Voir plus haut, page
L'Arioste a-t-il connu le roman éd Baudouin de Seàourg? On pourrait le croire, s'il est vrai, comme Taffirment ses biographes* qu'il ait traduit dans sa jeunesse les romans de Godefroi de Bouillon, En tout cas les deux poëmes ont un air de famille. Les aventures d'Angélique ressemblent fort à celles d'Aliénor, et les voyages d'Astolphe rappellent ceux de Baudouin de Sebourg : mais l'Arioste est un poète de cour, un esprit délicat, un railleur de bonne compagnie, qui se moque de ses personnages en connaissance de cause, avec discrétion toutefois et peut-être avec quelque regret de ne pouvoir les prendre au sérieux. L'auteur du Baudouin de Sebourg est tout simplement un ribaud, un jongleur vagabond qui écrit, comme il l'avoue sans détours, sur quelque table de cabaret. Il a du bon sens, de l'esprit, mais il a la main lourde : il ne sait pas comme l'Arioste se faire comprendre à demi-mot, il ne l'essaie môme pas, car au fond, il n'y entend pas malice. Il a voulu faire un roman de chevalerie, mais au lieu de s'en tenir à ce type idéal qui n'a plus de représentants dans le monde réel, il a peint la chevalerie telle qu'il la voit, et Tamour tel que le pratiquent les lecteurs du roman de la Bose. C'est un Arioste inconscient et réaliste. La parodie n'est pas dans l'intention : elle est dans les faits. Comme chez Cervantes le comique jaillit de la situation même. Don Quichotte c'est le héros de roman fourvoyé dans le monde tel qu'il est, c'est l'idéal aux prises avec la réalité. Baudouin de Sebourg c'est l'homme du xiv* siècle, le seigneur de la cour de Philippe le Bel, égoïste, libertin et sceptique, égaré dans le monde des chimères : c'est le réalisme aux prises avec l'idéal, l'antithèse de Cervantes retournée.
1. Fernow. Vie di VArioste, cité par M. Genin. Introduction de la Chanson de Roland, p. xcij:.
Cependant cet étrange roman qui figurait si mal dans le cycle héroïque et religieux de la croisade rendit quelque vogue à la légende d'Elyas et de Godefroi.
De même que l'apparition du roman de Godefroi avait provoqué le remaniement de Graindor, celle du Baudouin de Sebourg entraîna une dernière transformation du cycle tout entier qui était devenu pour la France wallonne une sorte de monument national.
L'auteur de celte dernière version moins heureux que Graindor ou moins soucieux de passer à la postérité est resté inconnu. Il était, comme ses prédécesseurs originaire de la France septentrionale et probablement de la Flandre française ou du Hainaut dont il parle le dialecte. Son poème a été publié à Bruxelles de 1846 à 1850 par M. de ReiSenberg et M. Borgnet dans les tomes IV, V et VI de la collection des Chroniques belges (Monuments pour servir à rhistoire des provinces de Namur, du Hainaut et du Luxembourg), ôous le titre de Bomandu Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon. M. Paulin Paris en a donné dans le tome XXV de Y Histoire littéraire de France, une analyse et de nombreux extraits.
Dans la préface du troisième volume, M. Borgnet s'est donné beaucoup de peine pour démontrer que cette dernière forme des romans de k croisade ne saurait remonter audelà de la première moitié du xiv® siècle; M. Paulin Paris la croit plus récente encore, mais ne cite aucun argument nouveau à l'appui de son opinion.
n existe cependant, dans le poème, un passage qui aurait épargné à l'éditeur belge une grande dépense d'érudition, s'il avait attiré son attention.
Après nous avoir fait assister aux adieux des croisés, qui se séparent pour retourner en Europe, le trouvère flamand interrompt tout à coup le récit des événements d'outre»mer, s'attache aux pas de Robert de Normandie et raconte l'usurpation de son duché, sa captivité et sa mort. Le roi de France venge le héros d'Ascalon en tuant l'usurpateur, et en s'emparant de la Normandie. Une fois maître de ce riche domaine, il jure
Que jamais à nul temps duc n'y aroit nul jour, Fors que son aisnet fil qui moult est de valeur, Et quiconcques seroil roys d'icelle honoour, Ses aisnés fils seroil princes sans nul retour, Et doffiDS de Viane, tout teuroit sans demour.
(Roman de Godefroi de Bouillon, t. III, p. 228-229.)
Ces vers ne peuvent avoir été écrits qu'après l'acquisition du Dauphiné. D'autre part, si le poëte avait été témoin des désastres du règne de Jean le Bon s'il avait vu le royaume dévasté par les Anglais, par la Jacquerie, par les grandes Compagnies, aurail-il fait d'aussi fréquentes allusions à la puissance des rois de France, au luxe de leurs fêtes, à la magnificence de leur cour? Il est donc probable que l'auteur flamand écrivait dans les premières années du règne de Jean If, entre 1350 et 1355, avant la bataille de Poitiers, et à l'époque où le Dauphin Charles portait en même temps le titre de duc de Normandie.
Le texte publié par M. de Reiffenberg, reproduit la première partie de la légende à'Hélias, à peu près telle que la racontent le manuscrit de l'Arsenal et le n"" 12,569 de la Bibliothèque nationale. Le rénovateur s'est contenté de donner plus de développement et de solennité à l'épisode
22G DERNIKR REMANIEMK NT POÉTIOI'E-
du procès de Béatrix, et de peindre sous un aspect plus odieux encore que ne Tavaient fait ses prédécesseurs le personnage de Matabrune. Il change aussi quelques noms : le forestier qui dérobe aux enfants d'Euriant leurs chaînes d'argent s'appelle Savari et non plus Rudemart ou Macaire : ce dernier nom devient celui d'un chevalier, champion de Matabrune, qui succombe sous les coups d'Hélias et meurt après avoir révélé les crimes de sa maîtresse.
La seconde branche est beaucoup moins respectée : ce n'est plus le duc de Saxe, c'est le comtedeBlanquebourgou Branquebourg qui persécute la duchesse de Bouillon et qui tombe sous l'épée d'Hélias. Le long récit des combats que le nouvehu duc de Bouillon soutient, d'après les deux premières versions, contre les héritiers de son adversaire, disparaît dans la version nouvelle. A peine en reste-t-il quelques traces dans la mention rapide d'une bataille livrée par Hélias à un neveu du comte de Blanquebourg, Galien, qui dans les versions précédentes était au contraire le défenseur du Chevalier au Cygne et le neveu de l'empereur Othon. Les aventures d'Hélias après son retour à Lillefort, celles de Pons et de l'abbé de Saint-Trond, dans leur voyage en Palestine ne sont guère moins abrégées.
Enfin la première partie du poëme (t. I) se termine par la mort d'Hélias et delà duchesse de Bouillon qui a retrouvé son époux, mais seulement après le mariage d'Ida avec Eustache de Boulogne et la naissance de ses trois fils.
La seconde partie comprend toute la vie de Godefroi de Bouillon et correspond au poëme de Godefroi, à la Chanson d'Aniioche, k celle de Jérusalem, au roman des Chétifs, et aux continuations des romans de la croisade jusqu'à l'avénement de Baudouin d'Edesse. ,
L'auteur flamand y prend plus de liberté encore que dans le roman du Chevalier au Cygne. Ce n'est plus une traduc-
bEilNIER REMANIEMENT POÉTIQUE. 22*^
tion ou une paraphrase comme celle de Graindor, c'est tout au plus une imitation. Les branches historiques sont les plus maltraitées. L'œuvre de Richard le Pèlerin disparaît noyée dans une foule d'épisodes romanesques, et mutilée sans plus de respect pour la tradition poétique, que pour la vérité • historique. Cependant le dernier rénovateur du cycle de la croisade a de grandes prétentions à l'exactitude, il cite les dates, il fait appel à l'autorité des chroniques ; il corrige les erreurs de ses devanciers; il emprunte à la traduction de Guillaume de Tyr dont la popularité, toujours croissante, a effacé peu à peu celle de la légende poétique, les détails de la marche des croisés en Europe, le récit du siège de Nicée, celui de la trahison qui livra Antioche aux chrétiens.
Mais comme ce prétendu historien comprend bien les événements et les personnages de la guerre sainte I Le nœud de son poëme, l'intérêt qui le domine tout entier, ce n'est pas la bitte de l'Orient et de l'Occident, la délivrance du Saint- Sépulcre, la croisade, en un mot, ce sont les amours de Godefroiet de la belle Florie, fille de Calabre et sœur de Corbaran.
Le sage et intrépide Godefroi n'est plus qu'un héros de roman digne de figurer dans la bibliothèque de don Quichotte I Il s'enflamme de confiance ; il tombe en pâmoison quand Harpin de Bourges lui remet l'anneau d'une maîtresse qu'il n'a jamais vue et dont il sait à peine le nom.
Amours ly va le cuer tellement enflamer Qu'oussy vermaus devint que carbons au souffler.
(T. II, p. 377).
Tandis que l'armée chrétienne se morfond sous les murs de Gésarée, il quitte ses compagnons, et s'en va courir les aventures pour arracher Florie à Morados (Mourad), fils du Soudan, qui l'a demandée en mariage. Accompagné de son confident
Harpinde Bourges, il pénètre dans Oliferne. Florie le reconnaît dès la première entrevue, et lui donne un rendezvous, où les deux amants échangeut en présence du comte Harpin, de longues tirades, toutes parfumées dela^Ius fine . fleur de la galanterie chevaleresque. Il est juste d'ajouter que contrairement à la tradition romanesque, la musulmane Florie est une amante aussi réservée, que sensible, et que Godefroi de Bouillon est le plus chaste des amoureux. Les princesses et les chevaliers du Baudouin de Sebourg perdaient moins de temps en soupirs.
Godefroi, que son compagnon, connu depuis longtemps à la cour d'Olifeme, a présenté malignement sous le nom de Godefroi de Boulogne , ne trouve pas de meilleur moyen pour sauver sa maltresse que de combattre son rival dans un tournoi préparé pour la fête des fiançailles. Il renverse en effet les meilleurs chevaliers musulmans et blesse mortellement Morados qui expire sous les yeux de son père et de sa fiancée. Les Sarrasins veulent venger sa mort. Le vainqueur est assailli de toutes parts et blessé, malgré l'intervention de Corbaran. Le soudan est obligé de couvrir de sa protection Thôte de son puissant vassal : mais il ne renonce pas à Falliance de Florie et lui offre, à la place de Morados, un autre de ses fils. Rubis.
Florie repousse ce nouveau prétendu et le soudan furieux contre Corbaran qui refuse de contraindre sa sœur, s'éloigne avec son escorte. Corbaran a fini par pénétrer l'incognito de Godefroi de Bouillon. Il se conduit en courtois chevalier, sinon en bon musulman, il rend la liberté à son hôte et lui promet même la main de sa sœur, dès qu'il aura conquis Jérusalem. Godefroi se décide alors à regagner le camp où l'on pleurait déjà sa mort et l'armée se met en marche vers la ville sainte.
A Jérusalem, comme à Antioche, la croisade n'est que
l'accessoire : Tauteur s'intéresse beaucoup moins aux événements du siège qu'aux amours de son héros. Florie, en , laissant éclater sa préférence pour un chrétien, a soulevé contre elle la haine de tous les vrais musulmans : on l'accuse de trahison ; elle écrit à Godefroi pour lui annoncer le danger qui la menace. Cornumarant intercepte la lettre et s'en sert pour attirer son ennemi dans un guet-apens.
Le sage Godefroi ne manque pas de donner dans le piège : il quitte une seconde fois l'armée, part pour Olifernè avec quatorze compagnons, el cerné par les troupes du soudan il est obligé de se rendre sans coup férir. Heureusement, ce sont les Sarrasins qui réparent les imprudences des barons chrétiens. Moradin, à qui le soudan a confié la garde de ses prisonniers, trahit son maître, donne des armes aux chrétiens et les aide à s'emparer du château où ils sont enfermés. Florie éveillée par le bruit, apprend que les captifs ont brisé leurs fers et vient rejoindre $es défenseurs.
eette démarche achève de la compromettre aux yeux du Soudan qui veut la faire mettre à mort. Corbaran prend la défense de sa sœur, et Cornumarant qui sait que ses deux oncles sont prisonniers des croisés, et qui craint des représailles, offre de combattre Godefroi en champ clos. Si son adversaire triomphe, les chrétiens seront libres el les jours de Tlorie seront respectés.
Le combat a lieu dans une prairie à quelque distance d'Oliferne. Cornumarant est renversé trois fois; mais les infidèles vont se précipiter sur Godefroi quand apparaît tout à coup un corps de l'armée chrétienne prévenue par un message de Moradin. Les Sarrasins s'enfuient, les barons sont délivrés, et Corbaran ramène sa sœur à Oliferne.
Le récit de la prise de Jérusalem, de l'élection de Godefroi et de la bataille d'Ascalon est à peu près conforme à la version de Graindor. Nous retrouvons également dans la rédac-
tion nouvelle,* les principales circonstances du poëme de la Chrétienté de Corbaranei du siège d'Acre par les croisés, mais Dodequin de Damas y joue un rôle beaucoup plus important que dans Tancienne version.
Pendant l'absence de Gorbaran, Dodequin a réussi à s'emparer de Florie et à l'emmener à Damas. Il ne se décide.à la rendre à son frère que pour échapper au supplice dont Gorbaran le menace, malgré le sauf-conduit accordé par Tancrède et ratifié par Godefroi. Ge sera pourtant ce même Dodequin, qui converti au christianisme, s'illustrera plus tard, sous le nom de Hugues de Tibériade.
La dernière partie du poëme appartient presque entièrement à l'auteur flamand. Après le mariage de Godefroi et la capitulation d'Acre, le Soudan réussit à reprendre la ville que les chrétiens sont obligés d'enlever une seconde fois. Maître de presque toute la Palestine, Godefroi vient assiéger Damas. G'est là que le patriarche Héraclius lui verse le poison qui mettra fin à ses jours ; mais il faut bien que l'amour ait son rôle dans le dénoûment du drame. Aussi le romancier a-t-il eu soin de nous apprendre que dès le jour de son arrivée au camp des croisés, Florie a inspiré à Tancrède une subite et violente passion. Héraclius qui a deviné cet amour, confie à Tancrède ses projets contre la vie de Godefroi. Gelui-ci le repousse avec horreur, mais il hésite à prévenir le roi de Jérusalem, et, quand il s'y décide enfin, le crime est accompli. Tancrède éperdu se retire à Gésarée. Gette retraite excite les soupçons du nouveau roi, Baudouin d'Edesse, et le perfide Héraclius dénonce Tancrède et Florie comme les assassins de Godefroi. Tancrède l'accuse à son tour et réclame le combat ; il triomphe du traître et le force à avouer son crime dont il reçoit aussitôt le châtiment.
Tandis que Baudouin reprend le siège de Damas interrompu par la mort de son frère, un nouveau personnage
parait sur la scène. C'est le fils de Tempereur de Constanlinople, Labigant, qui vient demander la main de Florie. Baudouin la lui accorde, mais Harpin qui favorise les amouï*s de Tancrède, prévient en secret la reine de Jérusalem.- Celle-ci fait prendre ses habits à une de ses femmes qui se présente à sa place au fils de l'empereur. Instruit du complot, Labigant jure de se venger et réussit^ à faire tomber entre les mains de l'émir d'Ascalon, son parent, Corbaran et Tancrède ; mais une fille du soudan, Margalie, fiancée à l'émir, et qui aime secrètement le nouveau roi de Jérusalem, veille sur les deux chrétiens *.
Pendant leur captivité, Labigant a essayé de compléter sa vengeance en accusant Florie d'avoir voulu se débarrasser de son frère pour s'emparer de son héritage. Il est confondu par l'émir d'Ascalon lui-môme, fait prisonnier dans une embuscade, et périt sous les coups de Tancrède, rendu à la liberté. Cependant le soudan a rassemblé une immense armée pour reconquérir Damas et Jérusalem. Avertis par Margalie, les chrétiens sont sur leurs gardes. Le soudan est vaincu et forcé de se rendre à Hugues de Tibériade. Le poëme se termine par la mort du soudan, le mariage de Baudouin avec Margalie, et celui de Florie avec Tancrède.
Mais ce fu, ajoute le poète, une amour pour lui trop acatée,
Puis en fu-il pendus en Boulonge la lée,
Et là le fist morir la contesse senée,
Pour le mort Godefroit dont elle fist portée.
Dont grant mesquief en fu oultre h mer salée :
Toute crestiénetet fu par ce point gastée,
Et la tierre qui fu sur payens conquestée,
En fu par celle mort pierdue et désiertée,
Ensy que vous orés en l'istore rimée
(T. III, p. 512.)
(1) Ces noms et ces aventures se retrouvent en grande partie dans le roman de Florent et Octavien.
Ces vers se retrouvent presque textuellement dans le Bâtard de Bouillon (voir plus haut page 216). Du reste l'auteur flamand fait de nombreuses allusions aux événements de ce roman; il met en scène les principaux personnages que nous avons vus paraître; il annonce à ses auditeurs qu'ils y trouveront la suite de son récita Le lien qui existe entre les deux poèmes est donc évident, et tout concourt à prouver que le succès du Baudouin de Sehourg et du Bâtard de Bouillon a provoqué le dernier remaniement du cycle de la croisade, comme Tapparition des romans du Chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon en avait déterminé le premier.
M. Paulin Paris a jugé sévèrement l'œuvre du dernier héritier des poètes de la croisade. Sans doute, on chercherait vainement chez ce rimeur de décadence, la verve héroïque du xu* siècle, l'enthousiasme religieux, l'intelligence historique : mais il serait injuste de lui refuser de l'imagination, une certaine habileté de composition et un certain art de mise en scène.
Dans le roman de Baudouin de Sebourg, la chevalerie et la galanterie du xiv* siècle se montrent en déshabillé : dans celui de Godefroi de Bouillon, elles ont revêtu leur costume de cérémonie ; elles n'en portent pas moins la marque du temps où vivait l'auteur.
Ces rois et ces barons, grands joueurs d'échecs, grands amateurs de fêtes et de passes d'armes, toujours prêts à