‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 32 sur 76 · LA RÉNOVATION DE GRAINDOR · texte numérisé non relu

LA RÉNOVATION DE GRAINDOR

entière. Mais l'auditeur devenu lecteur exigeait un ordre plus rigoureux, une liaison plus savante.

Ce fut alors que parut une école de trouvères qui, sans reûoncer à composer de nouvelles œuvres, s'appliqua à rajeunir les anciennes, et s'imposa la double tâche de plier les vieilles assonances aux règles de la versification, et de disposer les branches distinctes de manière à en former un tout plus ou moins harmonieux. Jean Bodel d'Arras, qui renouvela la geste de Gutteclin de Sassoigne, Graindor de Douai qui rajeunit les chansons de la croisade appartiennent à cette école dont la Flandre semble avoir été le foyer le plus actif. Le fond des poèmes ainsi renouvelés resta le même; mais, sous ce remaniement, la forme originale disparut, à l'exception de quelques rares fragments recueillis par les copistes. Les arrangeurs n'hésitèrent même pas à introduire dans les anciennes branches des épisodes de leur composition, ou à glisser çà et là des vers isolés qui pouvaient flatter l'amour-propre de leurs auditeurs ou qui servaient soit à préparer, soit à rappeler des branches plus récentes. Graindor a-t-il été le premier qui ait essayé de rajeunir le texte des deux plus anciennes branches du cycle de la' croisade? Les jongleurs qui récitaient le poëme de Richard le Pèlerin ou celui de son continuateur, surtout après Tapparition daroman du Chevalier au Cygne, ne s'efforçaient-ils pas d'adoucir les rudes assonances et de les rapprocher le plus possible de la rime régulière des branches plus modernes ? Il est probable qu'ils ne s'en faisaient pas scrupule, niais la première rénovation sérieuse et complète dont le souvenir se soit conservé, celle qui finit par se substituer au texte primitif porte le nom de Graindor ' .

1. Oû avait longtemps regardé Graindor comme Tantenr du roman à*Anséis de Carthage, et du Voyage de CUrlemagne en Espagne, mais on

i46 LE ROMAN DES CHÉTiFS.

- Ce travail de correction, devenu nécessaire par suite des changements introduits dans la versification et qui dut suivre d'assez près l'apparition du roman de Godefroi est le seul dont Graindor ait revendiqué l'honneur : mais il avait probablement des droits à figurer dans le cycle de la croisade comme auteur original aussi bien que comme rénovateur. C'est à lui qu'appartient, suivant toute vraisemblance, la paternité du poëme des Ckéttfs, une des branches les plus populaires, sinon les plus historiques.

Nous avons déjà dit que tous les manuscrits attribuaient ce poëme à un prétendu chanoine de Saint-Pierre d'Antioche, contemporain de Raimond de Poitiers. Ce serait une origine fort respectable, mais dont rien ne nous garantit l'authenticité. On sait ce que vaut en pareil cas le témoignage des trouvères et ce qu'il faut penser de ces manuscrits découverts un beau jour au fond de quelque abbaye, recopiés par Tordre d'un pieux abbé et dont ils ne sont que les modestes et fidèles éditeurs.

Des savants modernes ont voulu voir dans le poème des Ckéttfs un écho lointain des traditions populaires sur la

croit aujourd'hui que le roman d'Anses était TœuTre de Pierre du Ryer. Quant au Voyage en Espagne, VHistoire littéraire qui l'attribue à Graindor ne cite pas ses autorités (t. XVI^ p. 232). Dans le manuscrit 1621 de la Bibliothèque nationale (fonds français) se trouve une rédaction en prose de la guerre de Charlemagne contre les Maures d'Espagne. Comme elle est placée à la suite de la Chanson de Jérusalem contenue dans le même \olume,il est possible que les auteurs de l'Histoire littéraire aient été, conduits parce rapprochement à attribuer les deux poèmes au même auteur. Nous serions peu étonnés que des raisons du même genre l'eussent fait désigner comme l'auteur d'Anséis. Sur la dernière page du manuscrit 12,569 (Biblioth. nat.) figure une liste des romans qui faisaient partie de la bibliothèque du propriétaire de ce manuscrit. Anséis de Carthage est du nombre. Ne serait-ce pas là l'unique titre de Graindor k la propriété littéraire de ce roman?

Page 1