LE GHEVAUER AU CYGNE ET GODEFROI DE BOUILLON
Vers le milieu du xn* siècle, à peu près à l'époque où Guillaume Granigals présentait à Louis YII le premier recueil des historiens latins de la guerre sainte, la Chanson efAntiocke et celle de Jérusalem complétées par les treize couplets qu'y ajouta quelque jongleur inconnu, formaient déjà une véritable histoire poétique de la croisade. Mais, si elles n'eussent poussé de nouveaux rejetons, il est probable qu'elles n'auraient pas tardé, comme le poëme de Grégoire Béchada, à tomber dans l'oubli, et qu'elles n'auraient pu soutenir la double concurrence des chroniques en prose et des romans d'i4fe;rawrfreoudela Table-Ronde, si populaires dans la seconde moitié du xii^ siècle. Malgré les innombrables descriptions de batailles et les exploits fabuleux des libérateurs du Saint-Sépulcre, elles étaient trop historiques pour plaire
longtemps à des auditeurs gui commençaient à exiger plus de variété et d'imprévu ; malgré le patriotisme flamand de Richard, elles n'avaient pas assez le caractère d'une tradition locale pour se faire adopter par une province et pour en devenir en quelque sorte la légende privilégiée.
L'épopée française du xi^et du commencement du xn® siècle a été successivement nationale et provinciale.
Au milieu du bouleversement qui suivit la chute de l'empire carlovingien, deux souvenirs avaient survécu, communs à toutes les provinces qui avaient formé autrefois le noyau de cet empire : Austrasie, Neustrie, Burgondie, pays entre la Seine et la Loire. L'un était confus, sombre, plein de vagues épouvantes, comme celui qui reste d'un rêve effrayant, c'était le souvenir des invasions et du chaos des ix« et x® siècles : l'autre, plus net, bien que plus lointain, était illuminé . par les reflets d'une gloire et d'une majesté sans égale : c'était celui de Charlemagne.
Après les douleurs de son long enfantement, après les convulsions et les terreurs de son enfance, quand la société féodale arrive à l'âge adulte, quand la poésie s'éveille chez elle avec le sentiment de la vie et la confiance dans l'avenir, ses premiers chants sont une explosion de haine, un cri de revanche contre les ennemis du nom chrétien, en même temps qu'un élan d'admiration pour le vainqueur de tous les barbares, pour le défenseur de la France et de l'Eglise, pour le grand empereur d'Occident.
Mais l'épopée des âges héroïques, en voulant faire revivre le passé, ne sait peindre que le présent. Au xi® siècle, la seule race avec laquelle le monde chrétien fût éternellement en lutte, celle qui persécutait les pèlerins en Palestine, ravageait les côtes de France et d*Italie, et dont les flots menaçants venaient encore battre les Pyrénées, c'étaient les peuples musulmans. Aussi ce fut sur eux que retomba k
responsabilité de toutes les invasions, que rejaillirent toutes les haines amassées pendant deux siècles de ruines et de misères. Normands, Hongrois, Saxons, Sarrasins d'Afrique et d'Espagne, se confondirent pour ces esprits naïfs, qui ne concevaient pas le monde d'autrefois organisé autrement que celui dans lequel ils vivaient. L'ennemi, quel qu'il fût, ce fut partout et toujours le musulman, comme au xv^ siècle ce devait être l'Anglais.
De même qu'un seul nom résume toutes les attaques dirigées contre les races chrétiennes et françaises, un seul homme, Charlemagne, personnifie la défense et la revanche. Toutes ses guerres ont dû être faites contre les musulmans. Partout où il y a lutte entre les deux religions, c'est Charlemagne qui conduit les chrétiens : l'enthousiasme poétique et populaire devance la croisade. Charlemagne vengera par anticipation les persécutions exercées contre les pèlerins de Palestine et deviendra, pour le xi® siècle, le conquérant de Jérusalem et le libérateur du Saint^Sépulcre.
Voilà comment nos plus anciens trouvères, ont été, sans en avoir conscience, des poètes nationaux et royalistes : ils sont nationaux par la haine commune contre l'ennemi commun, mais leur nationalité est plus chrétienne encore que française : ils sont royalistes par admiration pour Charlemagne ; mais ils ne conçoivent pas la monarchie carlovingienne sous une autre forme que l'empire ou la royauté de leur temps.
Quel fut le berceau de cette première épopée ?
Elle dut naître dans les pays situés entre la Loire et la Somme, dans ceux qui portaient déjà au x*^ siècle, le nom de duché de France et qui furent plus tard le noyau du domaine royal et de la nationalité française. C'était là en effet, que les invasions du ix^ et du commencement du X* siècle avaient laissé les plus terribles souvenirs : c'était là
que par l'excàs même de la misère et par les nécessités de la défense, la féodalité s'était constituée avec le plus de force et s'était développée le plus rapidement.
Dans la première moitié du xi* siècle, entre le midi trop romain et trop civilisé, et le nord redevenu barbare, qui flottait de la France féodale à l'empire germanique, la France centrale, berceau de la civilisation nouvelle, présentait seule des conditions favorables au développement de la poésie épique.
L'épopée héroïque et populaire qui naît sans culture, comme la fleur sauvage, est cependant une plante rare et qui ne s'épanouit pas sous tous les climats. Les civilisations raffinées qui ont perdu la foi naïve, la simplicité des sentiments et des mœurs, les siècles qui raisonnent et qui ana* lysent, pourront produire des épopées savantes comme Y Enéide et la Jérugalem délivrée : ils n'enfanteront jamais ni une Iliade, ni une Chanson de Roland. Les races barbares, avec leurs langues qui n'ont pas assez de souffle pour des œuvres de longue haleine, leurs traditions confuses, les préoccupations toutes matérielles qui absorbent leur vie, pourront lancer comme un cri de guerre des chants de colère et de triomphe ou invoquer par des hymnes religieux la protection de leurs divinités ; elles ne créeront pas d'épopées, et si elles se trouvent trop tôt en contact avec une société supérieure, l'imitation étouffera fatalement le développement original de leur poésie, comme celui de leur civilisation.
Ck)mme ces enfants formés trop vite ou trop tard et qui deviennent hommes sans avoir passé par l'adolescence, elles n'auront pas d'âge héroïque.
La France du xi^ et du xn* siècle, après avoir secoué la barbarie germanique, après avoir rajeuni et transformé la civilisation romaine, a eu comme la Grèce homérique,
comme Tlnde des Aryâs son ftge de poésie spontanée, sa naïve et forte jeunesse, dont la voix enthousiaste a réveillé l'épopée endormie depuis deux mille ans.
Mais ce premier âge de notre poésie nationale a duré peu de temps. Si Charlemagne était l'incarnation de la grande patrie chrétienne, il était aussi celle de' la royauté ; son bras n'avait pas seulement défendu contre les infidèles la terre de France et la foi ; il avait brisé toutes les résistances, il s'était appesanti sur toutes les indépendances, qui refusaient de se courber sous le niveau de l'unité impériale : il était l'ennemi des musulmans, mais il était en même temps celui de l'esprit féodal.
Aussi, à mesure que les souvenirs locaux se réveillent, que les légendes provinciales se font place à côté de légende nationale, le rôle de Charlemagne diminue, et celui de ses paladins grandit : l'ombre impériale est reléguée au second plan.
Les traditions du midi recueillies par les trouvères du nord lui opposent Guillaume au Ck)urt-Nez, un autre héros de la guerre sainte, le glorieux vaincu d'Aliscamps : la féodalité se dresse en face du maître de l'Occident et lui jette comme un défi les noms d'Ogier le Danois et de Renaud de Montauhan ; les provinces qui chaque jour sentent s'affermir leur vie indépendante, raniment les souvenirs de leurs origines. Chacune aura bientôt son héros autour duquel viendront se grouper les personnages secondaires de ces cycles provinciaux, comme ceux du cycle national autour de Charlemagne : la Bourgogne, Gérard de Roussillon ; la Champagne et la Lorraine, Garin le Loherin ; le Yermandois, Gormond et Isambart^ les fils du grand Herbert, les adversaires de Raoul de Cambrai.
Les principaux poèmes du cycle carlovingien, et les plus
anciennes épopées féodales et provinciales étaient déjà populaires, quand éclata avec une irrésistible puissance ce mouvement des croisades, que les chants des trouvères avaient contribué à préparer.
La première croisade n'a pas exercé sur notre poésie nationale une influence aussi directe et aussi subite qu'on se lïmagine quelquefois. Après comme avant la prise de Jérusalem, les cycles déjà ébauchés au xi* siècle poursuivent leur développement régulier.
La première génération de trouvères a disparu ; Tépopée est devenue peu à peu une forme littéraire ; elle a déjà ses traditions, ses règles, nous dirions presque sa poétique. Après avoir épuisé Thistoire de Charlemagne et de ses pairs, on commence à chanter les aventures de leurs enfants et de leurs ancêtres : mais la croisade ne tient pas plus de place dans ces compositions nouvelles que dans les poëmes antérieurs à la prédication de Pierre l'Ermite : et dans les pays qui ont déjà leur légende épique, elle ne donnera naissance à aucun cycle nouveau. C'est que l'histoire n'est pas l'épopée : le grand politique, le guerrier intrépide n'est consacré héros que par la main du temps : pour que les hommes et les événements prennent ces proportions qui les élèvent à la hauteur du récit épique, il faut qu'ils nous apparaissent dans le demi-jour du passé et non dans la pleine lumière de l'histoire contemporaine. Ajoutons que dans la plupart des provinces de langue française, le génie des créations héroïques était déjà épuisé au commencement du xn® siècle. Quand les communes lèvent la tête, quand Louis VI éventre les donjons et brûle les' châteaux, quand on commence à discuter les croisades, l'épopée a fini son temps.
Aussi, les premiers chants qui célèbrent la croisade en langue vulgaire, le poëme de Grégoire Béchada, la Chanson d'Antioche^ celle même de Jérusalem furent moins dé vé-
ritables épopées que des histoires jetées dans le moule épique.
Cependant il restait encore sur les bords de la Sambre et de la Meuse, dans ces pays de Hainaut, de Namur, de Hesbaye et d'Ardenne, conquis plus tard à la civilisation féodale, une terre vierge dont les trouvères n'avaient pas fouillé les antiques traditions. La France wallonne n'avait pas encore, comme la Bourgogne, comme le Vermandois, comme la Lorraine, son cycle provincial. Ce fut dans ce coin dé la France où mourut Pierre TErmite, et où avait vécu Godefroi de Bouillon que se forma, autour du nom le plus populaire de la croisade, la dernière de ces légendes héroïques, que le moyen âge appela la matière de France. Godefroi, ce type accompli du baron chrétien , était digne de fermer Tère qu'avait ouverte Charlemagne.
Il y a loin pourtant des romans de Godefroi de Bouillon à la vieille épopée carlovingienne. La poésie guerrière et religieuse dn commencement du xn® siècle, a quelque chose de trop austère pour les générations nouvelles : les émotions peu variées de la lutte éternelle entre chrétiens et musulmans ne leur suffisent plus : elles ont perdu l'enthousiasme et la confiance des premiers jours : elles ne connaissent la guerre sainte que par les malheurs et les désenchantements de la croisade de Louis VIL II leur faut du nouveau, du merveilleux, des aventures.
Les trouvères ne sont plus comme autrefois les historiens et presque les prédicateurs populaires : ce sont les amuseurs d'un public |déja blasé : le roman succède à l'épopée, l'odyssée à l'iliade.
Les manuscrits nous ont conservé deux versions parfaitement distinctes du Chevalier au Cygne et de la Chanson de Godefroi. L'une des deux, celle du manuscrit 12,558 est anonyme. Beaucoup moins longue et moins chargée d'inci-
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dente romanesques que la suivante, elle compte environ 20,000 vers.
L'autre que reproduisit avec d'importantes variantes les manuscrits 1621, 786, 79S et 12,569 de la Bibliothèque nationale et le manuscrit de TArsenal, mentionne dans deux passages le nom d'un certain Renaud ou Renax; mais sans s'expliquer assez nettement pour nous permettre de décider si ce Renaud est l'auteur primitif, ou seulement l'arrangear qui remania et amplifia les deux poèmes. Nous nous occu* perons d'abord delà première de ces deux versions que, d'accord avec M. Paulin Paris, nous considérons conmie la plus ancienne et dont une partie au moins dut précéder la rénovation de Graindor.
Comme la plupart de ses confrères, l'auteur anonyme prend soin d'annoncer dès le début qu'il n'a rien inventé. Son récit s'appuie sur les autorités les plus respectables.
L'estorie en fu trovée el mostier Saint-Fagon,
Tôt droit en Rainscevals, si com oï avoD,
Pardedens une aumaire [armoire) où les livres met-on.
Là l'avoit mise uns abes qui moult estoit prudon :
Cil le prist à Nimaie, si com lisant trueve-ou.
Del chevalier le Cisne dirai la nontion,
De lui et de son père, Lotaires ot à non...
Par defors Huogerie, si com lisant trovon,
Marcissoit ^ uns roiames qui ert et grans et Ions ;
Si le tenoit uns rois qui moult par fu prudon,
Roi Phelipe Tapelent tôt cil de son roion.
(12,558, f» 1 recto.)
Ce roi Philippe, dont il est inutile de chercher le royaume