Dans Pieres s'en retorne, al sépucre est aies ; Quant ot faits*orison, donnant s'est acoutés, Dont s*a paru à lui de Diu 11 majestés.
Doucement l'apela : a Dons fius de me car nés, » De vostre bon service vos renc mercis et grés. » Aies au patriarche, mon séel 1i rovés, » En France dont venistes, bels frères, retornés, » Si dites à mon pule, 11 tans est aprdsmés » Que me viegne secorre saiate Crestientés, » Volentiers les verroie, moult les ai désirés. » Des mains à Tanemi voel qu'il soient tornés, D Qui por eux engignier a tos ses las jetés.
» Paradis est ouvers où sera (seront?) coronés. » Adont s'esvella Pieres et Dex s'est esconsés.
(12,358, f» 60 v?rso,î
2S LÀ CHANSON D'ANTIOGHE.
ALBERT D'AIX (liv. I, ch. I.)
Intérim tenebris cœlo cîrcumquaque incumbentibus, Petnis orandi causa ad sanctum sepulcrum redit : ubi sub vigiliis et orationibus fatigatus sommo decîpitar. Cuî in visu majestas Domini Jesu oblata est, bominem mortalem et fragilera sic dignata alloqui. « Petre, dilectissime flli Christia- » norum, surgens visitabis Patriarcham nostrum et ab eo » sûmes, cum sigillo sanctœ crucis, litteras legationis nostrsB : » et in terra cognationis tuae iter quantocîus accelerabis ; » calumnias et injurias populo nostro et loco sancto illatas » reserabis et suscitabis corda Fidelium ad purganda loca )) sancta Jérusalem et ad restauranda officia sanctorum.Per » pericula enim et tentationes varias Paradisi portas nunc » aperiuntur vocatis et electis. » Ad banc itaque miram et dignam Domino revelationem, subtracta visione, Petrus somno expergefactus est. (Ed. Bongars. — p. 185.)
La concordance, si évidente dans ce double récit, cesse presque aussitôt et le poëme se sépare de l'histoire. Pierre TErmite, après avoir obtenu l'approbation du pape, part pour rOrient, avant le concile de Clermont, avec soixante mille hommes commandés par Harpin de Bourges, Richard de Caumont, Baudouin et Ernoul de Beauvais, Jehan d'AIis, révoque de Forois, Tabbé de Fécamp, qui ne figurent dans aucune chronique contemporaine, mais que nous retrouverons dans le poëme des Chétifs et dans le début de la Chanson de Jérusalem. Les circonstances du désastre des chrétiens sous les murs de Nicée, dans les gorges du Puy de Civetot, bien qu'on y puisse reconnaître quelques traits empruntés aux historiens, ont été également transformées par l'imagination du trouvère : ce n'est plus l'histoire, c'est la légende, et, s'il fallait attribuer ce récit à Richard le Pèlerin, il serait difficile de le regarder comme le guide original
des plus anciens chroniqueurs ; mais nous n'hésitons pas, d'accord avec M. Paulin Paris, à considérer cet épisode comme une interpolation dont toute la responsabilité retombe sur Oraindor. En effet , lui-même avait pris soin de nous avertir dans le préambule que les nouveaux jongleurs négligeaient de réciter le vrai commencement de la Chanson, mais qu'il se garderait de l'oublier. Un peu plus loin il ajoutait :
Li commencemens iert de le mute ^ Pieron.
(12,558, f° 60 verso.)
Cet avertissement suffirait pour trahir chez le rénovateur l'intention de raconter à sa manière la croisade de Pierre TErmite.
Les noms qu'il substitue à ceux que portaient, d'après tous les historiens, les chefs des premières bandes, nous donnent la raison de ce remaniement. Ce sont, comme nous Tavons dit, ceux des héros du poëme des Chétifsy que Graindor voulait rattacher à la Chanson d'Antioche. La croisade de Pierre TErmite^ qui se termina par la captivité ou la mort de presque tous ses compagnons, offrait une occasion toute naturelle de glisser dans Tœuvre historique de Richard le Pèlerin ces personnages fabuleux : Oraindor la saisit et inventa ou remania cet épisode de manière à effacer presque entièrement le caractère de l'œuvre primitive.
D'après tous les manuscrits de la Chanson d'Anitoche, Pierre l'Ermite revient à Rome, après le désastre de Civétôt, et c'est alors seulement que le pape convoque le con^ cile de Clermont et que la grande croisade est décidée ; mais les manuscrits les plus anciens (12,558, 1,621 et 795) racontent le concile en quelques lignes qui reproduisent le
i. Soulèvement, entreprise, troupe en marche, du latin mota.
30 LA CHANSON D'ANTIOCHë.
sens , sinon les expressions d'Albert d'Aix et de Pierre Tuebœuf, tandis que le n*» 166 de TArsenal et les n«» 786 et 12,569 de la Bibliothèque nationale s'étendent avec plus ou moins de complaisance sur le voyage du pape, la mission de Pierre TErmite auprès du roi de France, Ténumération des personnages illustres qui assistent au concile et sur l'enthousiasme qu'excitent les discours de Pierre et d'Urbain IL
Ce long récit, où l'imagination joue un grand rôle, place le concile au mois de mai et non au mois de novembre, et nomme parmi les assistants Philippe P', Godefroi de Bouillon, Tancrède, Boémond, etc., qui ne prirent aucune part à cette assemblée. Il ne faut sans doute en accuser ni Ri* chard le Pèlerin, ni même Graindor. Cet épisode paraît être l'œuvre de quelque jongleur du xm® siècle qui aura voulu compléter ses prédécesseurs et qui, peu soucieux de la vérité historique, n'aura consulté que sa propre fantaisie ou des traditions déjà fort altérées.
La concordance des manuscrits recommence et le texte original reparait au moment du départ des croisés pour Constantinople ; mais on y chercherait vainement les détails si intéressants que l'auteur de la version anonyme et Al* bert d'Aix donnent sur la marche des différents corps d'armée à travers l'Allemagne, la Hongrie , la Bulgarie et l'empire grec. Le trouvère, impatient sans doute d'arriver à son véritable sujet, la lutte des Francs contre les adorateurs de Mahomet, conduit les croisés jusqu'à Constantinople en ttois vers :
Le bon duc de Buillon ont les os commandées, Et il les conduist bien, par moDS et par valées, DUsqu^en Costantinoble, n'i ot resnes tirées.
(12,558, fo 63 verso.)
Il s^étend plus longuement sur les démêlés des Francs
LA CHANSON D'ANTIÛCHË. -31
avec Tempereur Alexis, et son récit, bien qu'on y retrouve quelques-unes des circonstances mentionnées par les historiens, s'en sépare complètement sur un point essentiel : le rôle qu'il attribue à Esta tin l'Esnasé, le Tatinus (Tatic, Tetigus) des Latins, le Taticios des chroniques byzantines, chargé, suivant lui, de fournir des vivres aux croisés, et qui se serait constitué leur défenseur contre les Grecs et contre l'empereur lui-même.
Cette version n'est empruntée ni aux historiens byzantins, ni aux chroniqueurs occidentaux peu favorables à Taticios qu'ils accusent à l'envi de lâcheté et de trahison. Elle s'explique cependant par les relations particulières de ce personnage avec les chevaliers du comté de Flandre. Taticios, qui fut investi plus tard de la charge de grand PrimiceriUs (chef des officiers du palais impérial), avait commandé, en Asie-Mineure, un corps de cinq cents chevaliers flamands, envoyés par Robert le Frison au secours d'Ale^^is, et qui avaient servi, pour ainsi du'e, d'avant-garde à là croisade.
Pendant l'expédition, jusqu'à la prise d'Antioche, il fut, avec |son corps d'armée, le voisin de campement des Flamands. N'est-il pas vraisemblable que, pour se con* cilier l'amitié de ses turbuleats compagnons, il se soit donné comme le champion des Latins auprès d'Alexis, et que la confraternité d'armes ait créé entre le commandant du con* tingent grec et les chevaliers groupés sous la bannière de Flandre des relations amicales dont nous trouvons l'écho dans la Chanson d^Aniioche ? Nous n'irons pas jusqu'à con« sidérer, avec M. Paulin Paris, la version de Richard le Pèlerin, comme un témoignage qui infirme celui des historiens : nous y voyons simplement une tradition flamande recueillie par un trouvère flamand, et qui nous explique le désaccord du poète avec les chroniqueurs.
32 LA CHANSON D'ANTIÛGHE.
A partir du siège de Nicée, la concordance avec Albert d'Aix redevient évidente.
L'énumération des principaux chefs des croisés et des positions qu'ils occupent devant la ville, la capture des espions turcs, les circonstances de la bataille livrée à Soliman Kilig-^Arslan, la mort de Baudouin de Oand et de Baudouin Cauderon, celle de Guy de Porcesse, et jusqu'aux détails de son enterrement, où M. Paulin Paris croit reconnaître les souvenirs d'un témoin oculaire, enOn la capitulation de Nicée et la remise de la place aux officiers d'Alexis se retrouvent chez le poëte et chez l'historien à peu près dans le même ordre et souvent dans les mêmes termes : mais le trouvère qui s'étend avec complaisance sur les récits de batailles et sur les exploits des héros de la croisade, néglige les détails du siège, assauts infructueux , construction de machines, attaque de la ville par le lac, etc., comme il négligera plus tard de donner aucun renseignement sur l'itinéraire des croisés à travers l'Asie-Mineure. ^
Le seul trait vraiment original de son récit est l'acte de lâcheté dont il accuse le comte Etienne de Blois, déserteur pendant la bataille de Nicée, comme il le sera plus tard au siège d'Antioche. La réputation du comte était si bien établie sous ce rapport et les historiens l'ont maudit tant de fois, que nous ne devons pas nous étonner de lui voir attribuer une faiblesse de plus. Du reste, les Flamands avaient contre la famille de Blois des griefs nationaux. C'était en combattant un fils d'Etienne, Thibaut, comte de Blois et de Chartres, que Hobert de Flandre avait péri en 1111 , écrasé sous les pieds des chevaux. Ce souvenir n'était-il pas pour quelque chose
LA CHANSON D'ANTIOCHB. 33
dans là sévérité avec laquelle les hommes du nord traitaient la mémoire du puissant comté Etienne ?
Depuis la prise de Nicée jusqu'au siège d'Antioche, le texte de la chanson est une reproduction quelquefois littérale, mais plus souvent fort abrégée de celui d'Albert d'Aix. Mêmes détails sur la bataille de Gorgoni ou de Gurhenie, sur les souffrances de Tarmée dans le désert de Phrygie, sur l'itinéraire de Tancrède et des Normands d'Italie, sur la prise de Tarse, de Mamistra (Malmistre), de Choros, l'ancienne Cyrrhus (Sucre), sur la querelle de Baudouin de Boulogne et de Tancrède, sur le siège d'Artaîs {Ertcsi, au nordouest d'Alep), enfin, sur l'arrivée de Baudouin à Ëdesse ; mais, suivant son habitude, le trouvère se dispense d'indiquer l'itinéraire de la grande armée) assez nettement tracé par Albert d'Aix et par Pierre Tuebœuf . Par une autre négligence due peut-être à sa sympathie pour Baudouin, il passe sous silence les scènes de révolte et de violence qui précédèrent lia chute du gouverneur grec d'Édess», et dont Baudouin profita après les avoir préparées. En revanche, il est le seul qui parle, à propos du mariage de Baudouin avec la fille d'un petit prince arménien, d'une singulière cérémonie que mentionne également Guibert de Nogent, mais en la rapportant à l'adoption de Baudouin par Théodoros d'Ëdesse.
Voles- vous la coutume oïr que je vous die?
Quant vient a icel jour qu'uns sa fille marie, La chemise sa feme a li vasles vestie, For çou qu'ele mieux ait le cuer en sa bailliez
(Chanson d'Antioche, Ed. P. Paris, t. I, p. 186.)
1. Adoptionis autem talis pro gentis consuetadine dicitur esse modus. Intra lineam interulam quam no3 vocamus camisiam^ oudum intrare eum faciens sibi adstrinxit et haec omDid oscolo libato firmavit; idem et mulier postmodnm fecit. (Guibert de Nogeht, Gesta Jki per Francos, liv. UI, p. 496, éd. Bongars.)
Noioin en passait que Guibert, abbé de Nogent-tous- Goacy, l'un des arrangeurs de la Chronique anonyme, écrivait vers 1108 et mourut en 1124 : nous aurons occasion, plus loin, de signaler d'autres rapprochements entre son Histoire de la Croisade et le poëme de Richard le Pèlerin.
La partie de la Chanson qui s'étend depuis la bataille du Pont-de-Fer jusqu'à la prise d'Antioche, est celle qui présente le plus d'épisodes originaux et en même temps les ressemblances les plus frappantes avec le texte des historiens : mais jusqu'ici le trouvère semble avoir suivi pas à pas le récit d'Albert d'Aix, en le modifiant quelquefois, en l'abrégeant plus souvent. Dans cette dernière partie, nous voyons tout à coup intervenir un nouveau guide, le Chroniqueur anonyme de Bongars, ou du moins l'un de ses imitateurs, probablement Pierre Tuebœuf. On croirait que le trouvère a les deux textes sous les yeux, qu'il les compare, qu'il les complète l'un par l'autre.
C'est à Albert d'Aix qu'appartient l'énumération des positions occupées, devant Antioche, par les différents corps d'armée, autant qu'il est possible d'en juger au milieu des innombrables variantes des manuscrits, et de l'étrange confusion introduite dans ce passage par des interpolations successives, fruit de l'orgueil de famille ou de province : c'est au même auteur qu'il faut rapporter les détails sur l'attaque d'un pont vainement assailli par les chrétiens et sur l'incendie de Yengin destiné à abriter les travailleurs qui essayaient de démolir ce pont inébranlable. C'est enccnre Albert d'Aix qui raconte, dans des termes presque identiques à ceux de la Chanson, le combat livré par Boémond sur
LA CHANSON D'âNTIOCHE. 35
la roQte du port Saint-Siméon, et le prodigieux coup d'épée de Godefroi, pourfendant un Sarrasin jusqu'à la ceinture : c'est lui qui parait avoir fourni à Richard le Pèlerin le récit de l'ambassade du fils de l'émir d'Antioche, Sansadoine (Sensadolus, Djemseddaulé), et de Soliman, le vaincu de Nicée, auprès du soudan de Perse, Barkyarok : c'est lui qui rapporte, à peu près comme le trouvère, le siège de Rohais (Ëdesse), par Kerbogft et la résistance opposée par Baudouin à la grande armée musulmane : c'est lui, enfln^ qui mentionne seul la version adoptée par Richard le Pèlerin sur la prise d'Ântioche. La capture du fils d'un des principaux émirs, rendu à son père par les croisés, aurait amené les premières relations de cet émir avec Boémond, et préparé le marché qui livra Àntioche aux chrétiens.
Mais, d'autre part, c'est dans la Chronique anonyme ou dans celle de Pierre Tuebœuf que nous retrouvons textuellement le récit de la construction du château de Sainte-Marie, élevé sur l'emplacement d'une mosquée et d'un cimetière musulman, détruit par les chrétiens ; l'expédition de Tanorède contre les marchands syriens et arméniens qui se préparaient à faire entrer un convoi dans Antioche ; les détails sur la famine [qui désolait le camp chrétien ; le touchant épisode de la mort de Renaud Porquet ; une partie des circonstances de l'ambassade de Sansadoine ; les prophéties de la vieille Calabre, mère du sultan Kerbogâ (Corbaran), et l'un des personnages les plus importants du cycle de la croisade ; la mort de Roger de Barneville, tué par les édaireurs de Kerbogâ quelques jours après là prise d'Antioche, etc.. .
Enfin, tout le YS" chant du poëme et la plus grande partie du VIII" sont la traduction des thèmes de Pierre Tuebœuf, tels que les donnent Duchesne et l'édition des Historiens Occidentaux des croisades. Tout s'y retrouve, l'histoire de ce Turc qui découvre une vieille épée rouillée et qui va la
montrer à Kerbogft, comme un échantillon des armes de ces misérables chrétiens, la lettre de Kerbogâ au sondan, les nouvelles prédictions de Calahre, la famine qui décime encore une fois les croisés, la fuite d'Édenne, comte de Blois, son entrevue avec reropereur Alexis, lalongue tirade où Guy le Sénéchal, frère de Boémond exhale sa douleur, la découverte de la sainte Lance, attribuée, il est vrai, par le trouvère, à Pierre VErmite, Tincendie d'Antioche, Forgueilleux défi porté à ierbogâ par Pierre TErmite et Erluin, la disposition des divers corps d'armée à la bataille d'Antioche, la présence de Témir turc Amedelis, qui nomme à Kerbogâ les chefs des croisés à mesure qu'ils franchissent le pont de TOronte, rintervention miraculeuse de saint Georges, de saint Maurice et de saint Démétrius, les principaux épisodes de la bataille, la mort de l'émir d^Antioche ^ et la reddition de la citadelle, après la victoire des chrétiens.
La fidélité de la traduction est poussée si loin, que le trouvère ne semble pas s'apercevoir des contradictions introduites dans son récit par le double travail d'imitation auquel il s'est livré. Au VP chant, il raconte la désertion d'É* tienne de Blois, conformément à la version d'Albert d'Aix, qui place ce fait avant la prise d'Antioche, et attribue l'absence du comte à une maladie feinte pour excuser sa lâcheté ; au VIP, il reproduit le récit de Tuebœuf , qui regarde la maladie d'Etienne comme réelle, et qui ne place sa fuite qu'après la prise d'Antioche et avant la bataille livrée à Kerbogâ.
Quant aux épisodes originaux, les uns, tels que les exploits d'Enguerrand de SainIrPol, à la bataille du Pontrde-Fer, ceux de Gontier d'Aire, de Raimbaud Creton et de Renaud
1. Les manuscrits 1621, 12558 et 795 donnent seuls cet épisode qui devrait se trouver après la prise d'Antioche, comme le remarque très-justement M. Paulin Paris, et qui peut-être avait été omis par Tauteur primitif.
hk CHANSON ])*ANTIOGH£. 87
Porquet devant Ântioche, s'accordent parfaitement avec lis récit des historiens, mais se rapportent exclusivement à des chevaliers de l'Artois ou du Gambrésis : les autres ne sont, très-probablement, que des interpolations tout à fait étrangères au texte primitif.
Parmi ces passages, où se trahit la main des arrangeurs, le plus curieux est le récit de la querelle entre Robert de Normandie et Godefroi de Bouillon, qui se disputent l'honneur de servir de champions à l'armée chrétienne, dans le combat singulier proposé à Rerbogà. Graindor ou quelqu'un de ses prédécesseurs s'est avisé d'y glisser une véritable analyse de la branche la plus importante du . Chevalier au Cygne. C'était un artifice du rénovateur pour rattacher à la Chanson cTAntioche la légende de la famille de Bouillon, comme il y avait déjà rattaché le poëme fabuleux des Chéitfs.
vn
De l'examen auquel nous venons de nous livrer, ressort une conclusion qui s'impose de plus en plus à mesure qu'on avance dans la comparaison du poëme avec les historiens : c'est que la Chanson tfAntioche n'est qu'un remaniement^ et souvent une traduction de la Chronique d'Albert d'Aix et de celle de Tuebœuf, fondues avec une certaine habileté et combinées avec des traditions locales dont le trouvère s'est fait l'écho.
En effet, s'il y a eu plagiat, et nous croyons l'avoir démontré, à qui faut-il l'attribuer? Comment supposer que cette naïve histoire, écrite par un témoin et un acteur de la croisade, ces thèmes qui ressemblent si bien, suivant l'heureuse expression de M. Paulin PÂris, à des bulletins rédigés
38 U CHANSON D'âNTIOGHE./
après la bataille sous Fimpression encore récente des événements, ne soient autre chose qu'une copie ? Ck)mment expliquer que ce singulier plagiaire, qui devait avoir sous les yeux le texte de la chanson, tel à peu près qu'il nous est parvenu, en ait traduit si exactement la dernière partie, sans rien emprunter à la première ? Dira-tron que des actions poétiques, des épisodes dont l'imagination a fait tous les frais, comme les prophéties de Calabre, la lettre de Kerbogâ au Soudan, les lamentations du comte Guy, l'énumération des prétendus rois d'Antioche transformés par le trouvère en compagnons de Kerbogâ, seraient mieux à leur place dans une épopée que dans une chronique? Mais ce clerc inconnu ou ce pauvre prêtre de Civray qui célébrait en si mauvais latin les gestes de Dieu par les Francs, était le contemporain des poètes anonymes qui chantaient en langue vulgaire les exploits de Gharlemagne, d'Olivier et de Roland. Cette génération avait été bercée par les chants des trouvères du XI* siècle ; elle avait grandi au bruit des aventures héroïques de Robert Ouiscard et de Guillaume le Conquérant ; la société entière respirait dans une atmosphère toute pénétrée de poésie naïve et guerrière ; la froideur même des chroniqueurs se réchauffait à la flamme de l'enthousiasme cheva-* leresque. La Vie de Louis VI par Suger, les chroniques de Guillaume de Malmesbury, de Greoffroy de Montmouth, d'Or« deric Vital, les grandes chroniques de Saint-Denis, ont des reflets épiques. Le moine et le prêtre savait bien en Terre sainte endosser le haubert et manier l'épée; pourquoi n'aurait-il pas été poète à son heure comme il était chevalier ? Du reste, à côté de ces fantaisies poétiques, il est d'autres détails qui n'ont nullement le caractère épique et qui se retrouvent littéralement dans les deux textes : le prix du pain et de la chair d'Âne pendant la famine d'Antioche, les exploits lucratifs, mais peu héroïques de Tancrède contre les
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marchands syriens , etc. L'argument tiré du caractère de tel on tel épisode et dirigé contre l'originalité de rhistorien^ pourrait se retourner contre celle du poète, si on ne savait combien le xn® siècle se souciait peu de ce que nous appelons la gravité de Thistoire, ou la dignité de l'épopée.
Si on admet que le trouvère a copié la chronique anonyme ou celle de Pierre Tuebœuf, ce serait une première raison de croire qu'il a pu s'approprier sans plus de scrupule l'œuvre d'Albert d'Aix. Cette présomption devient une certitude pour peu qu'on examine les deux textes.
L'un, celui d'Albert d'Aix, abonde en détails précis et complètement originaux sur les diverses phases de l'histoire de la croisade : c'est l'œuvre d'un esprit curieux, épris de son sujet, et qui ne néglige aucune source d'informations. L'autre, celui de Richard, le suit d'abord pas à pas, supprimant volontiers les faits secondaires, les détails de marches ou de négociations, dével(q>pant au contraire les récits de batailles où l'imagination peut se donner carrière, et ajoutant çà et là quelques épisodes, presque tous à la gloire des chevaliers flamands. Puis cette concordance si manifeste cesse tout à coup, et, sans renoncer à faire à son premier modèle quelques emprunts peu déguisés, le poète s'attache à un autre guide qu'il suivra avec la même fidélité jusqu'à la fin de son œuvre.
Si l'historien a copié le trouvère, pourquoi néglige-t-il un assez grand nombre de faits tout aussi vraisemblables que ceux qu'il aurait empruntés à la chanson : la prise et la mort de Renaud Porquet, les exploits de Gontier d'Aire, de . Raimbaud Creton, d'Enguerrand de SaintrPol, l'ambassade de Pierre l'Ermite et d'Ërluin auprès du Soudan, etc.? Pourquoi ne trouve-t-on chez lui aucune trace de ces épisodes poétiques tirés de l'historien anonyme, fidèlement reproduits par tous ses imitateurs, abréviateurs ou continuateurs et qui
40 LA CHANSON D'ANTIOGHE.
probablement n'auraient pas plus effarouché le sens critique d'Albert d'Aix que celui de Tévèque de Dol ou de Guibert de Nogent? Pourquoi, enfin, se serait-il arrêté à moitié chemin et après avoir imité ou traduit toute la première partie du poème, en aurait-il presque entièrement dédaigné la der« nière?
Si nous supposons au contraire que le poëte a imité Albert d'Aix, aussi bien que Thistorien anonyme, toutes les invraisemblances disparaissent. La chronique de ce dernier était déjà connue dans le nord de la France, soit par le texte même, soit par les remaniements de Tuebœuf et de Baudry , soit par les abrégés de Robert de Saint-Remy et de Ouibert de Nogent avant 1120. Celle d'Albert d'Aix dut être répandue quelques années plus tard dans les provinces rhénanes et en Flandre, patrie commune de l'historien et du trou* vère. Plus complète, plus intéressante et surtout d'un intérêt plus local que l'histoire anonyme, elle dut flatter à la fois les instincts guerriers et l'amour-propre national de l'auteur de la Chanson d'Antioche. Il n'est donc pas étonnant que celui-ci l'ait suivie de préférence, mais sans renoncer à extraire des autres chroniques qu'il avait sous les yeux, les faits qui lui paraissaient dignes d'être recueillis. C'est ainsi qu'il aura peut-être emprunté à Guibert de Nogent les détails sur l'adoption de Baudouin et l'épisode des Tafurs devant Antioche. Mais, à partir de la bataille du Pont-de-Fer, séduit par le caractère poétique de quelques-uns des thèmes de Tuebœuf, il aura abandonné son premier guide pour s'attacher à cette nouvelle version, combinant et entremêlant parfois les deux récits, et ne s'apercevant pas des contradictions où il tombe, grâce à cette double imitation.
LÀ CHANSON D'ANTIOGHB. 41
Indépendamment des arguments que nous avons tirés de la comparaison du texte de la chanson avec celui des chroniqueurs, nous pourrions en invoquer d'autres qui nous conduiraient au même but par une voie différente.
Tous les critiques qui se sont occupés de la littérature du moyen âge admettent que les premières chansons de gestes, celles qui remontent à la fin du xi® siècle ou au commencement du xn*, ont été composées en vers de dix syllabes; c'est le rhythme de la Chanson de Roland, de Garin le Lohe^ rain et des plus anciens poëmes du cycle carlovingien. Le premier exemple connu jusqu'ici de l'emploi du vers de douze syllabes dans un ouvrage de longue haleine, se trouverait dans le Voyage de Charlemagne à Constantinople et à Jérusalem *, que personne n*a jamais songé à faire remonter au delà des vingt ou trente premières années du xii® siècle».
Il nous reste, comme nous l'avons déjà dit, treize couplets rédigés en vers alexandrins et non remaniés par Graindor, qui renferment l'histoire de la croisade depuis la mort de Tévèque du Puy jusqu'à la prise de Rames. Ces couplets, tels que les manuscrits nous les ont conservés, paraissent appartenir à une époque de transition entre la rime régulière de la fin du xn** siècle et l'assonance à demi rimée du Voyage de Constantinople, Ils suivent avec une exactitude qui se rapproche beaucoup d'une traduction libre, tantôt le récit de Pierre Tuebœuf, tantôt celui d'Albert d'Aix, combi-
i. Voyage de Ckarkmagne à Constantinople et à Jérusalem, publié par M. Fr. Michel (p; in-S»), Londres, 1836.