‹ Le cycle de la croisade et la famille de BouillonChapitre 61 sur 76 · Pais, pour pas, pas d'armes · texte numérisé non relu

Pais, pour pas, pas d'armes

3. Allusion au Pas d'armes de Saladin : les chevaliers qui y figurent sont au nombre de douze sans compter le roi Richard. C'était également le nombre consacré dans les tournois où on représentait ce fait d'armes légendaire.

4. Nous ignorons à quels romans fait ici allusion l'auteur du Bâtard de Bouillon. Les mêmes noms se retrouvent dans le roman du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillony publié par M. de Reiffenberg, v. 22,801 et sqq. Chauvengé est écrit Changevin,

5. Est-il ici question de Tristan de Nanteuil, le héros d'un roman bien connu au xiv« sièclo?

6. Quoron pour Coron» Ce mot se trouve dans trois sens : celui d'instrument de musique {choron, coron, chorum) ; celui de cordon ou de courroie {corion, coron^ corron), et celui de fin, de couronnement {traire à coron y mettre d coron); c'est le dernier qui peut seul être admis ici. (Cf. S^« Palayp, Glossaire français manuscrit*)

une généalogie, comme il en fabrique une à ses héros, Tauleur de Baudouin de Sebourg n'en est pas moins de son siècle.

C'est bien le fils d'une époque sensuelle, railleuse et blasée, chez qui les croyances ne sont plus que des habitudes et n'ont plus de racines qui tiennent au cœur. Le xn* siècle avait eu son idéal, simple comme toutes les grandes choses, la guerre et Dieu ; le xm* avait eu le sien, déjà plus raffiné, la chevalerie et l'amour : le xiv* n'en a plus. Le monde féodal est déjà frappé de caducité et d'impuissance, et le monde moderne n'a pas encore commencé. Demandez à l'héritier de Richard le Pèlerin ce qu'est devenu l'enthousiasme des croisades. Il vous répondra qu'on peut faire son salut chez soi aussi bien qu'en Palestine, mais que si l'occasion se présente, quelques coups d'épée échangés avec les Sarrasins, ne vous nuiront pas pour gagner le paradis.

Seigneur, je oe di mie ni ne voel maintenir

G'on ne puist aussi bien Famé de lui saintir,

En le soie contrée qu'aier Sarrazin vir ;

Mais quant ii cas s'i offre, moult les fait bon honnir.

(12,552, f» 134 recto.)

Demandez-lui ce que le xiv* siècle a fait de cette religion de l'amour, de ce culte mystique de la femme, de cette union des âmes qui remplit les romans de la Table-Ronde. Il vous montrera bourgeoises et grandes dames, femmes de seigneurs et de vilains, également faibles devant la tentation et également promptes à s'y expoçer. Ses princesses courent le monde avec une audace qui ne le cède en rien à celle des héroïnes de l'Ariosle, et leur vertu traverse des épreuves qui feraient trembler celle même d'Angélique. Il est vrai qu'elles n'en sortent pas toujours victorieuses : elles iront Uu besoin jusqu'à se faire musulmanes pour se venger d'un infidèle et, comme la comtesse de Ponthieu, se consoleront

dans le barem du Soudan de leurs déceptions amoureuses.

La chevalerie n'est guère plus respectée que l'amour. Baudouin de Sebourg est une sorte d'aventurier qui tient à la fois de Joconde, de Rodomont et de don Quichotte. Il débute en séduisant la fille de son père adoptif , le châtelain de Sebourg : à dix-sept ans il a déjà trente bâtards : il n'a ni scrupules, ni préjugés : il s'accommode également de la servante et de la châtelaine, de la paysanne et de la bourgeoise : il couronne enfin la série de ses exploits en s'enfuyant avec Blanche, la sœur du comte de Flandre. 11 daigne l'épouser, mais elle ne fixera pas longtemps son humeur vagabonde. Au bout de quelques mois, il la laissera prisonnière entre les mains du tyran de Nimègue, l'usurpateur Gaufroi, et s'en ira courir les aventures par terre et par mer, en Occident et en Orient, en paradis et en enfer. Quand il reviendra, au bout de longues années, sa première pensée ne sera pas d'aller délivrer sa femme, mais de se déguiser en moine pour écouter la confession de ses anciennes maîtresses et leur arracher l'aveu de leurs infidélités *.

Blanche seule subira victorieusement cette dangereuse épreuve ; et satisfait de trouver son honneur intact, convaincu sans doute que la prison offre d'excellentes garanties, son mari l'y laisse et reprend sa vie de chevalier errant.

C'est du reste un joyeux compagnon et un brave champion que Baudouin de Sebourg : rien ne l'épouvante et rien ne l'étonné : aujourd'hui désarçonnant dans un tournoi les plus illustres chevaliers, demain aidant les bourgeois de la Frise à rosser les maltôtiers de Gaufroi, un jour apprenti savetier, un autre, roi de Falize, ou comte d'Edesse : au de-

l.Un fabliau du xiii« siècle, analysé pirVHistoire littéraire porte le titre suivant : Du chevalier qui fi$t sa femme cûnfesse. C'est probablement Voriginal de cette fantaisie de Baudouin de Sebourg.

meurant bon chrétien : car il se relire pendant sept ans dans un ermitage : il fait même des miracles : ce qui prouve que les chevaliers errants ont de grands privilèges au ciel aussi bien que sur la terre.

Baudouin de Sebourg est après tout plus impudent qu'odieux ; le bâtard de Bouillon est à la fois odieux et ridicule. A cinq ans il assomme son cousin germain d'un coup d'échiquier * : plus tard il tue son frère Ourri ou Amaury, qui a voulu, il est vrai, le faire assassiner. Condamné à mort et sauvé par Hugues de Tibériade, le seul de tous ces héros qui ressemble un peu plus à un chevalier qu'à un bandit, il épouse malgré elle Ludie, la fille de Témir d'Orberie. La répugnance de la fiancée était excusable : son mari lui avait offert comme cadeau de noces la tête de son père vaincu et égorgé après le combat. Ludie qui aime un musulman. Corsabrun, émir de Montascur, profite d'une absence de son mari pour aller rejoindre son amant. Le bâtard, qui paraît moins philosophe et tout aussi peu délicat que Baudouin de Sebourg, se déguise, pénètre dans le château de Montascur et profite de la terreur de sa femme pour reprendre ses droits d'époux. Mais il est trahi par l'infidèle et va être pendu, quand Hugues de Tibériade le délivre en tuant Corsabrun. Ludie est brûlée vive, digne dénoûmeht de ce drame de famille.

Qu'ajouterons-nous encore à ces types chevaleresques? Baudouin P' reconnaît l'hospitalité des rois de la Mecque en acceptant avec empressement les avances peu déguisées de leur sœur Sinamonde, la mère du bâtard de Bouillon, et de retour à Jérusalem, y installe tranquillement sa maîtresse à côté de sa femme. Gaufroi de Nimègue, usurpateur, traître et renégat, finit, de crime en crime, par devenir connétable

1. C'est un lieu commun des romans du xiii« et du xiv« siècle. (Voir les romans de Renaud de MontauboH, de la Chevalerie Ogier, etc.)

Baudouin de sebourg. le bâtard de bouillon. 22i

de France et couronne sa carrière en empoisonnant le roi Philippe, son bienfaiteur; le comte de Flandre se laisse duper par les chrétiens, prendre par les Musulmans, et battre par tout le monde. Voilà les représentants du baronnage et de la chevalerie, les héritiers d'Elyas et de Godefroi de Bouillon !

Le prêtre, au moins, a-t-il gardé son prestige ? Un épisode du Baudouin de Sebourg nous répondra, le seul à peu près où Tauteur ait mis en scène un.personnage appartenant au clergé. Dans sa fuite avec la jeune comtesse de Flandre, Baudouin poursuivi, sans argent, sans amis, arrive le soir dans une ville qu'il ne connaît pas : il ne sait où trouver un asile. Un prêtre lui offre l'hospitalité : mais cet hôte généreux n'est qu'un débauché hypocrite qui essaie de tromper le mari et de séduire la femme, et qui, déçu dans son espérance, ne montre qu'un regret, celui de n'avoir pas réussi.

L'auteur de toutes ces irrévérences contre les trois puissances devant qui s'inclinaient ses prédécesseurs, le chevalier, la femme et le prêtre, n'est cependant ni un esprit fort, ni un révolutionnaire. Il ne déclame ni contre les rois, ni contre les seigneurs : il respecte l'autorité de l'Eglise, il croit à Dieu et au diable; il disserte gravement sur la hiérarchie des bienheureux, qu'il compare à celle de la société féodale % et paraît convaincu que son œuvre est des plus édifiantes.

Il peint ce qu'il voit; les mœurs qu'il décrit avec une sorte

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