C'est ropinion de M. Gaston Paris et de M. Léon Gautier
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nés par un procédé analogue à celui que nous avons signalé dans la dernière partie de la Chanson cTAntioche. M. Paulin P&ris y voit l'œuvre originale et non retouchée de Richard le Pèlerin. Admettons un moment cette Ifypothèse, et supposons d'autre part, avec l'éditeur de la Chanson d'Aniioche, que le poème est antérieur aux historiens et leur a fourni des inspirations. Nous sommes forcés de le faire remonter aux deux dernières années du xi^ siècle ou aux six premières du xn*, à une époque où la Chanson de Roland elle-même n'était peut-être pas rédigée dans la forme qui nous est parvenue. Le vers alexandrin serait l'alné ou du moins le contemporain du vers de dix syllabes employé dans les plus anciennes rédactions des poèmes du cycle carlovingien. Cette supposition que tout contredit, les monuments, le sentiment des critiques, le nom même de ce rhythme popularisé sinon inventé parles auteurs du roman d'A/earandre, suffirait ànous mettre en garde contre l'enthousiasme de M. Paulin PAris.
Cependant, nous ne voudrions pas abuser contre l'auteur de la Chanson d'Aniioche des hardiesses de son éditeur. Richard le Pèlerin pourrait bien être étranger aux couplets non remaniés qui lui ont été trop généreusement attribués. En effet, si Is. Chanson de Jérusalem n'est pas du même auteur que celle HAntiochef comme nous le prouverons plus loin, il serait naturel de supposer que Richard a dû s'arrêter après la défaite de Kerbogâ, à moins qu'il n'eût l'intention de poursuivre jusqu'au bout l'histoire de la guerre sainte et que des circonstances inconnues ne l'aient forcé de laisser son œuvre inachevée. Tous les manuscrits placent, du reste, après la capitulation de la citadelle d'Antioche, trois ou quatre vers qui annoncent évidemment la fin du poème et que les copistes des manuscrits 1621, 12,558 et 795 ont répétés après les treize couplets non retouchés par Graindor.
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Segnor or voel que soit ceste raison finée,
Cil qui ces vers a fais et la rime trovée,
Dus qu'à une autre fois qu'ele ert renovelée K
(12,558, f» 113 verso.)
Enfin, pourquoi Graindor lui-même aurait-il négligé ces couplets s'ils appartenaient à l'œuvre primitive et s'il avait cru devoir les attribuer à Richard le Pèlerin?
D'un autre côté il est difficile de croire qu'ils aient été composés par l'auteur de la Chanson de Jéi^malem. Ils supposent, en efiet, une connaissance précise des chroniques latines et une préoccupation de la vérité historique que nous ne retrouverons pas dans ce poëme. Ne serait-il pas possible que, quelques années après l'apparition de la Chanson de Jérusalem, un jongleur lettré, sachant à quelles sources avait puisé Richard le Pèlerin, eût essayé de combler une lacune laissée par les deux poèmes dans l'histoire de la croisade ? n aurait inséré entre la fin du premier et le début du second ces couplets recueillis plus tard par les copistes et qui finirent par faire corps avec l'œuvre primitive. Cette hypothèse, qui n'a rien d'invraisemblable, expliquerait à la fois la double formule finale qui se retrouve dans les meilleurs manuscrits, la concordance de ces couplets avec le texte des historiens et la négligence calculée de Graindor.
Quel que soit l'auteur de ces couplets, ils prouveraient au moins que la Chanson de Jérusalem a dû être composée en vers alexandrins. En est-il de même de la Chanson d'Anttoche ? Nous n'oserions Faffirmer.
Bien que les exemples soient rares, on connaît des poèmes commencés en vers décasyllabiques et continués en vers • de douze syllabes * . Nous ne connaissons aucun fragment
1. Le copiste parait avoir omis un vers qui se trouve dans le u» 1621 :
De cens ne dira plus, ne d'autre renomée.
2. M. Léon Gautier, dans ses Epopées frùnçaises, cite entre autres le po8me d*AtoI et Miribel et VEntrée de CharUmagne m Espagne,
de l'œuvre originale, et s'il est probable que les continuateurs ont adopté le rhythme du premier auteur, cette probabilité n'est pas une certitude.
Constatons seulement que l'hypothèse avancée par M, Paulin Paris sur l'origine des treize couplets non renouvelés, serait un argument décisif contre la date beaucoup trop re^ culée qu'il assigne à la Chanson d'Antioche.
n restera aux partisans de cette prétendue antiquité une ressource que nous ne leur disputerons pas: c'est d'imaginer antérieurement aux chroniques latines et à la composition du poëme, tel que nous le connaissons, une série de cantilènes sur le pèlerinage de Pierre l'Ermite à Jérusalem, sur la bataille de Civetot, sur la couardise du comte de Blois, sur la mort de Renaud Porquet, sur les exploits de Raimbaud Greton, sur les prophéties de Calabre, sur les plaintes du comte Guy le Sénéchal, et même si l'on veut, sur la lettre de Kerbogâ au Soudan, et sur le prix du pain à Antioche. L'hypothèse est d'autant plus commode qu'il est impossible de la vériQer.
Nous admettons volontiers que l'histoire poétique de la croisade soit née sous la tente, en même temps que l'histoire officielle : les soldats de la guerre sainte n'ont sans doute pas attendu la publication des chroniques latines pour chansonner la lâcheté d'Etienne de Blois, pour célébrer tel ou tel beau coup d'épée de Godefroi ou de Robert de Normandie, et pour composer des complaintes sur la mort de tel ou tel chevalier. Sans doute aussi, de longues années avant que Turold ou tout autre eût songé à composer un poëme sur la mort de Roland, des chansons populaires avaient célébré le courage des braves qui éuccombèrent à Roncevaux : mais nous croyons qu'on a fort exagéré le rôle de ces productions naïves dans la composition de nos épopées du moyen âge.
Que les trouvères comme les chroniqueurs y aient recueilli des traditions vraies ou fausses, des noms plus ou moins
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illustres et plus ou moins historiques, rien de mieux : mais qu'il ne faille voir dans les plus anciennes épopées, qu'une agglomération de cantilënes réunies par les aèdes ou les trouvères du premier âge, voilà ce que nous concevons difficilement. On aura beau enfiler comme les grains d'un chapelet, ou coudre bout à bout, comme les lambeaux d'une étoffe disparate, une trentaine de cantilënes comme la Com" plainte de sainte Eulalie ou la Chanson de Malbrough, on n'obtiendra jamais rien qui ressemble môme à la plus primitive des épopées, à la Chanson de Roland ou au poème des Niebelungen. En admettant que ces chants populaires aient été aussi multipliés qu'on veut bien le dire, qu'il y en ait eu un pour chaque événement et pour chaque personnage de la période héroïque du moyen, âge, il n'en est pas moins vrai que les premiers auteurs de nos épopées nationales ont été autre chose que des collectionneurs de cantilënes.
S'ils ont emprunté à la tradition leur sujet et leurs per* sonnages, la mise en scène leur appartient : ils ont fait, en un mot, œuvre de poètes et non de compilateurs.
Ce que nous accordons aux trouvères, nous ignorons pourquoi on le refuserait aux historiens et nous ne voyons aucune nécessité d'imaginer des cantilënes pour expliquer chez l'anonyme de Bongars ou chez Albert d'Aix, une fantaisie poétique tout à fait en harmonie avec les habitudes de leur époque.
Qu'elle ait été ou non précédée de cantilënes inconnues, la Chanson d'Antioche n'est à nos yeux qu'une imitation et souvent une transcription libre de ces deux historiens ; elle ne saurait donc remonter au delà de 1121 ou 1122, puisque la chronique d'Albert d'Aix ne s'arrête qu'en 1120.
Deux vers de la chanson, reproduits par tous les manus* GciiSj nous portent à croire que cette date est encore trop éloignée.
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Après avoir raconté la prise de possession d'Edesse par Baudouin de Boulogne et énuméré les richesses qu'il y trouva le poète ajoute :
Li avoirs qu'il i prist puis li fist grant aïe
Al siège à Anthioce li racata la vie.
(12,558, f> 72 verso.)
Ces deux vers n'ont aucun sens si on les rapporte à Baudouin de Boulogne et aux événements qui se passèrent à Edesse pendant le siège d'Antioche. D'après la version de Richard le Pèlerin, ce ne furent pas les trésors de Baudouin, mais sa courageuse résistance et l'arrivée d'un convoi conduit par l'évêque du Puy qui salivèrent Edesse attaquée par les troupes de Kerbogâ. Mais en 1123, Baudouin du Bourg, successeur de Baudouin P' dans le comté d'Edesse et sur le trône de Jérusalem, fut pris dans un combat livré aux musulmans qui venaient en effet d'assiéger Antioche (1120) et qui repoussés devant cette ville s'étaient rejetés sur Edesse. Il ne fut relâché qu'au bout de dix-huit mois pour une rançon considérable.
L'histoire d'outre-mer devait être assez mal connue en Europe : Antioche et Jérusalem étaient loin : les générations royales disparaissaient vite sous l'ardent soleil de Syrie : les nouvelles de Palestine ne pouvaient être que de vagues et confuses rumeurs jusqu'au moment oh les chroniqueurs s'en emparaient, les éclaircissaient et les fixaient.
N'est-il pas possible qu'un trouvère flamand, écrivant ' huit ou dix ans après la mort de Baudouin P', et peut-être après celle de Baudouin II, et sachant vaguement qu'un Baudouin comte d'Edesse et roi de Jérusalem avait été pris par les Sarrasins sous les murs ou dans les environs d'Antioche, ait confondu Baudouin de Boulogne et Baudouin du
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Bourg, et le siège d'Aniiocbe en llâO avec les combats livrés entre Antioche et Edesse en 1123.
Cette explication, que nous présentons comme une simple conjecture reculerait encore de quelques années la date probable de l'apparition de la Chanson d' Antioche.
D'un autre côté il est difficile de croire qu'elle ne remonte pas à la première moitié du xii* siècle. L'auteur *ne fait aucune allusion ni aux personnages, ni aux événements de la seconde croisade, et sans doute, si son œuvre avait été postérieure à la ruine d'Edesse par les Musulmans et à l'expédition de Louis YII^ des faits de cette importance auraient laissé quelque trace dans ses récits.
La versification des couplets non remaniés et plus récents que la Chanson cf Antioche offre de frappantes analogies avec celle des poëmes qui appartiennent incontestablement à la première partie du xif siècle.
Un certain nombre de faits très-vraisemblables et inconnus aux historiens sont racontés par Richard le Pèlerin avec des détails si nets, si précis que M. Paulin Paris a cru devoir les attribuer à un témoin oculaire et qu'ils semblent en tout cas avoir été transmis à l'auteur par une tradition authentique et encore toute récente. Enfin par la peinture des mœurs et des caractères, par l'esprit religieux et guerrier qui l'anime, la Chanson cf Antioche appartient à la même période poétique que les chansons de gestes du ^ cycle carlovingien, c'est-à-dire à la première moitié du xn* siècle.
Un témoignage précis vient confirmer ces suppositions. Lambert d'Ardres dans sa chronique des comtes d'Ardres et de Guines* raconte que le jongleur, auteur de la Chan-
1. Lambert d'Ardres, Chr(mique9 ie Guides et d'Àrdm (éd. Godefroi de It Ménilglaise, p. 311).
son (fAntioche, se vengea d'Arnoul le vieux, seigneur d'Ardres, qui lui avait refusé une paire de bottines écarlates, en ne le nommant pas parmi les héros du siège. Arnoul le vieux, dont le nom ne figure pas en effet dans le texte qui nous est parvenu, mourut en 1138 ou 1139. La Chanson d'Antioche a donc été composée entre 1125 et 1138 : elle est à peu près contemporaine du Voyage de Constantinople et de la première partie du roman à' Alexandre, c'est-à-dire de l'origine même du vers alexandrin*
Le poëme de Jé^utsalem est postérieur à celui d'Antioche. On ne s'expliquerait pas, en effet que les trouvères eussent célébré le dénoûment de la croisade, avant d'en chanter le début. Du reste l'auteur ne cherche pas à dissimuler ses imitations et se préoccupe évidemment de rattacher son œuvre à celle de Richard le Pèlerin.
Ce poëme dut être composé en vers de douze syllabes rimant par assonance. C'est ce que prouvent l'affirmation des rénovateurs et deux curieux fragments que nous avons signalés plus haut, et qui nous paraissent appartenir au texte primitif. M. Hippeau ayant pris pour base de sa publication le n® 1621 où ces passages sont omis, nous croyons devoir citer en entier l'ancienne leçon et la traduction des rénovateurs.