‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 59 sur 76 · ÊEFRÛI DE -BOUILLON ET SES SUCCESSEURS · texte numérisé non relu

ÊEFRÛI DE -BOUILLON ET SES SUCCESSEURS

le Pëlerïn; mais itiêmé de Graindor et de Renaud. Cette poésie essoufflée qui n'a ni Tintérôt d'une chronique exacte, ni l'attrait d'un roman d'aventures, qui semble avoir conscience de sa propre décadence, qui promet à chaque instant d'être brève, et de ne pas allongea' la chanson, mais qui tient rarement sa promesse, annonce tristement la décrépitude de l'épopée française.

' L'auteur ou plutôt les auteurs de cette continuation des poëmes de la croisade, n'ont pas jugé à propos de léguer leurs noms à la postérité. Le plus ancien et le moins indigne du nom de trouvère, n'avait fait sans doute que remanier et amplifier ce poëme sur la conquête de la Terre-Sainte annoncé par tous les manuscrits et dont le texte primitif est perdu. Son œuvre dont le manuscrit de l'Arsenal reproduit probablement la version originale, s'arrêtait soit après là prisé de Saïnt-Jean-d'Acre, soit après la liiort de Godefroi de Bouillon.

' Le second continuateur, originaire du Boulonnais ou du Hainaut, comme semblerait le prouver le rôle iniportant qu'il attribue à Baudouin de Sebourg et à Baudouin de Fau* qiiembergues, a fait encore moins de frais d'iniagination que son prédécesseur : c'est un compilateur sans discernement, un chroniqueur sans exactitude, un versificateur sans poésie.

Le successeur de ces trouvères qui protestaient si flèVement contre les romans de la Table-ronde en est réduit pour plaire aux dames, et pour se conformer à la mode du jour à introduire à tout prix, l'amour dans ses récits. Godefroi devient un galant chevalier, qui tombe amoureux de la reine d'Alénie, dès la première entrevue, et qui perd son temps à organiser des tournois et des fêtes en l'honneur de bi dame dé ses pensées.

Amours d'un dart trancanl droit al cucr le féri!

208 GODE^HÔI DE BOUILLON ET SES StCCESSËlllUS.

On croirait déjà eatendre le langage précieux et mythologique du seizième siècle.

L'enthousiasme religieux s'éteint comme la verve éiMM[ue. Qu'aurait dit Richard le Pèlerin, si on lui eût montré €k>rbaran, le Corbaran d'Antioche, devenant l'ami et la partit de Godefroi de Bouillon, ou Saladin, le futur conquérant de Jérusalem, assistant tranquillement au couronnement de Baudouin le Lépreux? Ces fictions n'étaient pourtant que de l'histoire à peine poétisée. Les Sarrasins étaient encore des ennemis politiques, mais dans le contact perpétuel entre les deux races, la haine religieuse avait fini par s'amortir. Entre deux batailles on échangeait des présents et des politesses : la croisade n'était plus pour les trouvères qu'un lieu commun poétique et pour les chevaliers qu'un tournoi sanglant.

Au point de vue historique, ces dernières branches du cycle de la croisade offrent peu d'intérêt. La conversion de Corbaran, le siège d'Oliferne par les armées du soudan, le mariage de Godefroi, les batailles monotones livrées sous les murs de Saint-Jean-d'Acre sont des récits de pure imagination ou de froides imitations de la Chanson cTAnitoche et de celle de Jérusalem,

Saint-Jean-d'Acre et Césarée ne furent prises par les chrétiens que sous le règne de Baudouin P', et Godefroi se contenta d'imposer un tribut aux émirs de ces deux villes. On entrevoit, il est vrai, quelques vestiges d'une tradition plus ou moins historique dans certaines circonstances de l'empoisonnement de Godefroi de Bouillon, de la captivité de Boémond, de la querelle de Tancrède avec les bourgeois de Jérusalem et le roi Baudouin ; mais les dates et les personnages sont étrangement confondus.

Le prétendu assassin de Godefroi qui n'aurait pu être qu'Amoul, premier patriarche de Jérusalem après la con-

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quête chrétienne, ou son successeur Daimbert de Pise, porte le nom d'Heraclius, personnage parfaitement historique, et capable de tous les crimes, s'il faut en croire ses contemporains, mais postérieur de près d'un siècle à Godefroi de Bouillon. Baudouin P' ne fait qu'un avec Baudouin II dont la fille fut en efiPet victime de la brutalité des Sarrasins et devint abbesse de Béthanie. Il n'est question dans le poëme ni de Foulques d'Anjou, gendre de Baudouin II, ni de son fils Baudouin III. La veuve d* Amaury frère de Baudouin III qui s'appelait Marie et non Ida et qui était la nièce de Manuel Comnène et non la fille d'un roi de Jérusalem se remaria en effet après la mort de son mari, mais le seigneur qu'elle épousa se nommait Bélian d'Ibelin, et non Baudouin de Sebourg% et ne fut pas régent pendant la minorité de Baudouin IV.

Il semblerait donc que les auteurs de cette histoire apocryphe du royaume de Jérusalem n'ont tenu aucun compte de l'histoire réelle, et qu'ils ont négligé de consulter soit la version française de Guillaume de Tyr, si répandue au xHf siècle, soit la chronique d'Emoul, une des continuations les plus populaires du grand historien des croisades.

Cependant des arguments décisifs prouvent que l'auteur des dernières branches connaissait au moins cette chronique qui figurait dans presque tous les recueils des historiens de la terre sainte rédigés en langue vulgaire.

On retrouve textuellement chez Émoul une bizarre étymologie du nom du Jourdain, qui nous donne la mesure de la science philologique au moyen âge.

- En la tere a .11. fluus et cascuns son non a. Li uns sourt a ce lés où li solaus leva, L'autres vers roiédi .1. bien petit en la.

1. Le frère de Bélian se nommait Baudouin. Tous deux étaient fils de B.éliaa !«'; seigneur d11>elin.

210 GODBFROl DE BOUILLON ET SES SUCCESSEURS.

Cius qui souri vers solel le gens jour i'apela, Et cius vers miédi un autre non pris a.

Il est dains apelés pour che que si tost va.

(12,569, f<» 236 recto, 2« branche.)

(( Or VOUS dirons des n fontaines qui keurent vers le mer « de Galilée. Ains qu*eles entrent en la mer^ si s'asamblent et a vient tôt à une. L'une des II fontaines a à non Jour et li (( autre a à non Dain. Et quant elles s'asanlent si a à non Jour- « dain. » {Chronique d'Ernoul^ ch. vu, p. 64. Ed. de M. de Mas-Latrie.)

L'histoire de la fille de Baudouin livrée comme otage au Soudan, déshonorée par un Sarrasin, et se retirant dans un monastère est également racontée dans le premier chapitre de la Chronique d'EmouL

Mais ce qui nous paraît plus convaincant que des passages isolés, c'est une branche tout entière, la dernière du poëme, où il est impossible de méconnaître sinon une traduction, du moins une paraphrase et une analyse assez fidèle des chapitres v, vi, vu et vni d'Ernoul. Nous retrouvons dans le texte publié par M. de Mas-Latrie, l'assassinat derAmulaine (le visir Chaver) par Saladin, la ruse dont se sert le meurtrier pour réaliser la prophétie relative à la venue d'Ali * ; les premières attaques du nouveau sultan du Caire contre Jérusalem, la rupture de la trêve par Renaud de Châtillon, le siège de Montréal, le moyen qu'emploie le sultan pour se procurer des ouvriers *, enfin la conclusion de la trêve et la mort de Baudouin.

1. ÀDÇOis que je vous die plus de Salehadin, vous dirai-iou d'une prophésie que li Sarrasin avoient au castiel del Cabaire. Il avoit el castiel, devant le palais, à le porte le Mulane, .U. destriers enselés et enfrenés et

appareillés de monter sus

Lor prophésie disoit k'uns hom isteroit de tiere, qui auroit non Ali, et monteroit sour ces cevaux et seroit sires de toute Païenie et de partie de Crestiienté. (CArontgue d'Emml^ ch. v, p. 37. (Ed. de M. Mas-Latrie.)

2. Don\ fist-il krier par toute la tere que tout chil qui vauroient gaegnier,

BAUDOUIN DE SËBOURG. LE BÂTARD DE BOUILLON. 21 ï

Le cycle de la croisade finissait comme il avait commencé. Ernoul éUiit pour lés derniers trouvères ce que Pierre Tuebœuf et Albert d'Aix avaiept été pour Richard le Pèlerin.

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