‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 44 sur 76 · Estire f séjour, de ester; — stéir · texte numérisé non relu

Estire f séjour, de ester; — stéir

La seconde partie de la prophétie qui trahit des sentiments peu favorables an roi de France, et assez naturels chez un auteur flamand ou boulonnais, ne peut se rapporter qu'à la lutte de Philippe-Auguste contre Richard Cœur de Lion, ou tout au plus à la fameuse coalition féodale de 4244 où les comtes de Flandre et de Boulogne jouèrent un rôle si actif. Ce qui nous déterminerait pour la date la plus ancienne, c'est la conclusion de la prophétie de Calabre, qui après avoir déclaré qu'un nuage obscurcit sa vue et l'empêche de pénétrer plus avant dans l'avenir, poursuit cependant en ces termes :

Biax nié^, ... li sors n'est mie faus

Moult iert ici tems la gens païene aidaus [vaillant y triomphant)^

Ne doteront Franchois, bien lor tenront assaus,

Assés prendront sor aus et cités et chnsaus (hameaux)

Del lignage le Chisne qui tant par ert loïaus,

Iert trovée une dame ^ o nonains géneraus ;

De lui naistront .II. gemes (gemmai) moult très empérîaus.

De l'une de ces flors istera .1. vassaus

Qui conquerra par force les candelers roiaus,

Qui ardent nuit et jor comme estoiles jomaus

Onques hoirs del Chisne ne fu nul par si haus.... Quant li soudans l'oist de mautalent fu caus, Tout en fu esmaris, ce raconte Renaus.

(1621, f« 51 verso.)

Cette dernière prophétie qui prouve que Calabre n'était plus infaillible, quand elle dépassait la date de la troisième croisade, témoigne en même temps qu'elle connaissait fort bien la généalogie des comtes de Boulogne. En effet, Marie flUe d'Etienne de Blois roi d'Angleterre, et de Mathilde hé-

1. Le copiste avait d'abord écrit une none, mais il a souligoé le moi et l'i remplacé par celui de dame.

ritiëre du comte de Boulogne^ Ëustache HI, frère de Godefroi de Bouillon, sortit de Tabbaye de Ramsey en Angleterre, pour épouser en 1160, Mathieu fils de Thierry d'Alsace, comte de Flandre. Marie Tabbesse eut deux filles de son mariage avec Mathieu d'Alsace. L'aînée Ida qui succéda à son père en 1173 comme comtesse de Boulogne, se maria trois fois de 1180 à 1186, et en 1191 épousa en qua« trièmes noces Renaud de Dammartin, dont elle n'eut qu'une fille, Mahaut, mariée plus tarda Philippe Hurepel (1216). La seconde épousa le duc de Brabant, Henri II le guerroyeur, et son fils aîné Henri le Magnanime naquit en 1189. Si l'auteur de la seconde version du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon était, comme tout porte à le croire, originaire du comté de Boulogne, et si sa prophétie, qui ne devait pas se réaliser, concernait un futur descendant d'Ida et de Renaud de Dammartin, elle doit avoir été écrite entre 1193 et 1200, à une époque où Ida âgée de 31 ans, au moment de son mariage, pouvait encore espérer un héritier.

Le seul manuscrit qui nous ait conservé cette seconde version ne nous est parvenu que mutilé. Les premiers feuillets ont été arrachés, mais il est facile de combler cette lacune en consultant les autres manuscrits et la traduction en prose qui, dans la première partie, paraissent s'écarter fort peu du texte du n"" 1621 .

Nous ne retrouvons dans cette seconde rédaction trèsinférieure à la première, bien que tout aussi romanesque, ni le roi Lothaire, ni la reine Ëlioxe, ni cet enchaînement de circonstances assez habilement ménagées qui expliquent la jalousie de la reine-mère et l'absence du roi au moment de la naissance des sept jumeaux. Le père du Chevalier au Cygne

mO LE CHEVALIER AU CYGNE

se nomme Oriani, sa mère Béatrix : il^ régnent à LiUefort, un royaume du pays de fantaisie, qui n'a de commun que le nom avec la ville flamande de Lille.

Le début du poème est une conversation entre Orlant et Béatrix. La reine prétend persuader à son mari qu'une femme ne peut avoir deux enfants d'une seule couche, si elle ne s'est livrée à deux hommes ^ C'est sur cette base assez fragile que repose tout l'édifice du roman. En effet, quelque temps après, la reine accouche de sept jumeaux qui portent tous au cou une chaîne d'argent. La mère da roi, que l'auteur de la première version n'avait pas jugé à propos de nommer, mais qui s'appelle ici Matabrune, jalouse, on ne sait pourquoi, de Béatrix, ordonne à un de ses serviteurs, Marke ou Marc, de noyer les sept enfants. Elle persuade ensuite à son fils que la reine à mis au monde sept petits chiens, et en exploitant le souvenir de son imprudent paradoxe, arrache à Oriant l'ordre de l'enfermer. Les deux versions se rapprochent pendant quelque temps. Nous voyons reparaître l'ermite qui élève les enfants, sauvés par la désobéissance de l'honnête Marc, le traître (il s'appelle ici Malquerré et non Rudemait) qui découvre leur retraite et leur dérobe le talisman auquel est attachée leur destinée. Un seul échappe, mais ce n'est pas là jeune fille, c'est le futur Chevalier au Cygne, qui porte ici le nom d'Elyas ou Hélias, inconnu, comme celui de Matabrune, à la première version.

L'ermite est instruit par un ange de la naissance royale des sept jumeaux : il part pour LiUefort avec Elyas et arrive au moment où Béatrix victime de nouvelles calomnies va périr sur le bûcher. C*est là que commence le manuscrit

1. Cf. Grimm. Les Légerides allmmdes, Trad. Theil. Histoire d€ Vwigine des Welfes, t. lî, p.280.'

1621. Elyas se déclare le champion de Béatrix, et réclame contre Malquerré le jugement de Dieu. Le traître est vaincu ; Elyas dont la naissance est reconnue délivre sa mère, rend la vue à Marc à qui Matabrune a fait crever -les yeux, retrouve les chaînes d'argent dérobées par Malquerré et fait cesser la métamorphose de ses frères et de sa sœur ; mais une des chaînes manque, et celui des sept jumeaux à qui elle appartient conserve la forme d'un cygne et reste sous le coup de Tenchanteipent. Elyas se signale encore en réprimant une révolte soulevée par Matabrune qui expie ses crimes sur le bûcher. Oriant abdique en sa faveur, mais il abandonne le trône à un de ses frères, et part sur une barque traînée par le cygne, son mystérieux protecteur.

n échappe, grâce à l'intervention de saint Georges et de saint Laurent, à des galères sarrasines qui le poursuivent, mais il tombe au pouvoir d'Agolant, frère de Matabrune, et celui-ci va venger sur lui la mort de sa sœur, quand l'arrivée de son frère, le roi de Lillefort, lui rend la liberté. Il remonte sur sa barque et arrive enfin à Nimègue où l'empereur Othon tient sa cour.

A partir de ce point, les deux versions marchent d'accord jusqu'à la disparition, du Chevalier au Cygne.

Le roman de Godefroi, bien qu'il ait subi moins de remaniements, a été grossi de plusieurs épisodes qui se rapportent surtout à l'histoire de la maison de Boulogne. Le plus long est consacré aux aventures d'Ëustache, comte de Boulogne, un des trois fils d'Ida. Le poète s'étend avec complaisance sur son séjour à la cour du roi d'Angleterre, sur son combat avec Reniaumes, comte de Montreuil, qui a profité d'une maladie d'Ëustache aux Grenons pour saccager le

Boulonnais, et qui tombe mortellement blessé ; enfin, sur Tcoccueil triomphant qu'il reçoit à son retour et sur les fêtes célébrées à Londres, quand il est armé chevalier par le roi. Ce récit, beaucoup plus remarquable par l'exactitude de la géographie locale * que par la vérité historique, paraît cependant inspiré par des traditions lointaines sur les rapports amicaux que les comtes de Boulogne entretinrent avec les premiers rois normands, et sur les luttes sanglantes qu'ils eurent plus d'une fois à soutenir contre leurs voisins les comtes de Montreuil et et de Ponthieu.

Le voyage de Cornumarant en Europe, depuis son départ de Jérusalem jusqu'à son arrivée à l'abbaye de Saint-Trond, a fourni également à l'auteur de la seconde version des développements qui n'existaient pas dans la première. Le faux pèlerin visite tour à tour la cour des plus illustres barons de l'Occident, des futurs chefs de la croisade, Boémond' et Tancrède, le comte de Saint-Gilles, Tévêque du Puy, Etienne de Blois, Robert de Normandie. Il est reçu à Rome par le pape, à Ëtampes par le roi Philippe et la reine Constance qui tient ici la place de Bertrade de Montfort; mais rois, comtes et ducs ne lui inspirent ni craintç, ni respect. Godefroi seul aura l'honneur de triompher des dédains du musulman.

La première version se terminait après l'entrevue de Godefroi et de Cornumarant qui servait à la fois d'épilogue aux romans du Chevalier au Cygne, et d'introduction à l'histoire de la croisade ; mais le second auteur qui a suivi pi^s à pas de Jérusalem à Bouillon le héros musulman, ne

1. Le tronyère connaît les noms des moindres villages entre Montrenil et Boulogne :

Gel jor a ars Atîn (Attin) et Butin (Bentin) et Estrée (Estrée)

Eataples etRomblin (Rombly) etCamuer (Gamiers) et Daiinée(Dannes}.

Tous ces villages sont situés dans le département du Pas-de-Calais.

rabandonne pas si vite et consacre au dénoûment de son aventure une branche tout entière où il a soin de faire défiler devant ses auditeurs tous les chefs orientaux destinés à jouer un rôle dans la guerre sainte, comme il a déjà fait paraître, dans Tépisode précédent, les principaux chefs chrétiens.

Gornumarant, malgré le sauf-conduit de Godefroi, est attaqué en route par un traître, Thierry Tallemand, ou Thierry de Losane (Lausanne?) qui blesse mortellement son compagnon; mais le fils de Gorbadas Tassomme d'un coup de bourdon, ramasse son épée, monte sur son cheval, tue ou disperse ses soldats, et n'en épargne qu'un seul à qui il impose pour sa rançon d'aller raconter cette trahison à €k)defroi et à l'abbé Gérard.

Il atteint la Palestine, sans autre aventure, et d'après le conseil de son père, va raconter son f oyage au soudan . Celui-ci irrité du rôle honorable que les chrétiens jouent dans ce récit, interrompt Gornumarant, l'accuse de mensonge et de trahison et ordonne de l'arrêter. Gornumarant résiste ; Solin^an de Nicée, Gorbaran d'Oliferne, Gorbadas de Jérusalem, l'entourent et jurent de le défendre.

Les partisans du soudan engagent la lutte. Grande mêlée et grand carnage de Sarrasins; les amis de Gornumarant se retirent enfin, mais réussissent à l'entraîner avec eux. Ge- ' pendant Gorbaran recule devant la responsabilité d'une guerre civile, au moment où les chrétiens menacent déjà la religion de Mahomet; il ne réclame pour Gornumarant que le droit de se justifier et de prouver son innocence en combattant seul contre un champion que désignera le soudan. Les jchefs musulmans, qui ressemblent singulièrement à des barons féodaux, décident qu'il y a lieu de recourir au jugement de Dieu, et nous assistons à une répétition du duel du Chevalier au Cygne contre le duc de Saxe, ou de celui de

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