CHAPITRE IV
LA SOCIÉTÉ DE LA SECONDE MOmÉ DU XII* SIÈCLE D'aPRÈS LES ROMANS DU CHEVALIER AU GTGNE.
Avant de suivre sur la pente qui la conduira à l'oubli, la légende épique de la croisade, jetons un dernier coup d'œil
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sur ce second dge de la poésie française à laquelle appartiennent les branches que nous venons d'analyser.
Moins d'un siècle s'est écoulé depuis l'apparition de la Chanson cfAnttoche ; mais dans cet intervalle la société a subi de profonds changements. La force n'est plus la seule loi : la crainte de Dieu et de l'Eglise n'est plus le seul frein qui enchaîne les instincts violents et les convoitises brutales : la guerre n'est plus la seule occupation et la seule passion du baron féodal.
Au-dessus du caprice individuel, au-dessus de l'arbitraire personnel du seigneur, s'élève peu à peu un arbitaire impersonnel, variable à l'infini suivant les lieux^ mais invariable dans un lieu déterminé, et qui s'impose à tous par la puissance de la tradition et de l'habitude, au fort comme au faible, au grand comme au petit. Cette loi qui n'est ni formulée, ni écrite, mais que tout le monde connaît et que tout le monde accepte, c'est la coutume, cette première forme du droit, flUe du temps et de la nécessité.
En même temps que la loi, apparaît la sanction. Sur leurs propres domaines, les barons sont les gardiens naturels du droit coutumier, mais la coutume régit lés rapports de baron à baron, et de vassal à suzerain, aussi bien que les relations entre simples particuliers. Il faut donc qu'une autorité suprême, assez impartiale pour inspirer le respect, 'assez forte pour l'imposer, soit juge entre les barons, comme ils le sont eux-mêmes entre leurs vassaux.
Ce sera le rôle des grandes cours féodales, les parlements anglais, les diètes allemandes, les cortès espagnoles, la cour du roi et la cour des Pairs en France, et celui delà royauté, qui les convoque, qui les préside, qui exécute leurs arrêts et qui devient ainsi l'image vivante du droit, l'arbitre et comme la providence souveraine du monde féodal. Protégé contre ses voisins et contre lui-même par ces ga-
ranties nouvelles ({ui restreignent sa belliqueuse indépendance, le baron n'est plus seulement un homme de guerre, sans cesse occupé à attaquer ou à se défendre, c'est un administrateur intéressé au maintien de la paix; c'est un grand propriétaire qui fait valoir ses domaines et qui cherche à en améliorer le produit ; c'est un souverain, jaloux de sa dignité qu'il s'efforce de rehausser par la magnificence de son costume, la somptuosité de sa demeure, l'éclat des fêtes auxquelles il convie ses tenanciers et ses voisins.
Au sein de cette vie, plus paisible, plus élégante, la femme tient nécessairement une place qu'elle ne pouvait occuper dans une société livrée aux hasards de la guerre sans trêve et sans pitié. Elle n'est plus seulement la compagne du guerrier ; elle devient l'auxiliaire du baron dans son œuvre d'administration intérieure, l'ornement du château féodal, la reine des fêtes, la grâce à côté de la force, la charité à côté de la justice. Tel est l'état social que reflètent les poèmes composés dans la seconde moitié du xn* siècle. »
La légende du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon n'offire qu'un médiocre intérêt, si on s'efforce de démêler quelle peut être dans ces traditions informes la part d'erreur ou de vérité. Mais si on étudie seulement les idées et les mœurs, c'est l'histoire^prise sur le fait, c'est la société de la finduxn® siècle revivant tout entière, aussi bien dans les grands traits de sa vie publique que dans les plus minutieux détails de sa vie intime.
Ecoutez les trouvères nous décrire les cérémonies du mariage d'Elyas et de Béatrix, d'Eustache de Boulogne et de la belle Ida, les riches vêtements, les tapisseries précieuses, les repas somptueux, les coupes d'or qui circulent de main en main, les chansons des jongleurs, le luxe et le mouvement des fêtes féodales. A ces scènes bruyantes succèdent les scènes paisibles du foyer domestique, les joies de la famille,
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l'éducation de Godefroi et de ses frères que leur mère allaite elle-même et qu'elle surveille avec un soin jaloux, les jeux et le sourire de l'enfant éclairant les sombres murailles du donjon féodal.
Un jour Ida jouait dans sa chambre avec ses trois fils. En entendant les pas de leur père, les enfants se cachent, pour le surprendre, sous le manteau de leur mère. Quand son mari entre, elle reste assise au lieu de se lever, comme l'exige le respect dû au seigneur et à l'époux. Ëustache s'en étonne :
Sire, répond-elle, n'en aies pas aDoi (ennui) : Je sui de plus hais homes, très bien le sai et croi, Que vos n'en estes, sire, par le foi que vos doi ; Car j'ai sos mon mantel, .1. duc, .1. conte, .1. roi.
(12,558, f<» 49 recto.)
Le jeune baron grandit, il a quinze ans : c'est Tâge où il va entrer dans la vie et devenir chevalier : le trouvère n'oublie aucune des cérémonies qui vont consacrer cet acte si important de la vie féodale; mais ce qu'il décrit avec le plus de soin, ce sont les armes merveilleuses que les parrains et lés amis du nouveau chevalier ne manquent pas de lui oiTrir.
Les cinq fils de Lothaire reçoivent chacun une épée forgée par Galant (Waland)-, le Vulcain de la mythologie Scandinave.
Li doi furent jadis le roi Octeviant S
Là les orent pieça (depuis longtemps) aportés Trojant (Troyens),
1. Le roi Octeviaut ou Octavien est ud des personnages principaux du roman de Florent et Octavian dont il ne nous reste qu'un remaniement du xiT« siècle inspiré en partie par la légende du Chevalier au Cygne et le poSme des Chétifs. La version primitive devait être beaucoup plus ancienne, ainsi que le prouve le passage que nous citons ici, (Cf. Hiitoire littéraire de France, t. XXVI.)
i70 LÀ SOCIÉTÉ DE LA SBGONDE MOITIÉ DU XII* SIÈCLE
Quant Miles espousa ^ Fiorence le vaillant, Se li dona Florence qui bien le vit aidant, Et encontre Garsile' fièrement conbatant.
Et MileS dona l'autre à un sien conniscant.
Puis furent-il emblé par Gautier le Truant*
S'en est venus au père le roi Lotaire errant, Li rois les esgarda, bien les a à talant, S'a Gautier doné fief et fait rice et manant. Les autres trois avoit en son trésor gisant.
Il ot conquis .1. roi en Aufrique le grant, Quant ala outremer le Sépulcre queranl, Qui tréu (tribut) demandoit as pèlerins errant. Il lui coupa la teste, onques n'en ot garant, Et l'espée aporta et .1. elme luisant.
Illuec après conquist Caucase l'amirant, • Dont l'espée aporta et l'auberc jaserant (de mailles). Et l'autre espée fu trovée el flun Jordant, Aine ne pot estre blance, tant l'alast forbisant.
(12,558, f« 18 recto.)
Les armes de Godefroi n'ont pas une origine moias illustre :
Unes cauces {chaussure de fer) li lacent sierées et tenons. Gel jor en fu armés dans Tiebals li persans ^ Que Viviens fu mors li preus en Aliscans *.
1. Miles où Milon, fils de Lothaire, roi de Hongrie, est un des personnages du roman de Florence de Rome. 11 ne nous reste de ce roman, comme du . précédent, qu'un remaniement du xiv« siècle qui a adopté une autre version que celle du poëme cité par notre trouvère. D'après la version qui nous est parvenue, Milon n'épouse pas Florence.
2. Garsile est un roi de Grèce qui figure dans le roman de Florence de Rome,
' 3. Ce personnage est-il le même que Gautier le Vavasseur, un des héros de la Chamon de Gaidon?
4. Thibault le Persan ou l'Arabe épousa Orable, princesse d'Orange, qui devait plus tard être la femme de Guillaume au Court Nez. (Voir le roman des Enfances de Guillaume,)
5. Voir la Chmson d'Aliscans, dans le Recueil des anciens poètes de la France (Ed. Guessard et Montaiglon).
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Et puis l'embla uns 1ère (latro, voleur) qui. ot nom Moradans
As laroDS Tacatèrent 11 rice marcéans
Puis li cainsent Tespée dont mors fu Agolans ^
Durendals fu sa suer : celé ot 11 quens Rollans.
(12,558, fo 49 recto.)
Rien n'est plus commun dans les romans du moyen âge que ces descriptions d'armes et surtout d'épées douées de vertus singulières, et qui ont leur histoire, une histoire souvent longjie et glorieuse, comme les chevaux arahes ont leur généalogie. Ce n'était pas seulement un caprice de poëte, c'était l'expression d'un fait et d'un sentiment plus vrai au moyen âge qu'à toute autre époque. Dans un temps où la force physique exerçait une si puissante influence, où celui-là seul était un homme dont le bras était assez vigoureux pour imposer le respect, de bonnes armes étaient pour le guerrier la rtioitié du succès. L'épée de combat, pour un chevalier, c'était à la fois l'attaque et la défense, la gloire et le salut : c'était une compagne, une amie, chrétienne comme son maître, car elle recevait par la bénédiction une sorte de baptême, et portait à sa poignée le signe de la rédemption.
Avant de créer une histoire aux épées illustres, on leur avait donné un nom, et le nom se trouve seul dans les épopées primitives, comme la Chanson de Roland. Ce fut seulement la génération suivante qui imagina de raconter, . pour ainsi dire, leur naissance et leur vie, et dès lors tous les successeurs de ces ingénieux trouvères ne manquèrent pas de suivre leur exemple et de grossir, quand ils en trouvèrent l'occasion, la liste glorieusement ouverte par Durandal, Halteclaire, Joyeuse et Courtain.
1. Agolant est tué à la bataille d'Aspremont. (Voir la Chansim d^Aspre^nonU)
Les scènes de guerre et de violence tiennent encore une large place dans la vie du seigneur féodal. Une partie des romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon est remplie par les luttes du roi Lothaire contre les païens d'Artage la grande, d'Ëlyas contre les descendants ou les alliés du duc de Saxe Rénier, d'Ëustache de Boulogne contre les comtes de Montreuil. Les révoltes des vassaux contre leur suzerain, les brigandages, les embuscades dressées sur les routes, la situation précaire où se trouvent la veuve et Torphelin incapables de défendre leur fief, témoignent sans doute de la brutalité des mœurs; mais le préféré du poète, ce n'est pas le rebelle, c'est le représentant du droit et de la justice. Ëlyas et Godefroi sont des vassaux fidèles, aussi respectueux envers l'empereur qu'intrépides en face ide leurs ennemis.
L'empereur lui-même n'est plus ce fantôme de souverain humilié et bafoué par les barons, qui jouait un si triste rôle dans Garin le Loherain ou dans Raoul de Cambrai; c'est le gardien impartial de la coutume, l'exécuteur des arrêts de la cour des grands vassaux, le défenseur victorieux du bon droit. Il enverra son neveu escorter le Chevalier au Cygne pour le protéger contre la vengeance des Saxons : il interviendra lui-même pour sauver le château de Bouillon assiégé par les fils d'Espaullart de Gormasse* et de Renier de Spire, qui ont succombé à Coblentz sous les coups d'Elyas.
Cependant le règne de la loi n'est pas si bien établi que la force ne soit trop souvent le recours suprême et la loi même
1. Germasse, Gormaise ou Gormasia désignent chez les trouvères du xii« et du xiii^ siècle la ville de Worms. (Voir la Chaînon du Saisnes,)
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de la société féodale. La coutume barbare du combat judiciaire est encore dans toute sa vigueur : les fréquents exemples qu'on en trouve dans la légende du Chevalier au Cygne suffiraient à le prouver. Un édit de Tempereur Othon II avait décidé que toutes les contestations relatives aux propriétés foncières seraient réglées en dernier ressort par le duel des deux parties ou de leurs champions, quand il s'agissait de femmes ou d'ecclésiastiques. C'est en effet dans des contestations de ce genre qu'interviennent successivement Elyas et Godefroi pour faire triompher la faiblesse persécutée. Mais tout en consacrant cet abus de la force, la coutume l'avait entouré de garanties et de formalités qui en corrigeaient quelque peu la brutalité, et que les trouvères ont exposées avec un soin minutieux. On pourrait refaire avec le poëme à! Elyas ou celui de Godefroi le chapitre de la coutume du Beauvoisis, écrit près d'un siècle plus tard par le jurisconsulte Beaumanoir. N'oublions pas du reste que pour la foi naïve du xn® siècle, le combat judiciaire était, à défaut de la justice humaine ignorante ou impuissante, un appel à la justice de Dieu, qui ne pouvait laisser succomber le bon droit.
Les vieilles chansons de gestes ne nous avaient guère montré de la vie du baron que le côté chevaleresque et militaire. Dans les nouveaux romans, le seigneur ne se contente plus de combattre, il gouverne. Nous voyons le roi Lothaire, le Chevalier au Cygne et son gendre Eustache aux Grenons parcourant leurs domaines, rendant la justice, dotant les abbayes, faisant rentrer les taxes arriérées, abolissant les mauvaises coutumes, mandant leurs prévôts et leurs baillis par-devant leur échiquier pour y rendre leurs comptes et pour y recevoir des instructions.
Le seigneur ne dédaigne même pas de s'occuper de détails plus humbles et d'augmenter ses revenus par une habile
exploitation de ses domaines. Le comte Eustache possède près de Longvillers une métairie où il élève plus d'un millier de moutons; cependant il ne Tavoue pas tout haut : le baron croirait déroger en s'abaissant ouvertement à ces préoccupations vulgaires : le sénéchal du comte de Boulogne et le métayer, qui passe pour le véritable propriétaire, sont seuls dans le secret du contrat. Aussi, lorsque la comtesse Ida, qu'Ëustache n'a pas jugé à propos d'admettre dans la confidence, mais à qui ses talents de devineresse permettent de lire dans le présent comme dans l'avenir, se venge d'une plaisanterie de son mari en révélant devant une brillante assemblée la provenance des moutons servis à son repas de bienvenue, le bon chevalier perd contenance.
Quant ii quens Ëustases ot la parole oîe
Tel honte en a eu, tous 11 sans 11 formie (fourmillé)^
Por çou que ele sot que il ot bregerle
Et qu'ele 11 ot dit devant sa baronie.
(786, fo 136 verso.)
Le sénéchal, aussi embarrassé que son maître, va porter le poids de sa colère ; mais Ida intervient, prouve que le secret n'a pas été trahi, et que sa science merveilleuse le lui a seule révélé. Eustache se calme, se résigne à rire de sa déconvenue et se venge à son tour en faisant présent à sa femme de sa métairie et de ses droits sur le troupeau de Longvillers.
En lisant ce récit naïf, on songe involontairement aux troupeaux du vieux Nestor ou du sage Ulysse, comme en assistant aux repas gigantesques si copieusement décrits par les trouvères, on se souvient des festins héroïques de V Iliade et de V Odyssée. Trouvères et aëdes, jongleurs et rapsodes, héros du moyen âge français et du moyen âge de la Grèce n'étaient-ils pas de la même famille?
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Le rôle de la femme si effacé dans les poëmes de la croisade, égale presque en importance, dans la légende de Bouillon, celui du chevalier et du seigneur châtelain. Les mœurs ont changé et le sujet n'est plus le même. La Chanson éfAntioche et de Jérusakm nous montraient le baron hors de ses domaines, au milieu des hasards d'une guerre lointaine et sanglante : les romans du Chevalier au Cygne nous le montrent vivant de la vie de tous les jours, dans son château, au milieu de ses vassaux et de sa famille. A côté de Lothaire, d'Elyâs etd'Eustache de Boulogne figurent Elioxe, Béatrix et Ida. L'amour n'est pas encore une religion : il n'a rien de cette galanterie mystique que mettront à la mode les romans du xm** siècle : les déclarations sont un peu brusques ; on va droit au but, on se marie vite et on ne perd pas le temps en préliminaires. Quand Lothaire rencontre Elioxe dans la forêt, il la demande aussitôt en mariage et se dispense de passer par les différentes étapes de la carte du Tendre ; Elioxe consent sans plus de façons. Lothaire est beau, il est brave, il est roi ; il lui plaît, elle est libre. Elle n'en demande pas davantage, les manèges de la coquetterie lui sont aussi inconnus que les raffinements de la galanterie à son futur époux. Mais si la femme n'est pas encore une idole, elle est déjà, dans toute sa dignité chrétienne, l'épouse et la mère. Dans ce monde de la force, elle règne non-seulement par la beauté, mais par la supériorité du savoir et de l'intelligence. La belle Ida est aussi savante qu'un clerc ; les sept arts n'ont rien qui lui soit étranger.
Ele sot de la lune et de! (géométrie, n^ i 624) astronomie £t del cours des estoiles et de filosofie.
(•7 86, fM 36 verso.)
n semble même, que comme les Celtes nos aleax, les trouvères du xn* siècle, attribuent volontiers à la femme le don de prophétie, une sorte d'intuition de l'avenir et de préscience mystérieuse.
Elioxe annonce à Lothaire qu'elle mettra au monde sept jumeaux, et qu'elle périra dans le travail de l'enfantement. Ida prédit à son époux qu'elle donnera le jour, à un comte, à un duc, à un marquis et à deux rois, et qu'elle n'aura cependant que trois fils * .
Le moyen âge ne sut jamais distinguer la vraie science de la science chimérique ; s'agît-il d'un pape comme Silvestre H, ou d'une sainte comme Ida, il sufQsait d'être bon clerc pour qu'on vous regardât comme quelque peu sorcier.
Les bourgeois et les serfs si glorieusement représentés par les Tafurs, dans les premiers poëmes de la croisade, apparaissent ici sous un aspect moins héroïque, mais plus rassurant. Les riches marchands de Valenciennes, de Cambrai ou de Tournai, les paisibles bourgeois de Lillefort n'ont rien de commun avec ces ribauds déguenillés qui malme-
1. Cet épisode de la Chanson de Godefroi nous révèle un singulier mode de divination, usité au xii« siècle. C'est sur une épaule de mouton que la comtesse de Boulogne lit l'avenir de sa race :
La dame a pria Tespaule, qui moult sot de clergîe, ,
D'espaulier savoit toute la mestriie
A .1. coutiel le rase tant que J'ot atenric,
Pais si vint al soiel qui luist et reflanbie.
Ele esgarde en l'espaule et si i estudie
(786, f* 136 verso.)
Cette superstition est signalée par Ducange au mot Spacilia, mais sans qu'il indique le sens de ce mot.
Quia in volatu et garritu avium, in spacilibus vel ossibus animalium, in verbis seu responsis fatidicis, quorumdam qui vulgariter divini et divin» vocantur. {Statuta Ecclesiœ Anxitanx manuscripta.) Ducange, t. VI, p. 311, voce Spacilia,
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naient si fort les Sarrasins et qui n'obéissaient guère aux barons. Les petits-fils des Tafurs vivent en bonne intelligence avec leurs seigneurs; ils paient régulièrement les taxes, ils hébergent volontiers les pèlerins que l'intendant du baron leur envoie à loger, on sent qu'on est entré dans cette ère de calme et de prospérité qui suivit la naissance tumultueuse des libertés communales et qui précéda le réveil démocratique du xiv* siècle.
Les serfs eux-mêmes semblent se résigner assez gaiment à leur condition. L'auteur de la première version du Chevalier au Cygne nous introduit avec son héroïne, la jeune fille au collier d'or, dans un ménage de paysans, où elle vient s'offrir comme servante, d'après le conseil de l'ermite, son père adoptif. Cette chaumière ne ressemble nullement à ces eifroyables tanières où on se représente volontiers entassés pêle-mêle avec le bétail, les serfs du xii® et du xm® siècle. Tout y respire l'aisance et le bonheur domestique. Les devoirs de l'hospitalité y sont largement pratiqués et si on refuse les services de l'inconnue, c'est parce qu'elle est trop jeune pour supporter les rudes travaux des champs, et parce qu'Ëuroine, la femme du campagnard, aussi jalouse de ses privilèges maternels que la châtelaine Ida ne veut confier son enfant à personne :
Il n'a en tôt cest siècle, arme nule vivant Qui je creïsse mie à garder mon enfant.
(12,558). fM4 recto.)
Le serf esl dévoué corps et âme à son seigneur, dévoué jusqu'à la mort et quelquefois jusqu'au crime. Malquerré, ou Maucaire, n'hésite pas, sur l'ordre de sa maltresse Matabrune, à se faire voleur et faux témoin, n dérobe aux six jumeaux les chaînes d'argent qui leur servent de talisman,
et porte contre la reine Béatrix une acensation odieuse, qui l'aurait oondiute au bûcher, sans l'intervention d'Elyas, et qu'il soutiendra jusqu'au bout, plutôt que de trahir sa maltresse. Cependant le dévouement n'étouife pas toujours la voix de la conscience : un autre serviteur de Matabrune osera lui désobéir pour sauver les enfants qu'il est chargé de faire périr, et le ciel l'en récompensera par un miracle. Matabrune, après avoir découvert sa généreuse désobéissance, lui avait fait crever les yeux : Ëlyas lui rendra la vue, le comblera de richesses et lui donner» la liberté.
De son côté, le seigneur traite avec bienveillance les serfs de son domaine ; il veille à leur sécurité, les défend contre le brigandage, pourvoit aux besoins des pauvres et des orphelins. Chaque matin, le roi Lothaire fait distribuer par son sénéchal d'abondantes aumônes, et son successeur Ëlyas imitera son exemple. L'ennemi du serf, ce n'est pas le seigneur, c'est l'intendant, le parchonnier, comme l'appellent nos manuscrits. C'est lui qui rançonne le paysan, qui trouve moyen de lui dérober son bétail, de lui imposer double corvée et double taille. Le baron pillait, l'intendant escroque : à la violence a succédé la ruse, au vol armé qui marchait au grand jour le larcin qui se cache dans l'ombre. Le brigandage a dégénéré depuis qu'il est tombé en roture.
Nous avons vu dans la Chanson d*Antioche et dans celle de Jérusalem le clergé prenant sa part des fatigues et des dangers de la guerre sainte : nous le retrouvons ici paisible, entouré d'honneurs et de respects, mêlé à la société féodale, mais pour apaiser les passions violentes et pour intervenir, au nom de l'Eglise, dans toutes les circonstances solenneUes de la vie du baron chrétien. Le prêtre paraît non moins in-
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fluent qu*à Tépoque de la première croisade et plus soucieux de sa dignité personnelle ; au temps de Richard le Pèlerin, pas un moine, pajs un clerc n'eût refusé sa part du butin conquis sur les infidèles : un demi-siècle plus tard, un des héros de Graindor, Tévêque de Forois ou i'abbé de Fécamp, déclare qu'il n'acceptera pas la dîme des dépouilles trouvées dans le repaire du serpent Sathanas :
Mais Tabès de Fescans, li bons clers enseignlés N*en vaut aine nient prendre, ne li altres clergiés, Ains lor dist et défient : « Qnques rien n'en bail liés. » Li pluisor respondirent : « De folie plaidiés, « Fols ert qui Fi laira, quant ci est gaaigniés! »
(12,5'o8, fM 30 verso.)
L'esprit de révolte contre l'autorité ecclésiastique, qui agite depuis longtemps les provinces méridionales n'a pas encore pénétré dans celles du nord : on ne discute pas les enseignements de l'Eglise ; il semble môme que la ferveur extérieure, l'observation des pratiques religieuses, tiennent plus de place dans la vie du chevalier à la fin qu'au commencement du xn* siècle. Elyas, Eustache de Boulogne, Godefroî sont des modèles de piété : ils assistent aux offices avec la dévotion la plus exemplaire; ils choisissent pour parrains de leurs enfants des évoques ou des abbés ; ils comblent de largesses les églises et les monastères; ils fondent des abbayes, et, quand leur rôle actif est terminé, ils se retirent euxmêmes dans un couvent pour y finir leur vie dans la pénitence et dans la prière. Mais cette foi qui se répand ainsi en' œuvres pieuses, est en même temps moins naïve et moins spontanée; elle prie davantage, elle agit moins. Le baron entendra plus souvent et plus dévotement la messe : il ne dira plus à Tévèque de ménager l'eau bénite pour ne pas mouiller son beau casque luisant et son haubert bien fourbi ;
mais il hésitera peutrétre à endosser ce haubert pour ail» combattre les Sarrasins et sauver Jérusalem. On sent que ce fanatisme héroïque qui poussait les premiers croisés à la délivrance du Saint-Sépulcre, cette haine ardente qui les animait contre les ennemis du nom chrétien se refroidissent peu à peu : les fictions mêmes des trouvères trahissent, avec une naïveté inconsciente, cet adoucissement des mœurs et cet énervement de la foi.
Chez Richard le Pèlerin, la haine du musulman est encore dans toute sa vigueur. On ne s'épargne pas, on tue sans pitié, on meurt sans faiblesse. Quand les Tafurs, au siège d'Antioche, déterrent les cadavres des Turcs, les font rôtir et se mettent à les dévorer, le trouvère n'a pas nn mot de blâme pour cet acte sauvage ; il en décrit complaisamment toutes les horreurs; il est indifférent, presque plaisant*
Par Dieu, disent les ribauds, c'est carême prenant, Mieux vaut que chair de porc et que jambon a l'huile : Damné soit qui mourra, tant qu'il en ait assez.
Et quand Godefroi aborde le roi des Tafurs,
Par Dieu, dit celui-ci, je me suis bien régalé, Et si j'avais à boire, le manger ne manque pas. Vous en aurez, sire roi, répond le duc.
Et il fait distribuer du vin aux ribauds et à leur chef.
Dans la Chanson de Jérusalem chrétiens et musulmans se détestent encore, mais ils commencent à s'estimer ; les croisés n'ont pu méconnaître chez leurs adversaires deux vertus, la loyauté et la bravoure, qui, malgré eux, leur imposent le respect. Aussi quand le plus brave et le plus loyal des Sarrasins, Comumarant, tombe sur le champ de bataille d'Ascalon, le diable qui a emporté les corps des autres Musulmans n'ose toucher au sien, et ce sont les chrétiens qui se chargent de
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ses funérailles. Qui sait si la pensée du trouvère n'allait pas plus loin, et si à ses yeux la justice divine n'avait pas pardonné à cet intrépide ennemi? Les auteurs du roman de Godefroiei du poème des Chétifs ont fait un pas de plus. Les chrétiens sont déjà à demi réconciliés avec ceux que les premiers poëmes de la croisade nous montraient comme leurs adversaires les plus implacables. On continue, il est vrai, à s'entr'égorger, mais en gentilshommes et suivant les règles de la courtoisie chevaleresque. Comumarant et Godefroi s'asseyent à la même table et se tendent la main, tout en se promettant de se retrouver sur le champ de bataille. Corbaran confie au bras d'un prisonnier chrétien la défense de son honneur et lui témoigne sa reconnaissance en délivrant ses compagnons et en les comblant de richesses. Le Soudan luimême fait assaut de générosité avec l'émir d'Oliferne. Harpin de Bourges, Richard de Caumont, l'évèque de Forois sont traités à sa cour avec les mêmes égards que les plus puissants émirs. Il semble que les trouvères, à force de vivre avec leurs héros musulmans dont la tradition a consacré le nom, comme celui des héros chrétiens de la croisade, se soient pris pour eux d'une secrète sympathie, et ne puissent se résoudre à les livrer pour jamais à la haine du monde chrétien et à la damnation étemelle. Quelques années de plus, et nous verrons Corbaran recevoir le baptême et la vieille Calabre elle-même prendre le voile et terminer sa vie dans un couvent!
n faut bien avouer que ces conversions furent rares et qu'on n'en trouve guère d'exemple que dans les romans; mais il n'en est pas de même du changement qui s'opérait peu à peu dans les relations entre les chrétiens et les Musulmans. Au siège de Saint-Jean-d'Âcre, en 1192, on avait vu Sarrasins et croisés, jouter à armes courtoises, sous les yeux des dames, et danser pêle-mêle au son du tambour arabe et
de la violé française. On racontait en Occident que Saladin, le conquérant de Jérusalem, avait demandé Tordre de la chevalerie à son prisonnier Hugues de Tibériade. Les trouvères n'étaient que l'écho des traditions et des sentiments de leur époque. Etait-il plus extraordinaire de voir Corbaran chrétien que Saladin chevalier?
En même temps que les ardeurs guerrières du monde féodal s'apaisent lentement, que le rôle de la femme s'agrandit dans une société moins grossière et plus tranquille, qu'à la religion de l'action succède la religion de la prière, que l'horreur du musulman s'efface par degrés, un élément nouveau a fait invasion dans la poésie.
L'épopée héroïque de la première partie du xn* siècle n'avait connu d'autre merveilleux que le merveilleux chrétien. Jésus-Christ apparaît à Pierre l'Ermite dans l'église du Saint- Sépulcre, les anges et les saints combattent dans les rangs des croisés sous les murs d'Antioche et à l'assaut de Jérusalem ; c'est le miracle et non la féerie, le surnaturel et non le fabuleux. Mais depuis que les trouvères normands et champenois ont ressuscité les vieilles légendes celtiques endormies au fond de la Bretagne et de la Cambrie, comme le roi Arthur dans l'île sainte d'Avallon, tout un monde fantastique de nains et de géants, de fées, d'enchanteurs et de sorcières, a fait irruption dans l'épopée française. Les trouvères de l'ancienne école ont beau réclamer contre le triomphe de la fable, ils ont beau se poser en gardiens de la tradition et en champions delà vérité, ils ont beau s'écrier :
Sigiiour, or ascoutés por Dieu Tespéritable, Que Jhésus vous garise del engien au diable ! Teus 1 a ki vous cantent de la reonde table,
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Des mantiaus eogoulés^ de samis et de sable (zibeline) ; Mais jou ne vous voel dire ne mencognë, ne fable. Ains vous dirai cauçon qui n'est mie corsable', Quar, ele est en Testore, c'est cose véritable. En escril le fist mettre la bone dame Orable ', Qui moût fu preus et sage, cortoise et amiable, Dedens les murs d'Orenges, la fort cité mirable.
(786, f» 92 recto.)
Vaines protestations qui n'empêchent pas le merveilleux des romans de la Table-ronde de se glisser dans ces poèmes édifiants où tout est vérité et satntisme sermon. Les sept enfants de Béatrix ou d'Ëlioxe, avec leurs talismans et leurs métamorphoses^ le mystérieux Elyas traîné par un cygne dans sa barque sans pilote et sans voile, n'appartiennent^ils pas au monde des chimères aussi bien que les héros de Chrétien de Troyes? Les animaux fantastiques du poème des Chétifs, les loups, les singes, les serpents enchantés ne valent-ils pas les monstres évoqués par l'imagination des trouvères bretons? C'en est fait de la vieille chanson de gestes. Ceux-mêmes qui se prétendent les héritiers de la tradition épique sacrifient sur les autels des nouveaux dieux et subissent l'empire de la mode. Arthur a détrôné Charlemagne, Lancelot du Lac a supplanté Roland.
1. EngouUs, garnis dans la partie qui portait le nom de gouk ou coUei, de samis (velours) et de zibeline.