TROISIÈME VERSION DU CHEVALIER AU CYGNE
El roulle à Sainteron où fu trovés jtfdîs.
Uns moines le trouva ki en rime Ta mis.
Maladroite révélation qui enlève à Taïeul des Bouillon une partie de son prestige !
Au lieu de retourner au pays des chimères, Elyas, d'après la nouvelle version, revient prosaïquement à Lillefort. Sa mère le reconnaît à la croix de son écu qui sur le blanc rou-gie. Toute la population accourt, mais au moment où le Chevalier va débarquer, un ange vêtu de bleu et de blanc apparaît sur les flots porté par une galère blanche. Il remet dans le bec du cygne, un bref scellé, et dès que celui-ci Ta porté àElyas, la vision s'évanouit.
Ëlyas, & qui ses aventures n'ont pas permis sans doute d'être aussi bon clerc que le sera sa fille Ida, donne le bref à son chapelain : la lettre miraculeuse annonce au chevalier que son frère le cygne' reprendra la forme humaine, dès qu'on lui aura rendu sa chaîne enterrée dans les souterrains du château de Monbruiant.
Le talisman est en effet retrouvé après des aventures aussi multipliées qu'insignifiantes par un des frères- d'Elyas. L'évêque de Lillefort célèbre une messe solennelle, et au moment de l'élévation, le cygne qui assiste à l'office divin est tout à coup transformé en un jeune €t beau chevalier.
Elyas ne tarde pas à succéder à son père et promet son héritage au frère qu'un miracle vient de lui rendre. Il gouverne en bon roi et en chrétien fervent, dotant richement les monastères et faisant justice à tous. Mais il n^a pas oublié la duchesse de Bouillon et sa fille Ida : le souvenir du bonheur qui n'est plus jette une ombre sur sa vie : il aime la solitude, la chasse, les longues courses dans les bois.
Un jour, en parcourant ses états, il découvre un site solitaire qui lui rappelle la forêt d'Ardenne et le pays de Bouil-
lOd TROISIÈME VERSION DU CHEVALIER AU CYGNE.
Ion. II donne à ce canton désert le nom d'Ardenne, y fait construire nn château, image exacte de celui de Bouillon, y fonde une abbaye qu'il appelle Sainteron et dont le premier abbé sera l'ermite qui l'a sauvé et nourri dans son enfance. Lui-même, au bout de quelques années, abandonne le royaume à son frère et se retire dans ce monastère où il veut passer le reste de sa vie toujours attristée par le souvenir de celles qu'il a dû quitter.
Du pays fantastique de Lillefort, l'auteur de cette nouvelle légende nous transporte brusquement dans le véritable duché de Bouillon.
Ponce, un des plus fidèles serviteurs du Chevalier au Cygne, et l'abbé Gérard de Saint-Trond vont partir pour la Terre-Sainte avec une nombreuse troupe de pèlerins. Us traversent l'Italie, Visitent à Rome le tombeau des Apôtres, reçoivent l'absolution du pape et arriyent par mer à Saînt- Jean-d'Acre. Parvenus aux portes de Jérusalem, ils refusent le tribut qu'exigent les infidèles ; mais enveloppés par toute une armée, ils succombent sous le nombre : on les charge de chaînes, on les entraîne, on va les mettre à mort quand Cornumarant, fils du roi de Jérusalem, frappé de leur courage, les délivre, les recueille dans son palais, et leur permet de visiter librement les lieux Saints pendant un mois. *
Us s'embarquent à l'expiration de ce délai, et se dirigent vers Brindes, mais un ouragan terrible fond sur eux, presque en vue du port. Pendant deux mois ils errent au gré des vents et des flots sans pouvoir toucher le rivage : ils aperçoivent enfin une ville inconnue. Le son des cloches, la vue d'une église les rassurent, ils sont du moins en pays chrétien.
Mais quel n'est pas leur étonnement quand des pêcheurs leur apprennent que ce canton porte le nom d'Ardenne, et
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quaftd ils reconnaidsent de loin le château de Bouillon ! Une entrevue avec Elyas, qui a entendu parler de ces étrangers, et qui les reconnaît aussitôt, leur explique tout le mysière. Les pèlerins reçoivent la mission d'annoncer à Béatrix et à Ida qu'il les attend et qu'il veut les revoir avant sa mort : car il sait que ses jours sont comptés.
La duchesse, avertie du reste par un songe, s'empresse de partir avec sa fiUe, sous la conduite de Ponce, elle retrouve son époux; mais il faut bientôt se séparer de nouveau et cette fois la séparation sera étemelle : le Chevalier au Cygne annonce à sa femme qu'il mourra peu de temps après son départ. En faisant ses adieux à sa fille, il lui donne, pour les transmettre à ses enfants, son cor, son épée et son écu *, et il prédit à Ida qu'elle aura trois fils, réservés tous les trois à de brillantes destinées.
Cette dernière branche de la légende du Chevalier au Cygne ne parait pas avoir joui d une popularité égale à celle qu'avaient conquise les branches plus anciennes.
Dès la première moitié duxm^ siècle, le poëme des Chéttfs, consulté par les traducteurs des chroniques de Saint-Denis et par Âlbéric de Trois-Fontaines, cité avec honneur par les trouvères contemporains, passait à l'état de document historique. Les deux premières versions des romans du Chevalier au Cygne abrégées par les trouvères' français (Herbert dans le Dolopathos *) analysées par Philippe Moiffikés ', citées avec plus ou moins de confiance par la plupart des chroniqueurs flamands du xiif et du xiv* siècles, depuis l'annaliste
1. Voir pins loin la légende dn Lùhengrin chez Wolfram d'Eschenbach.
2. Le dolopathos a été pnblié k Paris, en 1856, par BIM. Brnnet et A. de Moniaiglon. Herbert avait sous les yenx la première version, celle du n» 12,558.
3. La Chronique rimie de Philippe Mouskés a été publiée par M. de Reiffenberg dans la collection des Chrtmiques belgis.
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de Tabbaye de Brogne % jusqu'à Adrien van Maerlant* et à Jean le Klerk ^ auteur des Gestes des ducs de Brabant, étaient aussi connues que les romans les plus fameux du cycle de Charlemagne ou de la Table-Ronde. La troisième version parait au contraire ignorée ou dédaignée, et nous n'avons trouvé dans aucun auteur contemporain la moindre allusion à l'épisode que nous venons d'analyser. Avouons que c'était justice. Ce fruit tardif d'une verve épuisée ne méritait pas un meilleur sort.
Les continuateurs du cycle de la croisade, comprirent qu'ils n'avaient plus rien à demander à la légende du Chevalier au Cygne, et jusqu'à la fin du xm"" siècle leurs efforts se concentrèrent sur un sujet nouveau ou à peine efQeuré par leurs devanciers, les exploits de Godefroi de Bouillon, après son avènement au trône de Jérusalem, et ceux de ses premiers successeurs qui appartenaient comme lui à cette famille consacrée par l'histoire et par la tradition poétique.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il existait déjà vers le commencement du xm" siècle et antérieurement à la traduction en prose, un poëme sur la conquête de la Terre-.
1. In ipso (Manasse) vivebat virtas atavorain, praecipne illias pneclarissimi, coi Cygnns in Rheno nanderas exstitit, applicans ad portom Mogontis, cujus eloqnentia, armis et industria, nobilis Lotharingiorum matrona, cnm unica filia sna restituta est...., etc. {Chronique de Vabhaye de Brogne, an. 1211, publiée dans la collection des Chroniques belges,) Le Manassès dont il est question dans ce passage était le fils de Conon de Montaigu et d'une sœur de Godefroi de Bouillon. Le chroniqueur de l'abbaye de Brogne ne parait avoir connu que la première version du Chevalier au Cygne.
2. Adrien Van Maerlant qui écrivait au xiii» siècle fait allusion dans son Miroir historique à la tradition fabuleuse du CheioaUer au Cygne.
3. Jean le Rlerk, auteur des Gestes des ducs de Brabant (1318) (Brabantische Yeesten) dont le texte flamand a été publié dans la collection des Chroniques belges (t. I«r), nomme Elyas, MatÀrune et Oriant; il connaissait la seconde version des romans du Chevalier, au. Cygne.
GÛDEPRÛt BE BOUILLON ET SES SUCCESSEURS. iM
Sainte dont le texte est perdu, et qui commençait à la bataille d'Ascalon pour finir à la fondation de l'ordre du* Temple. Ce fut sur cet épilogue de l'histoire de la croisade que s'exerça l'imagination des trouvères de la seconde moitié du xm* siècle.
Il nous reste de- cette continuation des poëmes de la croisade deux leçons qui ne diffèrent que par quelques variantes : celle du manuscrit de l'Arsenal (165, Belles-Lettres) et celle du n® 12,569 de la Bibliothèque nationale. La première antérieure à 1368 s'interrompt avant la prise de Saint-Jeand'Acre par les chrétiens : la seconde plus récente et qui doit appartenir aux dernières années du xni* siècle, se termine avant la prise de Jérusalem par Saladin.
Les auteurs des deux leçons ne se sont pas contentés de poursuivre l'histoire de la croisade au delà du terme où s'étaient arrêtés leurs devanciers, ils ont remanié le cycle tout entier, retranchant d'un c^té pour ajouter de l'autre et abrégeant les branches les plus anciennes pour faire place à des branches nouvelles.
Le manuscrit de l'Arsenal a essayé de fondre les trois versions du Chevalier au Cygne et de la Chanson de Godefroi. Nous y retrouvons, comme dans la première (n"* 12,558), la rencontre d'Elioxe (Ëlyousse) dans la forêt avec son futur époux, la guerre du roi de Lillefort contre le païen Gadroces, la prise d'Artage, etc..., que les auteurs de la seconde version avaient jugé à propos de supprimer ; en revanche l'auteur de ce remaniement emprunte à la seconde rédaction le récit du duel d'Elyas avec Mauquairt (Malquarré ou Malquerre des autres manuscrits), de la révolte de Matabrune et de la captivité d'Elyas dans le château d'Agoulant, et à la troisième, l'histoire de son retour à Lillefort et de sa dernière entrevue avec sa femme et sa fille*
IH ^l>BfHOI DE BOUILLON ET SES:StICC£BSEU-RS.
. >Lç manuscrit de la bibliothèque nationale^ est à peu près .couronne dans cette première partie aux n"** 786 et 795; il f^upprime seulement un épisode également omis par le ma* nuscril de l'Arsenal et qui ne pouvait avoir d'intérêt que pour les Boulonnais : le récit du séjour d'Eustache à la cour d'Angleterre et de ses exploits contre le comte de Montreuil (n^-162i, 786 et 795)-
Les suppressions sont pluç importantes dans les branches historiques du cycle de la^ croisade. Le début de la Chanson dTAntiochey les querelles des croisés avec l'empereur Alexis ', la bataille de Gorgoui, la marche à travers l'Asie-Mineure, (le nombreux épisodes de la Chanson de Jérusalem et une bonne partie du poème des Chétifs, ont été sacrifiés par les anteurs de la nouvelle rédaction. Toutefois, ce qu'ils eut omis est loin de compenser c& qu'ils ont ajouté. ,. La nouvelle branche commence après la bataille d'AsdadOn, au moment où le soudan vient de se réfugier à Saint-Jean- 4' Acre, et où les chrétiens de. retour à Jérusalem se disposent à partager le butin.
1. Les deux manuscrits ont reproduit la prophétie de Calabre, mais ils s!a»- Tètent, comme les n<» 7S6 et 795, en"i)49, au siège de Satalie. Ils annoncent également la naissance d'un hériter du Chevalier au-Cygne qui.fenila conquête de La Mecque et qui renversera le tombeau de, Mahomet; mai^ les •copistes ne comprennent pliis l'allusion- aii mariage de Marie l'abbésse avec Mathieu d'Alsace, et à celui d'Ida- avec Rem^ud de Dammartin; aussi lè manuscrit de l'Arsenal tout en reproduisant à peu^prësle texte du n<> .7.86 «substitue, à un vers important, que lé copiste n'a pas su lire, iin véritable non-sens. , . - •.
ItTt trovée une dame à nouveam généram (au lieu de o nonnains geni-
Le manuscrit de la Bibliothèque nationalese tire plus facilement de cette 'difficulté, il supprime ce qui rembarrasse. -,
Bel linage le cisne qai tant par ert loiaus, . : D^l'une dé ces flore nàistera ona vaseaue..;.. etc.
•(lï,56»,^e8.)
8. Le manuscrit de l'Arsenal ne cite pas le nom de Graiador également •mois. j>ar le n«f 12,5iB9 : il transforme Richard le Pèlerin en Guicars le Pèlerin {(• 148 recto, colonne 2) et substitue te nom de Wistaèer^Ea^ache) à
QÔBBPRpI DÉ BOUILLON ET SES SÙCCBSSftURS. i9i
Segnour des Sarrasins vous lairai ci ester.
Puisqu'il sont vaincu, on n'en doit plus parler, . Si dirai des François comment il ont ouvré.
Asrière en sont venu en le bone cité, Là ont François Teschek^ et dit et devisé.
(12,o69, f* 2i5 verso.)
Âpres le partage des dépouilles, Godefroi demande aux barons quels sont ceux qui Taideront à défendre le nouveau royaume chrétien. Raimond de Saint-Gilles, Boémond, Tancrède, Harpin de Bourges, Jehan d*Alis, le roi des Tafurs, révoque de Forois, Tabbé de Fécamp, s'engagent à rester en Palestine; les autres font leurs préparatifs de départ.
Cependant la nouvelle de la victoire d'Ascalon s'est répandue en Syrie. En apprenant ce nouvel échec des sectateurs de Mahomet, Corbaran d'Oliferne, que le poème des Chétifs nous montre déjà presque brouillé avec le Soudan et réconcilié avec les chrétiens, se décide à abjurer.
Malgré les malédictions de sa mère Calabre, qu'il fait emprisonner, il se rend à Jérusalem avec les deux rois de Nubie, ses parents, s'y fait baptiser par l'évèque de Mautran, et de retour à Oliferne, convertit tous ses sujets en annonçant qu'il fera couper la tète à ceux qui refuseraient de l'imiter. Calabre échappe à cette alternative en s'évadant de prison et en se réfugiant auprès du soudan qui lui fait épouser le prince de Damas, avec le royaume d'Oliferne pour dot.
Furieux de la défection de Corbaran, le soudan réunit une nouvelle armée et marche sur Oliferne. Harpin d€| Bourges qui a accompagné Corbaran réussit à sauver la place, mais le roi d'Oliferne trop faible pour tenir la cam-
celui d*E8tatia partout où ce dernier se rencontre dans les autres ninué» critB.
i. Eichekt etchae, butin [ichdh, en ancien baut-allemand}.
196 ÛODEFROI DE BOUILXON ET SES SUCCESSfUBS.
pagne, mande en toute hftte, sa sœur, la reine d'Alénie^ suivant le n** i^ySeO, ou de Rousie, suivant le n"" 165 (Arsenal), ses alliés de Nubie et les chrétiens de Jérusalem. Godefroi arrive à temps pour délivrer Oliferne, y laisse Jehan d'Alis à qui Gorbaran conflc la défense de la ville et charge Harpin de Bourges de veiller sur l'Arménie et le royaume d' Aubefort. C'est alors, suivit la version du n** 165, que pour resserrer ses liens avec son nouvel allié, Godefroi épouse la sœur de Gorbaran, Florence (n® 165), ou Matroine (n"" 125^569) ; mariage un peu moins extraordinaire, mais tout aussi historique que celui de la vieille Galabre.
Ge récit qui remplit sept feuillets dans le n** 12,569 et dix dans le n"* 165 formait une première branche ou un premier chant que Ton désignait sous le nom de Chrétienté du roi Corbaran^.
Une seconde branche était consacrée à chanter les exploits de Godefroi et des barons chrétiens devant Saint-Jean-d'Acre et la prise de cette ville.
Ensi corn H haut home de toute la contrée
Orent toute lor ost et soumonse et mandée.
Et alèrent a Acre la fort cité loée.
Par la vertu de Deu et la Vierge lionerée,
Fu la gens Sarrasine desconfite et matée.
François prisent la vile qui tant ert renomée,
Iluéc prisent Galabre le fort vielle diervée ;
Si l'oot roi Gorbarant cargie (œnfiéCy remise) et délivrée,
Et cil en a no gent durement merciée ;
i. Le manuscrit 12,569, se termine par la mention suivante : C'est de Godefroi de Buiilon, de le première conqueste ki onques fust outre .mer et c'en i a plus k'es livre c'on truist. Car c'est li prise d'Acre et de Nike, et de Césaire et de Barut, d'Andioce, de Jérusalem, d'Oliferne, d'Aubefortet d'Ar* méuie : licrestientés deCorbarant d*Olifeme, et des deux rois de Nubie et de tous leur roiaumes ; et du mariage Godefroi de Buillon ki eut le sereur Gorbarant, reine d'Alénie; et du patriarche premier ki fu en Jhersalem ki empoisonna Godefroi pour les reliques qu'il envoia ai Bouloigne {et ala^t ?) et a tant de roi en roi ke se combatireat à Salehadin.